3
min

9 décembre

Image de Elise Alfred

Elise Alfred

53 lectures

45

Un soleil d’hiver a réchauffé Paris toute la journée. Paul se souvient, neuf ans plus tôt, ce même soleil. Il était installé à la terrasse du café de la paix avec la femme de sa vie. Ce jour-là ils avaient encore refait le monde et promis une chose, se revoir à cette terrasse tous les hivers de leur vie. Mariella avait promis, malgré sa vie de femme mariée.

Paris, neuf ans plus tard et neuf petits degrés Celsius. Ce soir, il rentre tôt.

Comme à l'accoutumée, son parcours dans les transports publics parisiens oscille entre vacarmes et silences : l'écho des voix et des pas, le groupe de banjo au loin, le rugissement du train, les rails qui crissent et subitement les portes de la rame qui s'ouvrent, et plus rien. Le silence du wagon qui l'accueille. Ce silence par contraste le frappe. Il ne parle pas, il s’exaspère de la conversation téléphonique de son voisin ; il ne regarde pas, il craint les réactions ; il ne touche pas, il évite. Le temps d'un trajet Paul abandonne son humanité sensible pour mieux endosser le costume du voyageur souterrain.

Mécaniquement, il jette un œil à son téléphone. Message de Mariella. Celui-ci ne suscite aucune réaction, il ne répond pas. Il fut un temps bien différent.

Les freins de la rame manquent de le projeter contre son voisin qui l'observe bizarrement depuis deux stations. Les portes s'ouvrent, délivrance enfin et nouvelle plongée dans les entrailles du monstre souterrain.

La voix le surprend. Energique, enfantine.
- Excusez-moi Monsieur, est-ce que c’est par là Châtelet-Les-Halles ?
Paul reste muet face à cet enfant visiblement livré à lui-même au milieu de la gare bondée. Après une courte hésitation :
- Oui, oui, heu, tu voyages seul ?
- Oui, je vais juste retrouver ma mère, elle m’attend sur le quai, à Châtelet. J’ai l’habitude, maman me fait confiance.
- Ah, ah bon. Tu as quel âge ? Comment t’appelles-tu ?
- Je m’appelle Tom, j’ai huit ans, enfin bientôt neuf ! annonce-t-il fièrement.

Cette bouille blonde, neuf ans, il lui ressemble tellement, comment est-ce possible, ici et maintenant.
Ils sont comme deux statues de marbre au milieu de la foule pressée. Paul demande fébrilement :
- Et elle fait quoi ta mère, comment s’appelle-t-elle ?
- C’est Mariella ma mère. Oh, on est à Paris, sans papa, sans mes frères, j’sais pas trop, maman dit qu’on va commencer une nouvelle vie juste tous les deux, que papa ne veut plus d’elle.

Mariella, des nuits d'amour sans fin, une grossesse imprévue, puis quelques rares messages ces neuf dernières années. Mots et images s’entrechoquent dans l'esprit de Paul tandis que Messenger clignote. Encore un message de Mariella.
- Le temps passe... neuf ans déjà... et je pense toujours à toi.
Gling :
- Tu me manques... je suis à Châtelet, où es-tu ?
Gling :
- Si proches... si loin...

Paul ne parvient pas à raisonner. Hasard ou coïncidence ? Mariella l’a abandonné il y a neuf ans pour « accueillir l’enfant imprévu » avait-elle dit.
- Et... enfin... il est de ton mari cet enfant ? avait bredouillé Paul. Mariella avait marqué une pause avant de répondre :
- Oui
- Mais ton couple part en vrille Mariella ! Comment peux-tu me faire ça ? Et nos promesses de vie commune ?
- Je sais Paul, je sais très bien, s’il te plaît ne complique pas les choses. C’est peut-être mieux ainsi, on va essayer de reconstruire quelque chose avec mon mari. Paul, tu devrais prendre un peu de distance.

Tom est là devant lui, quelque part entre le RER A et le RER B, un 9 décembre, neuf ans plus tard, et il a un visage diaboliquement angélique, le même que celui de Paul au même âge.
C’est impossible, Mariella doit lui jouer un mauvais tour. Affolé, il se retourne. Pas de trace de Mariella dans la foule.

Une pression dans la poitrine, il est au bord du malaise. Il abandonne Tom au milieu de la gare, il a un train à prendre et une histoire vieille de neuf ans à oublier, encore.

Dehors, le bleu de la nuit rend leur reflet aux vitres du train. Il peut observer ses compagnons de route à la dérobée. Occupés. Personne ne semble le voir.
Il range son téléphone au fond de sa poche. Des années qu’il fait le même trajet et pourtant :
- Cinq stations et je descends au prochain arrêt, répète-t-il, comme pour se rassurer, au prochain arrêt, j’aurai tout effacé, tout oublié.

Machinalement son téléphone réapparaît dans sa main. Le pouce tape le code secret et va chercher l’icône de messagerie. Le monologue de Mariella s’étale là, sous ses yeux. Paul hésite. Un coup d’œil dans la vitre. Ses voisins sont absorbés par leur téléphone. Ils semblent consentir. Il faut qu’il sache. Alors son doigt glisse sur le clavier :
- Demain, 9h, terrasse du café de la paix. Couvre-toi, cette fois il va faire froid.

PRIX

Image de Les 40 ans du RER

Thèmes

Image de Très très courts
45

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Image de Lammari Hafida
Lammari Hafida · il y a
Une agréable lecture , bravo ! Mes 5 votes ! < De ma fenêtre > est en lice , si cela vous fait plaisir
·
Image de Elise Alfred
Elise Alfred · il y a
Merci. A voté ! pour votre joli texte ;)
·
Image de Elise Alfred
Elise Alfred · il y a
Un grand merci à tous pour vos commentaires particulièrement encourageants. C'est une première pour moi, et qu'une envie, écrire encore. Merci !
·
Image de Elocine
Elocine · il y a
Je vote! C'est très agréable à lire et l'approche du thème est originale.
·
Image de Elise Alfred
Elise Alfred · il y a
Merci ! Mon vote pour vous également, j'ai rêvé en vous lisant.
·
Image de Pascal Depresle
Pascal Depresle · il y a
Une magnifique histoire d'amour, une rencontre pas banale. Mes votes. Si le cœur vous en dit mon 7h24 vous attendra.
·
Image de Elise Alfred
Elise Alfred · il y a
Merci ! Mon vote pour votre "Tropique" qui m'a émue.
·
Image de Pascal Depresle
Pascal Depresle · il y a
Ce n'est pas l plus drôle de ma liste, mais il me tient à cœur. Un grand merci.
·
Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Une œuvre bien écrite et fascinante ! Je vous invite à découvrir “ De l’Autre Côté de Notre Monde”qui est en lice pour la Matinale en Cavale. Merci d’avance et bon dimanche!
·
Image de Denys de Jovilliers
Denys de Jovilliers · il y a
La rencontre inattendue avec Tom qui se télescope avec les messages de sa mère Mariella est une manière originale de traiter le sujet des "40 ans du RER". La chute est bien amenée, en réponse aux questions que se pose le narrateur. Je vote !
·
Image de Elise Alfred
Elise Alfred · il y a
Merci ! Mon vote pour votre "Pupuce" que j'ai bien aimée !
·
Image de FredBreizh56
FredBreizh56 · il y a
Très Belle Histoire d'Amour, compliquée, comme la Vie.. Autrement ça serait moins Amusant, ou pas !!! + mes votes.
·
Image de Abi Allano
Abi Allano · il y a
Une rencontre étonnante....
·
Image de Marie-France Ochsenbein
Marie-France Ochsenbein · il y a
Magnifique votre texte plein de suspens jusqu'à la dernière phrase, bravo, mes votes
hSi le coeur vous en dit, je vous invite à découvrir l'inconnue de 7h15 et déguster un grain de Kawa sur ma page, à bientôt

·
Image de Arlo
Arlo · il y a
Excellent récit à rebondissements et découvertes. Vous avez les votes d'Arlo qui vous invite à découvrir ses deux poèmes *sur un air de guitare* retenu pour le prix hiver catégorie poésie et * j'avais l'soleil au fond des yeux* de la matinale en cavale. Bonne chance à vous. http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/javais-lsoleil-au-fond-des-yeux
·