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7ème bataillon

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Romain Ruffiot

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Ils étaient bientôt arrivés.
Dans la Jeep militarisée, la tête casquée de Jill reposait sur la vitre blindée.

Il pensait à sa femme, à sa fille Mila. Elle avait fêté ses 4 ans la veille de son départ. Il se rappelait encore de la maison qu'ils avaient décorée pendant toute la matinée. Sa compagne refusait d'élever sa fille dans un royaume rose bonbon où les Barbies étaient reines et les Action Man, comme lui, étaient envoyés au cachot. Ils avaient donc déguisé les murs d'une myriade de guirlandes "Bleu Roi", la couleur préférée de Mila. Il se rappelait du sourire de sa petite fille. C'était cliché mais il l'avait associé à un magnifique rayon de soleil, son soleil.

Ici il n'y avait pas de soleil, pas de rubans bleus accrochés aux murs, et encore moins de rose bonbon. Non. Tout ce qui l'entourait était morne, triste et plongé dans une atmosphère miséreuse.

À travers la fenêtre, il voyait les feuilles des arbres tropicaux se frottaient à la carapace métallique de leur véhicule. Cela faisait à peine quelques minutes qu'ils avaient pénétrés la forêt et la voiture se retrouvait déjà en difficulté. Les pneus tout-terrain commençaient à patiner ce qui n'arrangeait pas la conduite difficile de la voiture dans cet amas de végétation abondante et ternie.
Ils s'approchaient de leur objectif. La brume. Le Major les avait prévenus. Ils devaient y entrer et aller au centre de cette dernière, tout en prenant soin de "rester sur leur garde". Une fois là-bas, ils pourraient établir leur campement et leur rapport. Ainsi étaient les ordres du Major.
Jill n'était pas sur d'en saisir la teneur. Il ne parvenait pas à comprendre l'intérêt de cette mission, le Major avait été trop évasif. La seule chose qu'il était sûr de comprendre après avoir lu le briefing, c'était que la brume était dangereuse.

La Jeep commença à ralentir jusqu'à l'arrêt total. Burgess ouvrit la portière et descendit. Lorsque sa botte vint frapper le sol toutes les autres l'imitèrent. Ne jamais faire attendre Burgess. Il regarda ses subordonnés d'un rapide coup d'oeil circulaire. Griffith, Schneider, Mullins, Sharp, Bowen, Jill. Tout le monde savait, ce qu'il y avait à faire. Les mots étaient vains et superflus. Burgess le savait, c'est d'ailleurs pour ça qu'il n'avait rien dit en se dirigeant vers la brume. Ses hommes l'avaient suivi ; bien qu'il était tempétueux et bourru, il demeurait un bon chef à qui l'on obéissait toujours et de bonne grâce.

Wilkerson qui devait garder la voiture, regarda ses camarades s'enfonçant entre les immenses arbres, dans le brouillard. Il se rappela du soir où ils avaient discuté de l'ordre de mission. C'était assez rare qu'ils discutent de cela. Il se rappelait des mines interloqués qu'avait fait ses camarades quand le Major avait parlé de la brume. En sortant de la salle de réunion, tout le monde avait essayé d'imaginer les dangers que cachait ce mystère.
Mullins pensait à une arme biologique. Un nuage de fumée toxique, comme le gaz moutarde de la Grande Guerre, qui détruis
ait la peau des combattants, les faisant périr dans la douleur et la privation. Sauf qu'on ne leur avait pas ordonné de se munir de masques à gaz. Juste de faire attention.
Bowen avait conté l'histoire d'un brouillard qui cachait des créatures diaboliques massacrant n'importe quel Humain qui pénétrait leur territoire.
Wilkerson n'y croyait pas, c'était au détail prêt l'intrigue d'un vieux roman d'épouvante qu'il avait aussi lu dans sa jeunesse. Il ne croyait rien d'ailleurs. Il était l'homme dans la voiture. Il ne connaîtrait probablement pas la brume lui même. Il fixait toujours ses courageux compagnons.
Le bataillon avait quasiment disparu, avalé par la brume, seule dépassait la jambe de Bowen. Elle tremblait.

Jill se cramponnait à la crosse de son arme. Jamais il ne s'était trouvé dans un tel endroit. Incapable de voir à plus d'un mètre, il marchait vers l'inconnu.
La brume semblait absorber le son. Mais elle n'était pas inodore, elle sentait la mort. Jill avait la sensation étrange et pourtant tenace d'être enterré six pieds sous terre, entouré de humus et de vers grouillants prêts à le dévorer. La brume caressait sa peau d'une main moite et cela même à travers les mailles de son épais treillis. Tout le contraire de leur dernière mission où ils avaient manquer de mourrir désséchés, au beau milieu d'une tempête de sable.
Ici, Jill ne se sentait pas en sécurité. Il enviait Wilkerson abrité par la Jeep. La brume cachait des choses, il le savait.

Burgess lui était confiant. Sa démarche était ferme, assurée, son cran de sécurité levé. Quiconque jaillirait de la brume croulerait alors sous un déluge d'acier. Il n'avait pas perdu son sang-froid quand la brume s'était épaissie. Son aplomb légendaire l'avait maintenu debout. C'était parfaitement normal si le brouillard devenait plus dense, ils se rapprochaient du but.
Derrière lui les autres militaires n'avançaient pas aussi sereinement. Burgess le sentait. Il devait briser le silence qui régnait dans la troupe et la rassurer.
Quand ses lèvres se séparèrent, le silence se brisa.
Quelque chose dans la brume venait de disloquer le genou de Bowen. Son tibia était venu s'écraser sur son fémur dans un bruit de craquement. Sharp, nerveux, avait souri. On aurait dit le bruit agaçant que faisait sa femme quand elle mangeait ses putains de biscottes minceur au petit déjeuner. Sa tête fut arraché au même instant, son sourire figé pour l'éternité.
Bowen convulsait à terre. Il hurla quelques secondes avant d'être trainé en dehors du champ de vision de Jill. Ils n'étaient plus que cinq. Burgess tirait en direction du corps décapité de Sharp. Les balles se perdaient inutilement dans la brume. Elle semblait les avaler comme elle les avait avalé eux. Le Chef cessa le feu. Les autres firent de même. Le silence était rétabli.
Mullins alluma sa lampe perçant un filet de lumière dans l'étrange vapeur. Il la scrutait. A la recherche de ce qui avait tué Sharp et Bowen.
Il n'y avait rien.
Il se retourna alors vers Burgess. Ce dernier regorgeait toujours d'assurance, on pouvait le voir dans ses yeux. Une demie seconde plus tard la brume entoura la peau du Chef. Quand elle la découvrit, il ne restait plus grand chose de Burgess, juste un tas de chair et d'os faiblement raccordé.

Griffith, Mullins et Jill se regardèrent. Schneider avait disparu, trois autres avaient péri dont le chef de l'opération. D'un coup de tête entendu, ils se mirent à courir dans la même direction. Il fallait retourner aux Jeeps.
Jill était le plus rapide des trois. Il pensait à nouveau à Mila et sa femme. Aux rubans "Bleu Roi" et pas rose bonbon. À son soleil. Il devait vivre. Échapper à cet ennemi à la fois invisible et omniprésent. La brume s'engouffrait dans ses poumons l'empêchant de respirer comme il fallait. C'était comme s'il sprintait dans une pièce empli de volutes tabagiques.
Mullins cria. La brume avait "retenu" son pied et son corps était parti sans ce dernier. Griffith ne se retourna pas. Il voyait Jill disparaître devant lui. Il avait toujours été un meilleur coureur que lui. Il allait s'en sortir. Pas lui.
Au même moment, Jill se disait la même chose. Il approchait de la voiture. Une fois dedans, il retrouverait Wilkerson. Puis Mila, sa femme, sa petite vie tranquille.

La voiture était à dix mètres de Jill.
Wilkerson dans la Jeep, s'ennuyait à mourir. La brume s'était approchée et avait commencé à s'infiltrer à travers la climatisation. Des petits serpentins de fumée entraient dans la voiture. Très joli, se dit Wilkerson.
Quelque chose vint alors troubler le calme de sa vision périphérique. Il leva la tête et aperçut Jill qui courait vers lui, une expression de terreur peinte sur le visage.

Jill arriva à la voiture. Il mit la main sur la poignée de la portière. Il allait être enfin sauf. Il l'ouvrit. Wilkerson le regardait mi-inquiet, mi-soulagé.
Il régnait dans la Jeep le même calme qu'a l'exterieur.

Wilkerson démarra.

L'instant d'après, le bruit d'un os qui craque déchira le silence et fractura l'espoir.

PRIX

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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...

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Leméditant · il y a
Une atmosphère d'épouvante bien rendue. La brume meurtrière sort malheureusement victorieuse de ce récit...
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Pascal Depresle · il y a
Un très bon texte qui mérite qu'on le soutienne. Mes voix. Peut-être aimerez vous "L'héroïne" "Tata Marcelle" ou "Le Grandpé".
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Coraline Parmentier · il y a
Joli écrit , vous avez mes voix et mes sincères encouragements !
Si mon royaume embrumé vous intéresse pour continuer votre voyage, c'est par ici... (au cas où vous ne l'auriez pas lu)
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-royaume-dans-la-brume

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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote. 5 voix.
Je suis aussi en compétition ; http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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Elias Cony · il y a
Ton histoire m’a boulversé
Franchement un avenir dans ce domaine est envisageable mon avis est donc favorable pour passer en 1ère STI2D

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