72 heures

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Qui suis-je? Soixante six printemps, ex-prof, des dizaines et des dizaines de textes au compteur, des nouvelles courtes et moins courtes, des poèmes, une insatiable envie d'écrire depuis longtemps  [+]

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De bon matin, ce samedi, j'ai ouvert ma boite aux lettres électronique, pour découvrir les messages de la nuit. Plein, une vingtaine. Provenant d'insomniaques, sans doute. Des pubs, des promesses de gain mirifiques et sans risques, des alertes sans intérêt. Et au cœur de ce fatras, une bizarrerie, une curiosité, une étrangeté. Le texte, en provenance de nulle part, disait simplement : dans 72 heures, vous serez de sortie. N'importe quoi, mais intriguant malgré tout. Quelle sortie ? Où ? Comment ? Pourquoi ? Je n'avais absolument rien de prévu pour cette échéance.
Versant ce message dans la corbeille sans fond de ma mémoire, j'avais fermé le robinet à nouvelles et basculé sur mon télétravail. L'écran n'avait évidemment pas changé depuis hier, sauf un petit détail dans le coin droit. Un compte à rebours comptait à rebours du temps. 61 heures, 25 minutes et 40 secondes. 39,38,37... J'avais détourné les yeux. Peut—être mon patron qui voulait chauffer ma productivité. Non, ce n'était pas son style. J'avais bien sûr fait le lien avec l'étrange message. Donc, effacer ce compteur au plus vite.
Impossible. J'avais tout essayé, s ans succès. Ne pas m'énerver, surtout. D'abord, éteindre cette bécane, et réfléchir. L'extinction consommée, l'écran était devenu noir. Comme un tableau dont j'avais la craie. Normal. Mais le compteur était réapparu, plus brillant que jamais. 61 heures, 20 minutes et 18 secondes. 17,16,15... Anormal ! j'avais alors débranché tout le système. Sans alimentation, les chiffres avaient disparu. L'ordre des choses reprenait sa juste place.
Petit déjeuner, douche, vêtue de frusques d'intérieur. J'allais reprendre le travail, avec une pointe d'appréhension, quand mon portable avait dreliné. Numéro inconnu, encore un centre d'appel à envoyer paître. Ce matin, ils commençaient tôt.
-Allo ?
-Bonjour madame Jocaste. Avez-vous lu le message ?
-Ce galimatias de 72 heures ?
-Oui, très bien. Vous avez dormi près de onze heures, vous avez perdu du temps. Il ne vous reste que 61 heures environ. A votre place, je ne perdrais pas une minute. Le temps vous est compté, et même décompté.
-Qui êtes-vous ?
-Dépêchez-vous, nous vous avons retrouvé, mais vous pouvez encore éviter cette sortie de route.
-Mais de quoi parlez-vous ?
-Allez vite à l'endroit indiqué.
-Quel endroit ?
Clic. La voix inconnue avait disparu. Elle m'avait semblé bien métallique. Un robot ? ce samedi commençait bien mal.
Pour me rassurer, j'avais appelé mes collègues de travail. Rien d'étrange pour eux. Puis mes parents. Que j'avais beaucoup étonnés, et qui s'étaient inquiétés de ma santé mentale. Merci à eux, mais j'allais très bien. Un peu nerveuse ce matin, mais rien de trop grave.
Une aube de week-end on ne pouvait plus banale, tellement qu'il serait vite oublié dès la reprise du lundi.
Je pouvais encore essayer de joindre Alexandre, mon ex, surnommé Laïus tellement il était bavard, des dégoisements abondant d'inutilités. Le commun des mortels, surtout chez les hommes, présente les femmes comme d'impies bavardes, mais Al les battait toutes. Il commentait des matches de foot à la télé, ce qui lui allait comme un gant va à une main. Nous nous étions séparés depuis plusieurs années, suite au torrent de mensonges sous lequel il noyait notre vie. J'avais eu un temps la garde de notre fils Eddy, mais il avait grandi, et avait quitté mon cocon protecteur.
J'avais longuement hésité à appeler Alex, ce don Juan de pacotille. Qui en plus se nommait Legrand. Alexandre Legrand ! Vous parlez d'une outre pleine de vide !
-Tiens, tiens ! Une revenante ! ma tendre et chère Jocaste, qui ne me manque pas du tout ! Aurais-tu besoin de mes éblouissantes lumières ? Je suis tout prêt à t'en priver.
Vraiment très accueillant ! il renversait les rôles : c'était lui, le coureur, et moi, l'épouse éplorée et bafouée ! pas de ça, Lisette !
-Comment se nomme ta poule du samdimanche ? Lui as-tu dit qu'après coup tiré, tu l'abandonnerais sur une aire d'autoroute ?
-Ma poule s'appelle cot-cot-kodak, et à côté d'elle, tu n'es qu'une planche à pain même pas poncée.
Toujours aussi délicat, l'animal.
Je lui exposais les faits, mais non, il n'avait rien en magasin pour m'aider. Raccrochant, j'avais asséché la cascade de mépris qu'il allait déverser sur moi.
L'écran noir de l'ordi, que j'avais rallumé, indiquait 51 heures, 45 minutes et 12 secondes. 11,10,9...
J'allais tenter un dernier appel, quand mon portable devança mon appel.
-Rebonjour, madame Jocaste. Vous avez brûlé dix heures pour rien, vous êtes partie dans la mauvaise direction.
-Je vous repose la question, monsieur l'inconnu : quel endroit ?
-Vous devriez éviter de dormir la nuit prochaine, tant est longue la distance à parcourir.
-Mais pour aller où ?
-Là où votre destin peut changer.
En rage, j'avais raccroché. C'était vraiment n'importe quoi.
Eddy allait sûrement m'aider.
-Allo, Eddy, c'est toi ? Je ne te dérange pas ? Je te raconte ce qui m'amène.
Il m'avait écouté soigneusement. Puis m'avait dit : prends ta voiture, et viens ! Mais tu habites loin ! Oui, je sais, mais tu arriveras avant le terme de ce curieux décompte. D'accord, je prends la route. Tu pourras même dormir un couple d'heures en chemin, sois prudente.
J'avais clôturé quelques dossiers d'assurances en cours, de sinistres déclarations de sinistres, empaqueté quelques affaires, et pris le volant le surlendemain, direction le sud, les Alpes, la Haute Savoie. Je connaissais le trajet sur le bout des ongles : Paris, Beaune en Bourgogne, Mâcon, Bourg et ses poules de Bresse, Nantua et le tunnel de Chamoise, viaducs et tunnels jouant à saute vallée, le jet d'eau de Genève, la vallée de l'Arve à remonter, Chamonix enfin.
Loin de mon ordinateur, j'allais retrouver mon calme. Le trajet jusqu'à Mâcon fut sans histoire. Petite nuit d'hôtel, réparatrice.
En remontant dans mon carrosse, j'avais allumé mon portable, comme on allume une cigarette, sans y penser. En haut, à droite de l'écran, le maudit compteur s'était incrusté. 4 heures, 32 minutes et 17 secondes. 16,15,14... Toute mon angoisse m'avait explosé au visage. 4 heures ? J'avais le temps d'arriver chez mon fils ! En route ! ma voiture ne démarrait pas ! Batterie ? Démarreur ? J'étais nulle en mécanique, ce n'est pas moi qui les roulais. Allo, garagiste ? Oui, très pressé ! Vous serez là dans trois quarts d'heure ? Surtout pas plus tard, c'est très important !
Il avait tenu parole. J'étais repartie avec une batterie neuve. 3 heures, 45 minutes et 37 secondes. 36,35,34...
Peu avant Bellegarde, une mocheté de ville, la circulation était à l'arrêt. Accident. La poisse. Le destin m'en voulait. Le destin, ah non, pas lui !
Un appel. Eddy ? Non, la voix inconnue.
-Madame Jocaste, vous touchez au but, à notre but. Je vois que vous avez choisi la voie de la sagesse. J'ai suivi vos efforts pour échapper à votre destin, c'était méritoire. Mais vous avez échoué.
-Vous ne me faites pas peur, je vais arriver chez mon fils, et votre machination s'écroulera d'elle-même.
-Regardez le décompteur, il vous reste bien peu de temps.
-Fichez-moi la paix, espèce de malade !
J'avais raccroché, et jeté le téléphone sur la banquette arrière.
Enfin la circulation avait redémarré. Peu après la bifurcation vers Oyonnax, le tunnel de Chamoise s'était annoncé, avec ses deux bouches noires avalant les voitures. Curieusement, l'intérieur n'était pas éclairé. Encore une panne. Mon téléphone avait bipé dans le noir. Le temps était écoulé. Je ne parvenais plus à distinguer les feux arrière de la voiture qui me précédait. Du brouillard dans le tunnel ? Absurde, complètement abs...

Le policier était bien embarrassé.
-Les caméras ont filmé la voiture de votre mère entrant dans le tunnel, mais elle n'est jamais ressortie.
-Mais c'est impossible !
-Je sais, nous n'avons aucune explication.

Dans l'olympe, les dieux antiques se réjouissaient.
-Nous avons récupéré l'épouse de Laïos, et de son fils Œdipe, dont elle a eu quatre enfants. Elle va enfin pouvoir se pendre.
-Parfait, bougonna Zeus, voilà une histoire qui finit bien !
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