55,5 centimètres

il y a
2 min
9
lectures
0
C’est le début du printemps. Il n’y a personne à mes pieds, c’est bien la première fois. D’habitude, des centaines de gens se pressent devant moi chaque jour. Armés de leurs appareils photos et smartphones, des troupes de paparazzis me bombardent de flashes. Ce besoin est irrépressible chez eux : dès qu’ils me voient, ils veulent me tirer le portrait. Ces fans viennent des quatre coins du monde pour m’acclamer : des Chinois, des Américains et même des Français. Ils traversent le globe pour une simple photo de moi. J’en suis tellement flatté. Un peu gêné aussi à vrai dire, car ils me surprennent constamment en train d’uriner dans ma vasque.
Je me demande souvent à quoi mes sujets ressemblent. « Mes sujets », ça sonne bien. Je me demande qu’est-ce qui, à part leurs langues, les différencie les uns des autres. Je ne le sais pas car je suis aveugle. Les statues, ça ne voit pas, ça entend seulement. Les sons résonnent dans mon corps de bronze et les bruits se réverbèrent à travers mon anatomie métallique. Mes yeux ? Simples ornements. Je n’ai pas non plus d’odorat, je m’imagine cependant la délicieuse odeur de gaufre qui doit régner autour de ma majestueuse personne. J’entends très souvent dire « one waffle, please » ou « une gauf’ s’il vous plaît », seulement ces phrases ne me laissent aucun goût en bouche. Mes sujets ne doivent pas être très malins, ils sont même étranges. Manger devant un petit garçon qui fait pipi, pas très ragoutant. Mais bon, aucun vassal n’est parfait.
Cela fait des siècles que j’entends parler des dizaines de langues au quotidien, agenouillées devant moi. Au fil du temps, j’ai fini par les maîtriser à la perfection. C’est tout moi ça, plein de talent dans un corps de gamin. Malgré mon expérience de la vie, quelque chose m’échappe : mes fans semblent toujours rester en groupe et ne se mêlent que très peu aux langues étrangères. Il est rare que les accents se rencontrent, même au sein d’une langue commune venant de pays différents. A l’exception faite des guides touristiques évidemment, qui racontent mon illustre histoire aussi bien en anglais qu’en espagnol. Je ne comprends pas pourquoi mes admirateurs manquent tant de curiosité envers leurs congénères. J’essaye de me rassurer, car au moins, ma célébrité les rassemble. Leur passion partagée pour ma grande personne et mon héroïsme légendaire les rend plus proches. Bravo, moi.
Comme je vous le disais au début de mon monologue fort intéressant, en ce jour de début de printemps, aucune voix ne s’est agenouillée devant moi. Seul un roucoulement de pigeon me tient compagnie ainsi que le bruit régulier de mon pipi qui tombe dans la fontaine de pierre.
La célébrité, c’est éphémère parait-il. J’en suis la preuve non-vivante : 400 ans sont passés comme une flèche. Je dois dire que le bruit des flashes me manquent, les rires des enfants et les pas contre les pavés aussi. Mes fans et vassaux se sont sans doute lassés de moi. Après tout, je ne bouge même pas le petit doigt. Je ne sais pas s’ils reviendront un jour, mais des questions taraudent mon esprit de bronze : seront-ils les mêmes après ? Resteront-ils encore pressés les uns contre les autres sans se parler ? Seront-ils encore plus distants qu’avant ? Ou bien, est-ce qu’après ce temps passé loin de moi, vont-ils finalement avoir plus de considération les uns pour les autres ?

- Manneken Pis
Bruxelles, le 17 mars 2020
0
0

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,