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Roger attendait ce jour depuis des semaines. C’était le 21 décembre, un dimanche. Un jour célébré un peu partout pour des tas de raisons, entre le début des vacances scolaires, le premier jour de l’hiver, les fêtes celtes du solstice et le jour le plus court de l’année. Mais c’était surtout la journée mondiale de l’orgasme qui avait intéressé Roger.

Roger avait découvert cette journée mondiale en surfant au hasard sur Internet. Quelques vieux hippies avaient lancé cette idée en espérant que l’énergie positive dégagée par tous ces orgasmes viendrait améliorer le monde. Roger n’avait pas d’enfant, ne partait pas en vacances d’hiver, n’avait pas d’origine celte et ne s’intéressait qu’à la nuit la plus longue de l’année et aux orgasmes. Il faut dire que Roger n’était pas très séduisant. Ni beau, ni sportif, ni intelligent ni rigolo, Roger était même plutôt un peu moche avec son crâne dégarni et son nez de travers. Il exerçait un métier sans attraits et n’avait pas de femme dans sa vie. Ni au singulier ni au pluriel.

Alors Roger s’était dit que cette journée allait lui porter bonheur et qu’il allait enfin pouvoir faire l’amour. C’était mathématique. Il avait donc profité des dernières semaines et de ses économies pour s’acheter une belle tenue qui aurait presque pu le rendre attirant s’il n’avait complètement manqué de goût. La chemise noire n’était pas du même noir que son pantalon et ses chaussures en daim n’allaient pas du tout avec ses chaussettes grises. Il avait trouvé une veste noire à rayures et se trouvait plutôt beau. Roger était myope, vous l’aurez compris.

Il avait beaucoup débattu avec lui-même sur la manière d'organiser cette journée. Par où commencer ? Au début il avait pensé commencer le samedi soir à minuit pour profiter des 24 heures, mais il avait compris qu’on parlait de la nuit du samedi soir jusqu’au dimanche matin en fait. Il se dit que ce n’était pas grave et qu’il n’avait qu’à commencer le dimanche matin. Avec un peu de chances il en aurait comme ça pour tout le dimanche et la nuit suivante... C’était juste un petit décalage.

Roger ne connaissait pas de filles. Ou plutôt celles qu’il connaissait le fuyaient comme la peste (il avait mauvaise haleine également) et en plus il n’avait pas leurs téléphones personnels. Il avait donc décidé d’arpenter les rues pour discuter avec les jolies femmes qu’il rencontrerait. Il avait imaginé plusieurs manières de les aborder mais sa préférée tournait à peu près autour de ce (futur) dialogue :

- Bonjour Mademoiselle, vous savez quel jour nous sommes aujourd’hui ? aurait-il demandé
- Bonjour, oui nous sommes dimanche, aurait-elle répondu. Ou alors elle aurait dit le 21 décembre, ou le premier jour de l’hiver, ou le solstice... Mais cela ne changerait rien car il aurait continué ainsi :
- Aujourd’hui c’est la journée mondiale de l’orgasme
- Ah ? aurait-elle dit d’un air étonné
- Oui, c’est vrai. Voulez-vous prendre un café avec moi ?

Sur cette dernière proposition, il n’était pas encore tout-à-fait sûr de lui. Etait-ce trop ou pas assez ? Un verre plutôt ? un thé ? Une infusion ? Ou alors une proposition plus directe ??? Roger se disait que l’inspiration viendrait sur le moment. Il finissait juste de se raser et il se coupa car il ne faut jamais sourire en se rasant. Roger jura. Parmi les rares qualités de Roger, il faut signaler son répertoire complet de jurons des provinces françaises. Roger avait en effet une bonne mémoire pour ces choses là et le fait de travailler dans un entrepôt avec plein d’étrangers et de provinciaux avait particulièremet enrichi son catalogue.

Roger réussit quand même à être prêt aux alentours de 10 heures. Il se regarda une dernière fois dans la glace, enfila son manteau et s’apprêta à sortir. Il avait oublié qu’il ferait aussi froid et n’avait pas pensé à s’acheter un nouveau manteau. Le sien était passablement élimé. C’était dommage. On ne voyait plus ses beaux habits. Roger hésita et décida de ne pas mettre le manteau. Il serait nettement plus « élégant » en veste !

Il faisait vraiment froid. Roger eut un frisson en bas de chez lui. Il se décida pour aller au café d’à côté, son rade personnel, histoire de prendre des forces avant d’attaquer son occupation de la journée : trouver un orgasme. Roger était un peu alcoolique sur les bords mais il savait tenir sa langue. Il avait décidé depuis le début de ne pas parler de cette journée mondiale aux autres hommes, histoire de diminuer le risque de concurrence. Quand il arriva dans le café, les autres habitués se mirent à siffler et à applaudir la tenue de Roger et il dut y avoir quelques tournées générales. Tous avaient compris que Roger fêtait quelque chose aujourd’hui, mais personne n’avait compris quoi. Ca ne changeait rien aux nombre de tournées générales, c’était bien là le principal.

Vers 13 heures Roger, plus qu’éméché, regarda sa montre. Le café s’était vidé et le patron le salua. Roger sortit. Il faisait froid et une neige mouillée tombait sur sa jolie veste. Roger remonta le col et marcha vingt mètres jusqu’au restau du coin, tenu par le frère du bistrotier. Il y mangea un coq au vin et but quelques pots de rouge. Vers 14 heures, quand Roger sortit du restaurant, la pluie s’était établie. Roger remarqua alors quelques taches de coq au vin sur sa chemise. Heureusement qu’il avait choisi une chemise noire.

Il avait oublié de faire pipi. Zut se dit-il. Comme tout bon parisien mal élevé et vulgaire il se déboutonna et traversa la rue vers son coin favori pour pisser, le petit recoin en face, pas trop près de chez lui. On n’est pas des bêtes quand même se disait-il en traversant, les doigts empêtrés dans sa braguette.

C’est à ce moment que l’autobus l’écrasa. Il ne reprit conscience qu’aux urgences, juste avant de mourir. Une infirmières disait à une autre : « Je sais bien que c’est la journée mondiale de l’orgasme, mais quand même, le faire au milieu de la rue, il y en a qui exagèrent ! »

Décidément, pour Roger, ça avait bien été la journée la plus courte de l’année.
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Michel Dréan · il y a
J'espère au moins qu'il est mort dans un râle !
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Diamantina Richard · il y a
Quelle vie merdique, pauvre Roger !
Bon il aura au moins fait sourire après sa mort...

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