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Hélène Koch

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Brume grise et BPCO : le charbon, nouvel ennemi du peuple ?
Par Cornelis L. Bicker, 07.10.1849

De nouvelles informations ont été transmises par l’Institut de Contrôle de l’Hygiène ce lundi 7 octobre, concernant la brume grise qui envahit les rues de Londres depuis maintenant deux mois.
D’abord anodin, le phénomène s’est amplifié au cours des dernières semaines. Les autorités ont été saisies de centaines de réclamations et de plaintes suite aux effets que chacun a relié à cette perturbation, malgré les tentatives du maire pour rassurer ses citoyens.
Ce matin, l’ICH a confirmé certaines des rumeurs quant à l‘origine du brouillard épais qui ne semble pas vouloir quitter les rues : un lien serait établi par des chercheurs entre la brume et la reprise récente des activités des anciennes usines de charbon à l’ouest de la ville. Le dr. Jothan G. Forward précise que plusieurs cas de malades dont l’état de santé s’était dégradé depuis l’apparition du phénomène, montraient des signes évoquant une bronchopneumopathie chronique obstructive, dite BPCO, pouvant être provoquée par une surcharge de particules de charbon dans l’air. Le patron de ses usines, monsieur J. A. King, doit rencontrer le maire aujourd’hui même. Ce dernier appelle les citoyens au calme et à l’entraide et promet une rapide amélioration de la situation.

Nous rappelons à tous nos lecteurs qu’une hygiène de vie convenable est indispensable pour éviter la propagation de la maladie et que le couvre-feu est toujours fixé à 22h30 précises.


Caesar Sampson Bowles referma la page de journal d’un geste sec. Le lampadaire cuivré auquel il s’adossait oscilla légèrement pendant que l’homme plongeait la main dans la poche de son long manteau bleu nuit pour en sortir une vieille pipe grossièrement taillée. Il prit le temps de l’allumer et la fumée argentée se mêla à la brume verdâtre qui pullulait l’air environnant.

- Le charbon, maintenant...grommela-t-il dans sa courte barbe blonde.

Il laissa son esprit vagabonder, ses yeux clairs cachés par un haut-de-forme de mauvaise qualité, fixant sans vraiment les voir les silhouettes des quelques passants hanter les rues pavées de pierres sombres.

Londres était silencieuse. Les oiseaux semblaient avoir définitivement quitté la ville, les feuilles des arbres jaunissaient et tombaient malgré l’absence totale de vent, chassé par la brume.

L’enquête piétinait. Cela faisait trois semaines que la plupart des détectives privés de la HourGlass Compagny étaient lancés sur la piste de la brume. Les autorités étaient dépassées, et leurs effectifs plus assez nombreux pour éviter la panique tout en enquêtant sur l’origine du mal qui rongeait la ville. La mairie de Londres avant tout d’abord évité le propos, lorsque des voûtes de fumée d’un gris verdâtre avaient commencé à bruiner dans les rues. Evoquant des problèmes techniques liés aux machines à vapeur alimentant les dirigeables qui survolaient la cité pas centaines, ils avaient tenu à rassurer les inquiets en affirmant que ce phénomène n’était que passager. Quand les londoniens avaient commencé à tomber malade, d’abord les enfants et les vieillards, on avait parlé d’une forme naissante de peste encore peu connue.

Puis enfants et vieillards commencèrent à tomber. Ceux qui avaient été touchés les premiers par la maladie de la brume avaient péri dans des circonstances étranges, la maladie qui les frappaient prenant différentes formes, de plus en plus graves. Depuis, la moitié des nouveau-nés de Londres ne passaient pas la première semaine. Les toux et rhumatismes les plus anodins se transformaient en vomissements, fièvres et grippes des plus dévastatrices.

Et les mutants apparurent. Les plus résistants, les hommes et les femmes au mental d’acier et au corps robuste qui avaient été touchés virent peu à peu leur apparence se modifier. La maladie se diffusait dans les corps comme un poison : certains perdaient lentement toute sensation au niveau de leurs membres, d’autres encore devenaient aveugles. La couleur de peau, des cheveux et des yeux changeait, et parfois on perdait jusqu’à l’usage même de la parole. On murmurait des histoires d’hommes avec des crocs ou de femmes à la peau devenue écailleuse.

La peur courait dans les rues, menaçant l’équilibre même de la société. Les mutants se cachaient par peur d’être arrêtés ou exécutés. On commençait à se méfier les uns des autres, on laissait les enfants chez soi, en tentant de garder un air aussi pur que possible. Les classes bourgeoises avaient en premier lieu accusé les quartiers populaires et leur insalubrité comme responsables du mal, avant qu’on ne se rende compte qu’Aloysius Bowle, critique littéraire et écrivain très apprécié dans les soirées mondaines, s’était mis à porter des lunettes vertes teintées pour cacher les reflets jaunes qui étaient apparus dans ses yeux.

Et voilà que la ville accusait à présent les usines de charbon. Retenant un juron, Caesar froissa en boule le journal et le jeta dans un coin, sous l’œil intéressé d’un gros chat gris perché sur un muret.

L’atmosphère de la rue était étouffante. Les gens se déplaçaient rapidement, en silence, évitant de rester trop longtemps au même endroit, jetant parfois des regards craintifs autour d’eux, comme s’ils s’attendaient à une catastrophe imminente. Il suffisait d’une petite étincelle pour mettre le feu aux poudres, et la ville se retrouverait à feu et à sang.

Caesar Bowles était inquiet. Il faisait partie des meilleurs enquêteurs de la HGC, un tel cas ne lui aurait pas pris plus d’une semaine. Bon nombre de ses collègues avaient déjà jeté l’éponge. La situation n’était pas normale, et Caesar était persuadé que quelque chose de plus sombre qu’un carré d’usines à charbon était responsable de ce mal.

Il sortit une montre à gousset cuivrée de sa poche. Il était déjà tard, les vitrines ternies s’éteignaient peu à peu, quelques policiers rôdaient en bousculant les mendiants affaissés dans les coins des ruelles. Il ne restait que quelques heures avant le couvre-feu.
Encore une journée de perdue.

Il s’apprêtait à ranger sa pipe lorsqu’un mouvement furtif attira son attention. Il leva les yeux pour trouver l’origine de ce qu’il avait cru être une ondulation.

Rien.

Immobile, Caesar écoutait attentivement. Toujours cette absence de bruit, de vent, de mouvement, un calme froid qui paralysait les âmes et les corps de cette ville maudite. Il se concentra et réfléchit. Repassa en détails les différents éléments de la scène.

Ses yeux se rouvrirent d’un coup.

Le chat.

Il retint un coup dans le lampadaire. Comment avait-il pu être aussi stupide ? Les animaux ne sortaient plus depuis la brume, ils avaient quitté la ville ou trouvé refuge dans des greniers emplis de paille pour se protéger du mal. Cela faisait des semaines qu’on n’avait plus vu de chat ou de chien se promener dans les rues, et les élevages avaient été contraints d’abattre tout animal suspecté d’être porteur de la maladie.

L’enquêteur fourra sa pipe dans sa poche et s’approcha lentement du muret sur lequel il avait aperçu la bestiole. Une légère trace de patte se dessinait dans la poussière.

Gorge serrée, il se mit à suivre prudemment les empreintes laissées par l’animal. Elles quittaient le centre-ville pour rejoindre un quartier plus industriel, et s’engouffraient dans un atelier, probablement celui d’une usine de construction de locomotives à vapeur. L’un des carreaux de la fenêtre était brisé. Caesar crocheta la serrure en quelques minutes et ouvrit la porte.

La brume était si condensée qu’elle en était étouffante. Au milieu d’une pièce emplie de tuyauteries et d’outils divers, assis sur un siège de travail, le chat gris fixait Caesar, les yeux brillants. Les poumons en feu, il tenta de chasser l’air qui lui brûlait des yeux et se concentra sur l’animal. Quelque chose luisait devant ses pattes.

Caesar déglutit. Des lunettes vertes teintées. Maculées de sang.

L’enquêteur ouvrit la bouche pour pousser un hurlement qui resta coincé au fond de sa gorge.

Le chat ouvrit les crocs. Et bondit.

PRIX

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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Richard Laurence · il y a
La brume tératogène a encore frappée ! Bravo pour ce récit au suspense haletant où le traditionnel récit policier à la Conan Doyle s'engouffre résolument dans la brèche du surnaturel donnant à votre histoire une atmosphère steampunk très réussie, notamment avec ce personnage d'écrivain inquiétant aux lunettes vertes teintées...
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Evaprud · il y a
inquiétant à souhait mes votes
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Keith Simmonds · il y a
Une belle œuvre bien écrite et ensorcelante ! Mes votes ! Une invitation à partir en voyage sur ma “Croisière” si vous ne craignez pas la brume en mer ! Merci d’avance et bonne année !
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/croisiere-2

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Topscher Nelly · il y a
Texte très envoutant. Mes 5 voix.
Mon univers si vous le souhaitez: http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/de-lautre-cote-31

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Maour · il y a
Bon courage pour le prix, je vous soutiens! Si vous avez 5 minutes, passez donc me lire, je participe aussi :)
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-veritable-histoire-du-petit-poucet

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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote.
Je suis aussi en compétition :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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Manu · il y a
Ne jamais se fier aux chats, c'est ce que je me dis toujours... Merci pour ce texte limpide, rondement mené, pour l'ambiguïté qui subsiste à la fin de la lecture (les hommes se transformeraient-ils tous en animaux ?). Il y a un côté "Penny Dreadful" dans ce court récit, chose que j'apprécie tout particulièrement. Vous avez mes voix ! Et un lien vers ma nouvelle, que je me permets de vous proposer, pour continuer ce voyage dans les brumes :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ce-pays-aux-etoiles-immortelles

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Pascal Depresle · il y a
Très bon texte que je soutiens au maxi. Mes voix. Peut-être aimerez vous "L'héroïne", "Le Grandpé" ou "Tata Marcelle".
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Jenny Guillaume · il y a
J'aime l'ambiance même si je ne suis pas sûre d'avoir tout bien compris sur le rôle du critique littéraire :)
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