-15 sous le supportable

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D'origine suisse, j'y suis née. J'y ai changé de lieux, seule puis avec mon mari, selon nos diverses professions. J'ai toujours aimé lire, puis écrire. J'aime aussi la mer, les grands espaces, les  [+]

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Un soleil anémique nimbait d’une lueur falote les arbres roidis, pris sous le gel, cascades de glace dégringolant des branches. Il n’y avait que les enfants, pour trouver cela joli.
De violentes rafales s’étaient levées, de celles qui rendent fous, transpercent jusqu’aux os, décoiffent les toits et culbutent les passants. Ours patauds sous leurs lourdes pelisses.
Robert allongea le pas, désireux d’être rentré avant la coupure d’eau et d’électricité. Après une nuit à casser des blocs de glace pour les dimensionner à la gueule des turbines destinées à les transformer en eau, il voyait courir un bain. Suivi d’une tranche de pain, tartinée de ce précieux beurre, reçu pour cadence exceptionnelle et enfoui au fond de son sac à dos. La mairie se profilait, ses six marches jadis envahies par les géraniums, aussi glissantes qu’un miroir.
Robert vérifia les fixations de ses crampons, tout en levant deux fentes bleutées et éblouies, lunettes brisées par l’éclat d’un bloc, vers le défilement rouge sang du tableau communal, constat plus qu’apocalyptique : 28 juin 2053 8 heures 26 -25 degrés tempête en approche
Rouge sang, comme la peur qui fait voir rouge, comme le sang de Marc, bouffé par les loups, lors de leur battue d’hier, pourtant en troupe et armés jusqu’aux dents. Marc, de leur bande des cinq. Potes de lycée, de toujours. Robert n’avait pu que tirer une ultime fois, et fuir. Comme les autres.
Un long hurlement répondit à sa peine. Suivi d’un autre, plus proche. Ces saloperies venues des montagnes se rapprochaient du village, en quête de nourriture. Créatures de la forêt, presque toutes passées par leurs crocs.
Robert se vautre dans son bain, peine anesthésiée par l’eau chaude qui ramollit cals, gerçures et courbatures, conscient de sa chance. Ne possédait-il pas sa propre maison, contrairement à d’autres ? Contraints, leur habitat rasé pour vétusté, d’intégrer des barres d’immeubles aux façades et parois bardées de bois, chiche en énergie.
A 56 ans, Robert est toujours vieux garçon. A ceux qui lui demandent pourquoi, il répond que cela ne s’est pas fait.
Conteur né et témoin d’un monde disparu, briseur de blocs la nuit, le jour, il raconte l’univers d’avant. Bruissement des feuilles dans le vent et pépiement des oiseaux, la plus belle des musiques, que l’Homme avait cessé d’entendre. Conduisant la Terre au Grand Refroidissement.
Toute douloureuse histoire doit avoir une fin heureuse, surtout quand on n’a connu que température sibérienne et privations. Reprenant son souffle, Robert insistait sur le génie humain et le labeur de forçat consenti. Souvent le ventre creux.
Electricité générée à la force des bras, dans d’énormes complexes. Cultures hors sol jusque dans les logis, assorties de cartes de rationnement. Pluie inexistante et production d’eau difficile. Suppression de tout superflu, dans un perpétuel souci de régénération. Scientifiques penchés sur leurs éprouvettes et calculs. Retour programmé vers ce monde perdu, que tous appelaient de leurs sacrifices.
A tant offrir du rêve d’avant, Robert se serait volontiers pris pour un saint, pourfendeur de spleen.
Heureusement qu’au café du Pont, rebaptisé café du Pont Givré, il avait « sa bande des cinq », désormais amputée, pour lui remettre la tête d’aplomb. Lui rappeler que ce jour, huit nouveaux suicides étaient venus allonger une trop longue liste. Victimes le plus souvent jamais retrouvées.
Qui risquerait sa vie à s’enfoncer dans la forêt infestée de loups ou se fatiguerait à crever la surface gelée du lac, pour ne ramener que des lambeaux de chair, déjà en partie décomposés ? Seuls les partisans du saut de l’ange, des vingt mètres de la falaise, corps en bouillie, contribueraient à la surpopulation des morgues. Dépouilles faciles à congeler, impossible à enterrer !
3 juillet 2053 8 heures 34 - 22 degrés temps calme
Robert avait atteint la mairie, caractères rouge sang qui narguaient ses optimistes prévisions. Il se hâtait, pas culpabilisé, pressé de rejoindre Julie, sauvée du couteau du tenancier du Pont Givré par la donation de ses trois derniers Bordeaux.
Depuis, la gallinacée l’enchantait, squattant son lit ou canapé. Emplissant les murs de ses caquètements et pondant son premier œuf dans la baignoire. Religieusement savouré au petit déjeuner. A l’évocation du jaune craquant sous son pain, dont il n’avait plus vu la couleur depuis belle lurette, il accélérait encore. Curieux de l’endroit où Julie aurait pondu le second.
Parvenu à sa porte, Robert retirait ses crampons, tapait des semelles, tout en glissant sa clé dans la serrure, impatient. Envolée de plumes, une poulette se perchait sur son épaule, picorait ses doigts gourds. Il trouva l’œuf niché dans le vieux pullover qu’il lui avait cédé. Le savoura sans attendre, papilles en extase. Julie récompensée par des épluchures de légume, récupérées dans les poubelles. Le bonheur n’était pas mort, fallait juste savoir le trouver !
Urgence de renouveler les stocks de poisson, en prévision de la rude partie de pêche du lendemain à laquelle participeraient ses potes restants et une douzaine de villageois parmi les plus résistants, repos pour la journée !
Robert se dirigea vers son cagibi, avec l’intention de vérifier le matériel. Après avoir changé l’un des fils de ses deux cannes à pêche, il s’étendit béatement sous sa couette rapiécée, avec un polar. Julie blottie à ses pieds, comme un chat.
4 juillet 2053 16 heures 19 -18 degrés neige prévue
Rouge sang, les mots qui promettent du blanc. Rouge sang, comme les eaux du lac, ce matin. Bande des cinq, réduite à trois !
A l’arrivée de la troupe, des écharpes de brume avaient laissé entrevoir les barques, déjà au travail. Lourdes rames qui frappaient la chape de glace pour maintenir la surface de pêche. Les pêcheurs, par deux sur de petites embarcations, le poisson avait mordu sans se faire prier.
Masse jaillie face à l’embarcation de Robert et de Pierre, des cris de panique fusaient. Accentués par le plongeon du monstre, venu mordre à l’hameçon de Pierre, cramponné à sa canne. Fil rompu, déséquilibré, le malheureux tombait à l’eau. Monstre réapparu pour lui broyer la tête et l’entraîner au fond du lac. Cercle rougi qui s’élargissait, drame consommé. Le retour s’était effectué dans un silence catastrophé. Ils s’étaient tous quittés, devant la mairie.
18 décembre 2053 8 heures 31 -26 couvert
Rouge sang, l’habituel message cathodique. Sans lever les yeux, Robert accélère l’allure, inquiet. Hier, au Café du Pont Givré, ses deux potes ont demandé après Julie. Lueur mauvaise dans le regard. Plus vite il sera rentré, mieux ce sera !
Poule en sécurité, Robert prépare un repas froid et festif à sa façon, les deux chenapans invités à déjeuner. Ils subiront les premiers vomissements au dessert. Sourire satisfait aux lèvres, Robert s’empressera de libérer Julie. Lui disant, la prenant sur ses genoux pour assister avec elle à leur agonie : « ils voulaient te faire poule au pot, ils finiront santons, dans ma crèche, au frais, sur le balcon. Aux côtés de la Sainte Famille. Tu n’as plus à t’inquiéter.
Autre précision : Marc est mort, pour m’avoir piqué ma fiancée et brisé le cœur. Bout de viande sanguinolente, glissé en douce dans la poche de sa veste, afin de mieux attirer les loups. Pour Pierre, fil neuf remplacé par un très usé, j’ai été un peu aidé. Volant ma copie pour la remplacer par la sienne, il m’avait fait rater un examen !
12 juin 2054 15 heures 22 degrés soleil
Robert ouvre péniblement des yeux embués. Croit voir des barreaux, à la fenêtre.
Bienvenue parmi nous, Robert. Vous sortez de presque six mois de coma. Le Redoux a eu lieu. Vous êtes à l’hôpital de la prison.
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Anne K.G · il y a
J'adore ! C'est perfide à souhait : félicitations !
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coquelicot Coquelicot · il y a
merci bc
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M. Iraje · il y a
Je viens de réaliser que j'étais passé à côté de ce coup de froid sans le voir. J'en avais pourtant croisé 260 ...
Vraiment désolé.

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Cristo R · il y a
Une histoire loufoque avec Robert et Julie la poule et qui élimine ses potes les un après les autres sans état d'âme, au fil de l'histoire. ( les dents du lac se chargeront de l'un d'entre eux Brr)
On ne s'ennuie pas un seul instant

5 voix

ma contribution au C et N https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/sang-noel

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coquelicot Coquelicot · il y a
j'avais déjà lu votre récit et voté.
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Cristo R · il y a
merci beaucoup et bonne fin de dimanche à vous et proches
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coquelicot Coquelicot · il y a
un merveilleux voyage qui se finissait dans une horreur d'autant plus atroce que le début était magnifique
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coquelicot Coquelicot · il y a
et merci bc pour votre soutien
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coquelicot Coquelicot · il y a
grand merci pour vos commentaires et soutiens. Je suis contente que le côté loufoque ne vous ait pas échappé. Je voulais écrire autre chose que le *perdu dans la montagne gelée * très bon dimanche
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Corinne Val · il y a
J ai aimé le rythme et les rebondissements du texte et surtout son originalité
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coquelicot Coquelicot · il y a
grand merci pour votre soutien et contente que vous ayez aimé. Une fois commencé je me suis laissée emporter par mon récit... beau week-end
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Marieve Carlota · il y a
Bon suspense bien écrit avec une fin déroutante . Merci . Je vote
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coquelicot Coquelicot · il y a
merci bc pour votre soutien et commentaire. et bonne chance
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Farida Johnson · il y a
J'ai adoré votre histoire et votre écriture nerveuse et précise. La surprise d'un Robert assassin fonctionne très bien et c'est en relisant que l'on se rend compte qu'il n'est jamais dit qu'il est triste de la mort de ses"amis". Donc c'est tout à fait cohérent. En revanche, je regrette un peu "la deuxième" chute qui me paraît un peu inutile et difficile à saisir. En tout cas bravo!
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coquelicot Coquelicot · il y a
merci pour votre long et intéressant commentaire. Je souhaitais pour lui une fin qui ne laisserait pas impuni, d'où le redoux qui a fait découvrir le pot au rose , coma imprévu suite à une chute, imprévue elle aussi... bon week-end
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Fid-Ho LAKHA · il y a
Rouge sang! Deux mots qui reviennent dans le texte: témoignages de l'obsession de vengeance d'un Robert capable de tuer de sang froid, mais amoureux d'un gallinacé...La chute laisse perplexe: a t il rêvé sa dernière vengeance après avoir été démasqué par ses collègues et mis en prison ? Pourquoi se réveille t-il après un coma de 6 mois ? ...En tous cas, on ne s'ennuie pas dans ce récit d'un futur proche, où l'hiver semble s'être installé pour un temps indéterminé... Mon soutien!
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coquelicot Coquelicot · il y a
merci bc pour votre soutien et long commentaire. Dans mon idée, son coma était dû à une chute malencontreuse sur le verglas, nuque qui aurait un bord de trottoir par ex. Et la prison, suite au redoux qui a permis de découvrir les corps pris dans la glace, dans la crèche de Noël... espérant que l'explication vous éclaire, un beau week-end à vous
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Atoutva · il y a
Une chute bien inattendue, pour une bonne histoire bien menée.
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coquelicot Coquelicot · il y a
merci pour votre soutien et d'avoir apprécié la fin. Et bonne chance à vous
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Dalmy · il y a
Une expression qui surprend parfois, ce qui est plaisant bien sûr ... bravo, jolie écriture et un scénario bien travaillé +5

"L'oubli" aussi participe au Court & Noir :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/loubli-9

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coquelicot Coquelicot · il y a
grand merci pour votre soutien et commentaire. belle soirée et bonne chance
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Fabienne Dulac · il y a
Pas évident d'écrire une histoire si courte avec autant de personnages, mais finalement on ne tremble que pour la poule! Bravo
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coquelicot Coquelicot · il y a
merci bc d'avoir apprécié mon histoire, mais je l'espérais plus terrifiante... Ma Julie a fait l'unanimité. Il est vrai que j'aime bc les poules ! belle soirée