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     Ursule, il avait vingt deux piges lorsqu’il avait troqué ses habits de paysan contre une capote bleue foncée, un pantalon rouge garance, un képi de même couleur. Ça c'était pour le décorum... Dans les tranchées, finie la tenue de soirée...Autrement plus rustique... Il faut dire que l'endroit était plutôt insalubre... Le rouge est une couleur que l'on associe à l'enfer, au feu... Couleur excitante.
     Le voilà donc parti pour aller faire une p'tite virée du côté de la Marne. La guéguérre des tranchées, ( la grande, la belle.) Mais là, rien à voir avec les sillons qu'il faisait avec sa charrue... Beaucoup plus de monde aussi que dans ses champs... Hébété qu'il était l'Ursule ! Et tout ces bidas qui s’agitaient, qui demandaient le programme des hostilités à des supérieurs, très hostiles envers la bleusaille, cette chair à canon.
     La consigne était donnée par un énergumène qui se disait sergent : «  Courir, courir très vite, pour atteindre les lignes ennemies. Une fois sur place, embrocher ! embrocher à coup de baïonnette ! Battez-vous à coups de crosses s'il le faut...Que ceux qui auront la chance de revenir vivant je veux sentir sur vos uniformes : « Comme une odeur de sang ». Lui, l'Ursule il ne savait pas courir ! dans ses champs derrière ses chevaux, il marchait d'un pas lent, cadencé, un peu comme les légionnaires. C'est ce qu'il avait dit au serpate, qui l'avait menacé de le passer en conseil de guerre, pour refus d'aller trucider les mecs d'en face, qu'il disait ne pas connaître. C'est terrible cette manie de toujours vouloir tuer tout ce qui bouge, vous ne trouvez pas ?
     Faute de savoir courir, il sera affecté à entasser les morts... En juin il n'avait pas chômé l'Ursule. Des obus en veux-tu en voilà. Çà décoiffait...Yen a qui appelaient leur mère morte depuis des lustres, d'autres qui claquaient des dents qui voulaient se confesser. Ceux qui au passage d'un obus se délestaient d'un membre. Des bras par-ci, des guibolles par-là, qui feront le bonheur des rats. Des têtes sans corps, grimaçantes... Avec ou sans mâchoires... Et le gaz moutarde ! en voilà une belle invention monsieur MJ. Mais rassurez-vous ! Là haut dans le séjour des morts, il paraîtrait que l'air y est irrespirable, pour ceux qui ont fait un peu trop joujou avec leur semblables durant leur séjour terrestre. Vous serez à même d'en apprécier sur votre corps céleste toutes les subtilités cuisantes, suffocantes, à titre de revanche....
     L'Ursule, c'est un char d’assaut qui lui est passé sur les jambes. C'est un moindre mal puisque Ursule n'avait jamais su courir... Le plus triste, c'est qu'il venait de toucher une paire de jambières toutes neuves.
     Bien des années plus tard, Ursule ne parlait jamais de la guerre. Sauf quand la chopine l'avait sauvagement provoqué.

PRIX

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Epicurien78 · il y a
Il est émouvant votre texte, et bien sombre dans son histoire. Un angle différend pour traiter le thème, mais bien trouvé.
Allez, vous passerez bien prendre un Expresso sur ma page ? Je vous l'offre avec plaisir pour cette approche différente.
Ah, je vous préviens, je l'ai fait très noir et très corsé. Venez-vite avant ce soir. Après, il sera froid...

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Florent Paci · il y a
Un récit historique froid et personnel. Mes votes pour cette œuvre singulière.
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Aurélien Azam · il y a
Le parallèle entre un sillon laissée par une charrue et une tranchée est vraiment bien trouvé ! J'ai bien aimé ton texte!
Merci pour cet écrit !
Si tu le souhaites, n'hésite pas à lire "Gu'Air de Sang", également en compétition !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/gu-air-de-sang

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Ginette Vijaya · il y a
Il y a un terrible parallèle entre les champs de labour et le champ de la guerre , comment vie et mort ont cohabité dans l'esprit des soldats. Il y a un rappel de ce qui s'est vraiment passé du côté de ceux qui se sont battus à mort . Très original d'avoir abordé le thème de cette façon . .
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Topscher Nelly · il y a
L'horreur de la guerre et tout son cynisme en tout point réussi. Mes voix.
Mon texte vous plaira peut-etre ?

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Alain d'Issy · il y a
Mon soutien pour ce texte cynique comme l'étaient les généraux qui envoyaient la bleusaille à la boucherie
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Fabienne Maillebuau · il y a
Je vote, mes voix, je vous propose: violent parfum acide
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Philippe Clavel · il y a
une façon ironique de rendre compte du décalage entre le monde paisible de la campagne et celui, incompréhensible et terrible de la guerre
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