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sabrina péru

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En compétition

Deuxième verre de vin. Il est plus de 13h. Autour d’elle, les hommes d’affaires s’affairent, spéculant entre deux féculents sur la marche du monde. Le serveur lui lance des coups d’œil indiscrets et inquisiteurs à chaque fois qu’il frôle sa table. Une femme seule à cuver du cabernet, ça fait mauvais genre. Pourquoi n’arrive-t-il pas ?

La rue, indifférente à sa détresse, poursuit sa monotone cacophonie. Une jeune fille promène péniblement son chien au bout d’une laisse. Ou bien tout le contraire. Des rires éclatent. Un groupe d’ados, sur sa droite, échangent de vifs commentaires sur des vidéos qu’ils se font passer de main en main. Une grand-mère semonce son petit-fils, qui ne se tient pas assez droit à son goût. Il a envie de faire une grimace, et ça se voit. La barmaid soupire devant un nouvel afflux de clients à une heure si avancée. Un couple, jeune sans aucun doute, se tient la main au-dessus de la table, se dévorant tellement des yeux qu’ils touchent à peine à leur assiette.

Elle boit une nouvelle gorgée, pour se donner contenance, et courage.

À présent, le serveur s’exprime dans un anglais approximatif à une table voisine. Elle le voit revenir vers la barmaid avec deux piécettes qu’il met aussitôt dans un gros cochon rouge trônant sur le comptoir. Elle perçoit le cliquetis des euros, la tirelire n’est pas bien remplie, et se demande s’il n’est pas temps de régler l’addition pour elle aussi. Déjà le bruit de la machine à café qui déraille l’assaille, et la forte odeur des grains la saisit aux narines. Elle peut attendre encore un peu. Elle évite de scruter son portable et s’accroche à la rue qui poursuit sa route, oublieuse de la jeune femme et de ses vulgaires doutes.

Un pépé se déplace sur de frêles guiboles, un gamin manque lui décaniller sa canne avec son skate vintage. Le grand-père le fustige, le bambin est déjà loin, une époque les sépare. Il reprend sa piètre course, dépassé par un trentenaire les bras chargés de courses. Une jeunette à vélo s’infiltre au milieu des passants, elle fait voler sur son passage un pan de sa robe et beaucoup de regards. Quelqu’un crache soudain, on s’écarte du chemin et on le reprend aussitôt, l’esprit envahi par la journée à venir et son lot de soucis. Le chat a-t-il assez de croquettes ? Quel pot de peinture pour les toilettes ? Un téléphone sonne, dégobillant du Guetta à travers la ruelle. L’homme, chauve et pressé, décroche aussitôt, la surprise marquant jusqu’à son crâne dégarni.

Elle regarde l’heure, cette fois-ci, elle ne tient plus, elle avait bien précisé 13 heures pétantes : elle rassemble ses affaires et se fige. Le sang quitte son visage alors que la première balle la touche. Elle porte la main à sa poitrine et se couche. Des frissons parcourent l’assemblée, la Kalachnikov se met à pétarader. Les cuillères volent, les clients s’affolent, ça crie, ça s’effondre, le café se répand dans des mares de sang. La fumée se mêle à l’odeur de cramé, la chair brûlée retombe sur les sols, les additions volètent des tables où il n’y a plus personne. Envolés le grand-père, les bécots, les ados, la tirelire, le serveur, la jeunette, la jeunesse, les passants, les morpions, les sacs à puces et la vie dans la rue.

Et lui qui arrive enfin au resto, la mèche gominée, la gueule enfarinée.

Il est 13h15. C’est leur premier rencard, et il est en retard. Prêt à blâmer le satané métro. Heureusement qu’il a acheté des fleurs !

Heureusement qu’il a acheté des fleurs, comme tout gugusse avant un premier rendez-vous.

Heureusement qu’il a acheté des fleurs, qu’il se répète quand son bouquet de roses s’écrase sur le sol, sans bruit parmi les cris, étalant des pétales d’un rouge bien trop pâle.

Elle avait insisté : 13 heures pétantes, elle avait une réunion importante l’après-midi.

Et lui, tout ce qu’il arrive à se dire, c’est qu’heureusement, il avait acheté des fleurs.

PRIX

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En compétition

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CLASSEMENT Très très court

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Hélène Hiverlay · il y a
C'est le cabernet qui porte malheur.
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RAC · il y a
Particulier et c'est bien !
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sabrina péru · il y a
Merci à tous, pour vos retours sur un texte qui peut dérouter, mais qui était voulu ainsi. Merci de votre passage, de vos mots, de vos commentaires, qui me vont droit au coeur, surtout sur un tel sujet ! Beaucoup de projets en ce moment, moins de temps sur la plate-forme, mais je ne vous oublie pas ! Sabrina
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Loodmer · il y a
Je vais encore pomper JACB, mais je sais pas quoi dire de plus, tellement elle a bien dit ce que ton récit suscite en nous de réactions.
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JACB · il y a
Un début qui caracole dans des jeux de mots, une observation pointue et vivante des passants dans leur quotidien et puis...On est aussi fauché dans l'atmosphère où l'auteur nous a entraînés...Et puis ces fleurs...pitoyables, dérisoires, une évocation percutante et émouvante de l'attentat. Le titre prémonitoire: 13h ...pétantes ! *****méritées.
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Felix Culpa · il y a
Tout est bien qui finit mal ! Mes 5 voix Sabrina ! Grâce à vous je suis en finale, je vous invite à nouveau à soutenir : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-legende-des-etoiles
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Donald Ghautier · il y a
Très bien mené, ce récit n'en fait pas des tonnes dans le drame. Mes voix.
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Fleur A. · il y a
Ouf une histoire calme qui bascule dans le drame
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Jeanne en B · il y a
Pfffff... sourire sur la première partie du texte puis le masque se fige. Très fort.
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Patmarch . · il y a
Souvenons-nous !!! Exemple Le Bataclan!!!
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