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Un homme touché par une maladie de femme. Les 5 bons numéros, plus le numéro complémentaire, mais pas de tour du monde à la clé.

J’ai pris conscience de l’intruse, un matin. Hors de la douche, torse nu, mon regard flâne sur la surface du miroir mural, puis s’accroche, une fois, deux fois à mon pectoral droit. Il a l’arrondi d’une femme enceinte. L’heureux événement, loin du bébé Cadum, s’apparentera à un rejeton façon mère au monstre de Maupassant.

La boule résiste puis roule sous mon index. Une douleur chaude irradie toute la zone. Rendez-vous est pris le jour même pour me faire examiner.

Mon médecin traitant est un vieux monsieur à la moustache vibrante. C’est un trait d’union entre ma vie d’enfant et d’adulte. C’est un praticien à l’ancienne. On pose les questions d’abord (beaucoup) et on ausculte ensuite. Le stéthoscope métallique me soulève un frisson dans le dos. Il me rassure de sa voix grave. Son stylo file à toute vitesse sur l’ordonnance qu’il me tend. Par précaution j’effectuerai un bilan complet.

Une certitude se colle alors à ma peau, mes résultats différeront de la norme. Le laboratoire le confirmera quelques jours plus tard. Ma soirée s’échoue sur des sites internet médicaux, je referme mon ordinateur portable rapidement. Trop de pessimisme dans l’air.

À ce stade, l’hypothèse de ma maladie reste un secret pour mon entourage. L’intelligence de ma femme (pas de doute là-dessus) pardonnera mon silence provisoire si les événements se précipitent.

Un spécialiste reprend mon dossier. Dans la salle d’attente, plusieurs autres patients touchés à divers degrés. Imaginaient-ils lors de leur première visite, dans cette antichambre souffreteuse, l’horizon foireux qui s’ouvrait devant eux ?
Un garçon qui flirte avec l’âge de raison fait partie du lot. Son crâne est enturbanné d’un bandana vert clair, ses sourcils ont déserté son visage, il me fait penser aux fèves en forme de lune que l’on trouve dans les galettes des Rois. Mes yeux se vernissent de tristesse un court instant, je me ressaisis quand il glisse un regard dans ma direction.

La plupart du temps je me sens étranger à ce qui est raconté. L’oncologue a le souci du détail pour décrire les protocoles, les options thérapeutiques, le taux de survie (excellent dans mon cas puisque je suis au stade 1). Ces formules, au combien rêche sur le moment, ont le mérite de mettre à nue ma nouvelle condition. La fée clochette a juste oublié de saupoudrer une pincée de compassion sur les facultés de médecine.

Dehors, le vacarme urbain m’enivre. J’ai le cerveau shampouiné comme un boxeur après un KO debout.
Au hasard des rues, je pénètre dans un parc, un sentier terreux débouche sur un étang bordé de roseaux fins, un banc vermoulu n’attend que moi. Les feuilles d’automne se déposent mollement à la surface de l’eau. Ici la vie est remise à l’endroit.

Une pensée absurde me traverse. Et si ce n’était pas la maladie qui m’avait choisie, mais l’inverse ? entendons-nous, par un mécanisme silencieux, une bête rampante, tapie juste derrière ma tête, guettant le bon moment pour accomplir sa basse œuvre.
Ma façon de vivre sans être un modèle d’ascétisme s’accorde dans la moyenne du français moyen. Mes soupçons se portent sur madame Anxiété, si prompte à transformer mes nuits en un interminable défilé de pensées corrosives.
Je l’imagine blasée du 20 cm² que lui offre mon crâne. En quête d’espace, elle se voit bien acquérir une maison de campagne, juste pour souffler un peu. S’en suive plusieurs visites dans des villes huppées, cela va de soi : Poumons sur Alvéole, Prostate sur Vessie. Et là, coup de cœur pour un loft situé dans la petite ville de Sein sur Droit. À 2 pas de Cœur sur Sang. Tout s’accélère, signature de la promesse d’achat, quelques travaux de rafraîchissement, et enfin elle pose ses valises.

Je fais partie de ce que le corps médical désigne comme une rareté statique. Le 1 %. À le regarder de plus près, ce chiffre ressemble à un fléau à grain prêt à en découdre. Les jours qui suivent le diagnostic, le monde me paraît plus net, plus coloré, plus savoureux. Un peu comme les premiers temps de l’amour. L’ombre de la mort relève-t-elle le goût de la vie ?

Le kraken qui s’est installé dans mon organisme projette ses tentacules géants pour briser mon entourage à son tour.

La réaction de mes enfants me terrifie. J’ai peur du vent d’est qui pourrait se soulever de leur petite tribouille. Peur que mon cadet, me demande d’une voix blanche « mais tu ne vas pas mourir papa ? Pas comme caramel », le chat de la maison emporté en 3 mois par un lymphome nasal. Sans les confronter trop tôt à ce que la vie peut offrir de plus dur, je m’efforce d’exposer les faits et détache avec délicatesse l’émotion de mes maux.

Je passe voir mes parents un week-end, à l’improviste. L’idée de planifier ma venue est au-dessus de mes forces. Nous parlons de tout et de rien. Une pause dans la conservation, je me lance. La culpabilité m’envahit, pas d’être malade, mais de leur causer du chagrin. Je termine la gorge si serrée que j’ai dû à mal déglutir.
Mon père, fidèle à lui-même, s’accroche à un stoïcisme tout masculin, il pose peu de questions, mais écoute beaucoup. Je sais qu’il lâchera tout à mon départ. Maman s’éparpille dans des conjonctures, fouille dans son carnet d’adresses pour retrouver le numéro de la tante Louisette. Une inconnue à mon bataillon. Ma mère insiste pour que je l’appelle, pour récupérer les coordonnées du spécialiste qui l’a traité pour le sien. Un cador. J’acquiesce, mais n’en ferait rien. La sensation d’agir la soulage, cela me suffit.
En silence, je l’enlace, je crois que cela faisait des années, que je n’avais pas ressenti d’aussi près ma petite mère, son parfum. Nous restons ainsi quelques minutes debout au milieu du salon. Lorsque l’on s’assoit, j’ai l’impression que de nouvelles rides sillonnent son visage.
Pour alléger l’ambiance, j’aborde l’organisation du prochain Noël. Promesse est faite, j’apporterai la bûche glacée.

Trop tôt, ma première séance de chimiothérapie arrive, pour l’instant ni rayon ni hormonothérapie. Dans la salle réservée au traitement, il reste 1 seul fauteuil de libre (très confortable). L’infirmière m’installe. L’ironie veut que l’on me soigne en m’injectant un produit toxique. J’espère que cette technique de la terre brûlée portera ses fruits.

J’échange avec la femme à ma droite, la maladie l’emporte rapidement sur les autres sujets de conversation. Elle m’explique, un sourire cristallin aux lèvres, que c’est une multirécidiviste, utérus, poumon. Presque 15 années que le crabe se cramponne à elle, quand vient mon tour d’évoquer la cause de ma présence, je ressens une gêne. Il n’y a rien de honteux, à ma situation je le sais bien. J’hésite. Le ridicule d’un mensonge, un tuyau en plastique planté dans le bras ,me ramène à la raison. Quand j’ai fini, elle conclut ainsi « cette saloperie a un humour qui n’appartient qu’à elle ».

Les effets du traitement se limitent aux montagnes russes de mon estomac. Verbaliser la maladie m’a libéré, pourtant je ressens encore le besoin grégaire de partager ce dénominateur commun. Une association m’accueille (avec chaleur), je suis le seul participant positif à la testostérone.
À travers les tranches de vie qui se dévident devant moi, toujours brutes, souvent cruelles, parfois rieuses. Je m’oublie, une vérité s’impose à moi. Je vis la même maladie, mais ma chair d’homme m’empêche de comprendre : le sein mère, le sein femme, le sein amante.
La vie détournée par le cancer, c’est la lumière courbe à la présence d’un trou noir.
C’est la 27 -ème édition de l’octobre rose, pour moi la première. Ma maladie a révélé ce qui tenait la juste devant moi depuis des années. Une formidable machinerie destinée à améliorer le quotidien de chacun.e.s. Sans prétention, je porterai ma voix dans ce concert. Ne l’entendez-vous pas un peu plus distinctement ?
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