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Wat-pouh, récit de voyage

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Charles Dubruel

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Wat-Pouh, croquis laotien.
Larges extraits d’un récit en prose écrit par le docteur E. D., officier affecté
au début du XXème siècle, en Cochinchine française (l’actuel Sud Viêt-Nam)

Etendu sur un matelas de coton blanc,
Je causais avec le krou Akan.
Il portait un sampot de soie marron
Et une veste à cent boutons,
Signes de sa position sociale.
Tapho était son nom patrimonial.
Chasseur invétéré s’il en fut,
Il passait des nuits entières à l’affût,
Immobile, malgré les piqûres
Des moustiques.
Il marchait sans repos ni nourriture
À la poursuite méthodique
D’éléphants sauvages.
C’était son unique ouvrage.

J’avais gagné son estime en l’écoutant.
D’après lui, les chasseurs blancs
Agissaient souvent en niais.
En les voyant, les bêtes riaient,
Disait-il. Devenu son ami,
Je lui avais offert un fusil
Pour remplacer son mousquet à pierre.
Dès lors, il me traitait
Comme un frère.
Il me rapportait
Les nouvelles de son village :
Une fois, tel pâturage
Avait été foulé par des douzaines
De cerfs et de daines.
Un autre jour, la tigresse de Donson-Tâ
Avait mis bas,
Ou le chef de Ban-Sabout
Fut piétiné dans la boue
Par son éléphant indocile.
Comment Tapho connaissait-il
Tous ces faits ?
Il ne le dit jamais.
Mais ces informations anecdotiques
S’avéraient toujours authentiques.
Un matin, il m’emmena à Wat-Phou,
Une pagode légendaire
Et, disait-on, millénaire.
À grands coups
De perches en bambous
Les coolies piochaient le ressac
Des eaux tièdes du Bassac.
Notre pirogue glissait sur l’onde
Dans ce décor d’un autre monde.
Après vingt miles, nous touchâmes terre.
Lances en main, les indigènes sautèrent
Du bateau et coururent vers la forêt
Dans un rythme rapide et discret.
Sous des lacis inextricables,
Ils chassèrent un fauve redoutable,
Puis firent cuire la viande, l’igname
Et le riz dans des marmites pendues
À un fuseau de lances. Ils ont bu
Force rasades de vin de palme.
Ensuite, pendant une heure,
Ils ont chanté en mon honneur.

Après ce charmant hommage,
Nous reprîmes le voyage
Et découvrîmes le palais des Phys,
Les mauvais génies.
Puis, derrière un rideau de bambous,
Au loin, nous aperçûmes Wat-Phou :
Quelques toits presque plats,
La flèche aigue d’un tat
Et des banderoles couvertes d’écrits
Destinés à éloigner les Phys.
Nous nous sommes installés au mieux,
Nos chevaux attachés à des pieux.
Typiquement laotiens, leurs harnais
En coton se composaient d’une bride,
Ornée de glands aux teintes acides,
Dont le mors, comme je le remarquais
Etait garni de forts piquants,
Leur infligeant
De cruelles blessures
Aux commissures.

Les coolies sont repartis en premier.
Ils lançaient des jurons
Si orduriers
Qu’en comparaison
Nos grossièretés françaises,
Mêmes les plus outrageantes,
Paraissent tendres fadaises
Ou doux soupirs d’amantes.

Tout au long du chemin,
Nos chevaux frôlaient
Cycas et bambous nains.
Ils se faufilaient
Entre les iaos immobiles,
Grands arbres à huile.
Des banians, ils évitaient les racines
Émergeant du sol des sentes alpines.
Ils sillonnaient entre les lianes enroulées
De grappes rouges, tels des bracelets
D’un strass étincelant.
Seuls les tigres Saï et Quan
Venaient en ces lieux écartés
À la saison des amours
Se battre comme des enragés
Pour une tigresse aux yeux de velours.
Aujourd’hui, le cobra noir, tel un dieu
Règne en maître sur ces lieux.

Bientôt, sur la montagne légendaire,
Apparut le palais multi-centenaire.
Il était entouré de cent statues :
Singes coiffés de mitres pointues,
Élégants princes Khmers,
Hommes à l’allure guerrière,
Femmes aux hanches voluptueuses,
Aux gorges gonflées, orgueilleuses.
Un sourire figé mais charmeur,
Eclairait leurs yeux larges et rêveurs.

Dans ce silence d’un autre âge
Nos guides semblaient perdre courage.
Eux qui, pour la plupart
Chantaient depuis le départ,
S’étaient tu soudain. Arrêtés
Devant les sculptures de Bouddha,
Ils paraissaient déconcertés
Et parlaient bas.
Redoutaient-ils une vengeance des Phys
Irrités par la présence du blanc que je suis ?
Ces génies auraient-ils pu transformer
Nos guides en vaches laitières,
Ou ordonner à Fang-Bong, la panthère,
De les pourchasser ?

Les pèlerins, jadis ici,
Psalmodiaient en continuum
Comme des litanies
Om mani padmi hum.
J’imaginais les bonzes, en rangs serrés,
Gravissant les marches de grès,
Leur longue robe orangée
Balayant lentement le sol.
Ils tenaient haut leur parasol
Pour du fort soleil se protéger.
Je voyais les cortèges d’éléphants,
Leurs queues se balançant
Comme des métronomes.
Les cornacs, à moitié nus,
Perchés sur leur dos, tels des gnomes,
Flattaient leurs cous ridés, tendus
Vers les jeunes pousses de bambous.
Je songeais aux princes, debout,
Raidis dans leur sampot,
Priant les yeux mi-clos.
Suivait une fanfare
De violons nasillards,
De khêns, et de tambours frappés
À poings fermés.
En quelle année la dernière procession
A-t-elle entrepris cette ascension ?
Çà et là dispersées,
Les statues aux yeux de pierre
Qui me regardaient passer
Sauraient-elles m’apporter leurs lumières ?

Chargé de garder ce haut lieu,
Un grand bonze octogénaire,
Aux gestes majestueux,
Nous fit entrer dans le sanctuaire.
Il posa à nos pieds
Un grand boitier.
Tapho y déposa son offrande :
Une poignée de riz, une guirlande
Et deux ou trois bougies.
Qu’offrir d’autre à celui
Pour lequel le monde n’est qu’une ombre
Et ce qui l’entoure, l’ombre d’une ombre ?
Puis, nous nous sommes inclinés
Au pied du Bouddha doré,
Sculpté dans la pierre.

Le rituel suivant renvoie
À l’idée que chacun doit suivre sa voie
Avec constance, sans retour en arrière.
Le bonze Satouck nous raconta d’un seul jet :
« Sous le règne pacifique de Prack,
Le roi des cerfs, tous ses sujets
Pouvaient boire l’eau du Bassac
Sauf quand les tigres de Rayé, tous les mois,
Envahissaient les terres du vieux roi.
Prack ne savait comment soustraire
Son peuple à ce féroce adversaire.
Pendant plus de quarante ans,
Il ne put empêcher Rayé
De faire prisonniers,
Princes, marquis et commandants.
Prack, lui, ne fut jamais pris en otage,
Étant donné son grand âge.
Mais se sentant devenir vieux,
Il choisit un disciple jeune et vigoureux
Il lui enseigna le Mérite, la Voie,
Et la vie conforme à la Loi.

A l’issue de la dernière leçon,
Prack lui dit : -«Mon garçon,
Maintenant, tu peux me remplacer.»
À peine venait-il de prononcer
Ces mots que Rayé surgit
Au parc des cerfs et rugit :
-« Puisque la coutume, O Roi
Me donne le droit
De choisir à ma convenance
Une créature de ton engeance,
C’est ton disciple que je veux emmener.»
-«Tigre cruel, je ne peux te le donner.
Car il vient d’acquérir le Mérite
Et ton acte serait illicite.
Comme mon œuvre est terminée
C’est moi qui je me livre à toi.
Tu peux me condamner
Car je sais que la Loi
Sera appliquée après ma mort.»

Satouck ayant fini cet exposé,
Deux bonzes au crâne rasé
Nous ont servi dehors
Un gobelet d’une eau conservée
Dans un tonneau finement gravé.
Cette eau, corrompue trois fois,
Redevenue limpide trois fois,
Ne se troublera plus
Et peut sans danger être bue.
Longtemps me restera en mémoire
De Satouk la fabuleuse histoire.

Sous un ciel aux coulées
De pourpre et d’or mêlées,
Nos guides avaient cessé leurs chants.
Comme un précieux cadeau,
Ils se passaient maintenant
De main en main une vieille pipe à eau.
L’ombre s’épaississait.
La nuit de la brousse commençait.
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Image de Charles Dubruel
Charles Dubruel · il y a
merci, Marine , et bonnes fêtes
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Marine Azur · il y a
Merci beaucoup Charles pour ce très beau partage, un très agréable moment de poésie et de découvertes ! Joyeuses fêtes de fin d' année à vous !
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MT Olivieri · il y a
Merci !
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