Vingt-quatre heures de la vie d'un homme

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J'ai 71 ans, mais ne le dites à personne. En fait je suis de l'école d'Henri-Pierre Roché, d'abord m'adonner à fond à ma vie professionnelle (j'étais prof d'anglais pendant 40 ans, et ça m'a  [+]

A Dominique Delouche, Danielle Darrieux et, bien sûr, à Stefan Zweig.

Qu'il soit honni le jour où, naïf perdreau,
Dans les pas de mon oncle, j'entrai dans un casino.
De mon diplôme tout frais, il voulait me récompenser,
Dans les faits, à la géhenne il m'a condamné.
Des griffes du jeu en effet, je ne puis désormais
Ni m'abriter ni me retrancher.
Les poches vides, chaque jour je mange mon chapeau ;
Un jour, c'est sûr, j'y laisserai ma peau.

Mais non, que dis-je ? Qu'il soit béni le jour où, bienheureux,
Dans les pas de mon oncle, j'entrai dans une salle de jeu.
De mon diplôme tout frais, il voulait me récompenser,
Qu'il en soit loué, c'est au centuple qu'il l'a fait.
Des griffes du jeu en effet, je ne veux désormais
Ni m'abriter ni me retrancher.
Car toujours ballottant entre les bas et les hauts,
Je vis mille vies entre le trente-six et le zéro.

J'étais ce soir-là à jouer, à mille lieues du monde,
Rongé de l'intérieur par l’incertitude immonde.
Mais non, que dis-je ? Pas l'immonde mais la céleste incertitude
Qui de son vortex atomise la désolante habitude
Et, fétu, vous emporte, sauvage maîtresse,
Selon son caprice, dans l'extase ou la détresse.
Le jeton hésitant, mes doigts se tordaient. Le rouge ou le noir ?
Impair ou manque ? Lendemains-geyser ou futur-entonnoir ?

Il y avait là, sans qu'obnubilé comme je l'étais
Son apparition je n'eusse notée, une femme qui m'observait.
Droite et longiligne statue, épure de mauve.
Troublée par mes mains de malade et mes yeux de fauve
(C'est ce qu'elle m'expliqua plus tard),
Ses hormones endormies, soudain avides de viril nectar,
Violemment s'éveillèrent
Et à son âme pure se mêlèrent.

Cependant, ni d'âme ni d'hormones je ne voulais
A ce moment ou jamais. Mon existence, je ne la vouais
A rien d'autre qu'à ces heures aussi brèves que l'éclair,
Qu'à ces secondes qui d'un siècle avaient l'air.
Une femme, même dans les dessous les plus fins
M'affole moins qu'une bille, derviche d'un ballet sans fin.
Je ne dis pas non à une étreinte, à un baiser, à une toison,
Mais donnez-moi un tapis vert et c'est la pâmoison.

D'ailleurs, je ne la vis qu'après. Qu'après qu'en sa lubie le sort
Du dernier sou, de l'ultime kopeck, ne m'essore.
Portefaix d'un poisseux désespoir qui m'anéantit
Et dont plus tard je me repentis
(N'avais-je point au préalable gaîment fait chorus
Avec les règles de ce jeu de roulette russe?)
Je quittai la salle, l’œil éteint, le pas titubant
Et ne revins à moi qu'assis, trempé par l'averse, sur un banc.

Ferais-je comme dans les romans, me brûlerais-je la cervelle ?
Telle était ma pensée quand je levais les yeux sur elle.
Que veut-elle, cette donzelle, fut mon idée jumelle.
Si c'est un gigolo, sache que je suis lessivé, misérable femelle ;
Si c'est pour m'aider, de quoi je me mêle.
Ravinant ses joues pâles, dégoulinait le rimmel
Et longtemps, flamme lilas délavée par la pluie,
Elle resta sans un mot dans la moiteur glacée de la nuit.

Tout à coup, un mot, un seul, Venez !
Tonna dans la ruisselante obscurité.
Un seul mot oui, mais prononcé avec une telle autorité
Qu'il eut pour effet de ma torpeur me tirer.
Je la suivis, pantin de chiffon, jusqu'à une auberge
Où nous inscrivit, goguenard, le concierge.
Ça ou autre chose, au point où j'en étais,
Vider mes bourses quand déjà à sec l'autre l'était...!

M'aider, prétendit-elle, était tout ce qu'elle désirait.
Moi, pas dupe, je voyais bien ce qui surtout l'attirait :
C'était mon corps d'éphèbe, c'était ma belle gueule
(A y succomber, sans me vanter, elle était loin d’être la seule).
Ses yeux étaient de mère affligée, son regard de vierge pudique,
Mais s'y devinaient sans peine des braises lubriques.
Ainsi attisé, les draps rêches, je fis onduler – et avec ardeur...
Puis, oublieux de la mort, m'endormis en un quart d'heure.

Mais non que dis-je ? M'aider, c'était aussi diligemment
Ce qu'elle entendait m'offrir, à moi son nouvel amant.
Car la dame en mauve était fort riche
Et prétendait de son blé ensemencer ma vie en friche.
C'est bien simple, elle me voulait payer pour que je dise adieu
A la nocive emprise des casinos et du hasard odieux.
Diable, je la voyais déjà, l'ennuyeuse créature, à moi s'accrocher
Comme de son byssus la moule au rocher.

Franchement, que peuvent cent, mille, dix mille francs
Quand l'ensorcellement vous dévore les flancs ?
Je commençai par lui dire en toute loyauté
Que ses généreux billets, produit de sa bonté,
Inéluctablement finiraient sur la feutrine jetés,
Avant que d'être par quelque case multipliés ou escamotés
Au bon gré du hasard, selon qu'il serait malin ou divin.
Tout autre engagement eût été vain

Par malheur, si veuve fortunée a plein d'oseille
Ventre d'amour affamé n'a point d'oreille.
La main sur le cœur, je lui tins alors, contrit et tendre,
Les mots contrefaits qu'elle voulait entendre.
Remords, gratitude, belles promesses,
Du carburant pour ma passion valait bien une messe.
Voilà pourquoi, dans une émouvante chapelle,
J'en vins à prononcer, extatique, des serments à la pelle.

A genoux devant Dieu et devant celle
Que je nommais sa messagère universelle,
Je jurai solennellement (en oubliant sur le moment
Que parjure je serais évidemment)
De ne plus jamais succomber à la tentation
Et de redevenir un homme dans toute son acception.
Son billet de train toutefois, ne me fit voyager
Que sur le chemin de fer de la salle, qu'entre-temps j'avais regagnée.

Quant à la rondelette somme qu'elle me donna
Elle fut, elle aussi, offerte à la déesse Fortuna.
Voilà, j'étais à nouveau à jouer, à mille lieues du monde,
Rongé de l'intérieur par l’incertitude immonde.
Mais non, que dis-je ? Pas l'immonde mais la céleste incertitude
Qui de son vortex atomise la désolante habitude
Et, fétu, vous emporte, sauvage maîtresse,
Selon son caprice, dans l'extase ou la détresse.

Je venais de gagner gros quand un spectre lilas,
Les yeux de glaive, en face de moi s'attabla,
Au bout d'un moment, ses lèvres blêmes se murent
Et, dans un froid murmure, l'accusation partit.
Je rejouais, je perdis.
De rage, au visage je lui jetai deux ou trois billets
Tout en lui hurlant, déchaîné, Fichez-moi la paix,
Partez! Libre enfin, je ne la reverrai jamais.

Libre ? C'est parler bien vite,
Car il n'est pas une nuit où dans mes rêves elle ne s'invite,
Corps élancé sanglé dans son pourpre fourreau,
Yeux de cendre comme braises dans un fourneau
Que brouit la tristesse, que calcine le reproche.
Sur sa poitrine se ternissent ses broches
Et dedans, son cœur ne bat plus qu'une chamade molle.
Moi qui l'en avais sortie, je l'ai replongée dans le formol.

Éveillé, je fuis cette goule et cours à toutes jambes me réfugier
Entre les griffes d'un démon qui m'est plus familier
Parieurs, flambeurs, caissiers, banquiers, croupiers.
Font office d'écran : elle n'est plus là à m'épier.
Mais revienne la sorgue et elle sera à son poste,
Semeuse de hantise pour tout compost.
Vite, que je rouvre les yeux! Que reprenne ma course éperdue
Vers la perte ultime... qui sera mon salut !
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Houda Belabd · il y a
Je n'aime pas. J'adore!
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Guy Bellinger · il y a
Un enthousiasme dont je ne peux que vous remercier, Houda.
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Stéphane Sogsine · il y a
Remarquable. Au trio de tête, vous pourriez ajouter Guitry dont j'entendais la voix en lisant quelques uns des vers de ce quasi poème épique
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Guy Bellinger · il y a
Un compliment magnifique dont je vous suis très reconnaissant. Dominique Delouche, l'un des trois dédicataires (les deux autres ne sont plus de ce monde malheureusement) entendait Rostand en lisant ce poème, vous c'est Guitry. Attention, je sens mes chevilles qui enflent !
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Poulpe perdu · il y a
Magnifique poème qui raconte une belle histoire!!
C'est original. J'adore<3
Si vous êtes intéressé, je vous invite à découvrir mon texte en finale: https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/une-guerre-mondiale-s-annonce
Bonne continuation:-)

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Guy Bellinger · il y a
Vous adorez..., quel bonheur de lire cela pour un auteur. Merci à vous.
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Alphonse Dumoulin · il y a
Et après tout ça, toujours rien pour le personnel ?
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Guy Bellinger · il y a
C'est bien d'avoir mis la question sur le tapis mais ça me fout les jetons de n'y avoir point fait allusion. Rien ne va plus.
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Virgo34 · il y a
Le jeu, l'amour... toute une histoire dans ce poème qui nous prend en otage.
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Guy Bellinger · il y a
Merci d'avoir apprécié.
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Philippe Clavel · il y a
l'immonde et céleste incertitude du jeu et des femmes...serait-ce l'histoire de votre propre vie ?
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Guy Bellinger · il y a
Merci Philippe pour votre commentaire. Vous décevrai-je ou vous étonnerai-je ? Je n'ai jamais mis les pieds dans une salle de jeu et compte bien ne jamais le faire. Quant aux femmes, j'en ai une collection très limitée. Mais j'aime Zweig, Dostoievsky, "L'Arnaqueur", "Le kid de Cincinnati"...
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Lola Lt · il y a
C’est un très beau poème , j’aime bcp ce style d’écriture, bravo. Si vous avez le temps, je vous invite à aller voir mon texte qui concourt dans la catégorie 15-19 ans https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ma-nouvelle-vie
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Eva Dayer · il y a
Quel souffle ! et que de tentations ! Quant aux circonvolutions, elles sont révélatrices des martingales des joueurs :)
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Guy Bellinger · il y a
Merci à vous, Eva, pour ce chouette commentaire et ses points d'exclamation.
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Zutalor! · il y a
Quel travail, quel vocabulaire, que de trouvailles, mais... Hou là là que c'est parfois compliqué à comprendre !
Compliments néanmoins. Évidemment !

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Guy Bellinger · il y a
Parfois compliqué à comprendre ? La faute aux circonvolutions alambiquées de mes synapses. Une complexité que je m'autorise en poésie, pas dans le domaine de la prose.
Merci à vous d'avoir aimé malgré tout.

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Zutalor! · il y a
C'était bien le moins, Monsieur de La Circonvolution Alambiquée...
J'irai découvrir et redécouvrir votre prose.
En relisant votre texte, je pense à "l'Ogre et la fée" d'Hugo et me dis que "plus tu fais simple même si c'est long, plus c'est mieux pour un lecteur lambda" (comme moi).
Un extrait ? Voici :

"Un brave ogre des bois, natif de Moscovie,
Était fort amoureux d'une fée, et l'envie
Qu'il avait d'épouser cette dame s'accrut
Au point de rendre fou ce pauvre cœur tout brut ;

L'ogre, un beau jour d'hiver, peigne sa peau velue,
Se présente au palais de la fée, et salue,
Et s'annonce à l'huissier comme prince Ogrousky.

La fée avait un fils, on ne sait pas de qui.
Elle était, ce jour-là, sortie, et quant au mioche,
Bel enfant blond nourri de crème et de brioche,
Don fait par quelque Ulysse à cette Calypso,
Il était sous la porte et jouait au cerceau.
On laissa l'ogre et lui tout seuls dans l'antichambre.
Comment passer le temps quand il neige en décembre,
Et quand on n'a personne avec qui dire un mot ?
L'ogre se mit alors à croquer le marmot.
[...]
Quand la dame rentra, plus d'enfant ; on s'informe.
La fée avise l'ogre avec sa bouche énorme :
As-tu vu, cria-t-elle, un bel enfant que j'ai ?
Le bon ogre naïf lui dit : Je l'ai mangé.
Or c'était maladroit. Vous qui cherchez à plaire,
Jugez ce que devint l'ogre devant la mère
Furieuse qu'il eût soupé de son dauphin.

Que l'exemple vous serve ; aimez, mais soyez fin ;
Adorez votre belle et soyez plein d'astuce ;
N'allez pas lui manger, comme cet ogre russe,
Son enfant, ou marcher sur la patte à son chien..."

Bonne journée Guy.

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Guy Bellinger · il y a
Joli, le poème. Je ne connaissais pas. Merci.
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Atoutva · il y a
Un poème ? Plutôt une petite histoire joliment prenante. Où est l'enfer ? Où est le paradis ?
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Guy Bellinger · il y a
Marci Atoutva. Oui, c'est purement et simplement le concentré de la novella de Zweig, vue du point de vue de l'homme. La question de l'enfer ou du paradis est en effet centrale.

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