Vénus

il y a
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Du signe du Muridé rustique, Raoul est remplisseur de O (section pinceau à deux poils), féticheur et coloriste. Il plie en quatre les cheveux blancs du papier dans ses cabinets de curiosité –  [+]

La lune étant rondeur
et mes collines fesses
on m’en enviait ces courbes,
je n’avais pas quinze ans.
Nous étions les enfants,
massées d’onguents secrets,
nous étions les enfants
vivant gibier, trophées de chasse.

Ma tribu est morte.
Et je n’ai plus ni feu, ni mari, ni petits.
Vivant gibier, trophées de chasses.

Après des jours de marches et des jours de marches, je suis allée en ville,
esclave, gibier, trophée de chasse,
pour être la servante,
pour être la sauvée,
je n’avais pas quinze ans.

Mon maître aimant les pipes,
le tabac hollandais,
me vendit à son frère
et m’a dit, et m’a dit
ce que j’aimais à croire :
qu’à Londres je serai
La femme et La déesse.
Je n’avais pas quinze ans...

Il savait bien parlé
et j’ai aimé le croire.

Dans la grand rue du cirque aux brumes, dans la rue des « qui n’auraient pas dû naître »,
dans la rue sombre des presque
nus, pour quelques pennies,
sous capes ça venait en crépusculaire
me regarder de loin, trophée de chasse,
avec la femme à barbe et les géants siamois,
en objet défendu,
en charmeuse de serpents.
On m’appelait, et je devais grogner.
On m’appelait Vénus,
on m’appelait Vénus Hottentote
et je devais chanter, danser, grogner en cage,
chanter, et sous le fouet s’il fallait,
vivant trophée de chasse.

Cela dura six ans,
six ans d’éternité.

Il me perdit aux jeux, dans la rue du grand cirque,
il me perdit aux jeux, alors, il me céda
au fameux montreur d’ours
qui partait pour Paris,
la cité des Lumières, où je devais toujours, grogner toujours,
chanter en cage, danser encore,
grogner toujours, danser aussi,
cette fois dans les salons,
dans les salons où les mains se baladent,
dans ces salons où l’on me loue
« pour étude » disait un grand zoologiste*,
offusqué qu’il était
que je ne sois pas nue.
Vivant trophée, gibier de chasse.

On me dit chainon manquant ,
d’entre l’homme et l’orang-outang,
d’une tribu crétine
et née pour être esclave;
Vivant trophée, gibier de chasse.

Et je devais grogner et je devais chanter,
danser aussi, danser, danser à ne pas penser
aux collines fessues de Khoïkhoï et aux plaines
où vents et soleils sont dans les légendes,
où mon mari est au ciel des rares nuages,
danser pour ne pas oublier de continuer
à danser, à ne pas penser
aux courses éperdues qui évitent les flèches,
et qui feintent les balles, si loin, en honte bue,
si loin en désespoir et en cage de froid
où je grogne, où je chante encore,
vivant trophée, gibier de chasse,

et le vingt neuf décembre 1815 je suis morte,
à vingt-sept ans.

De mon corps à cinq cent francs,
un grand naturaliste** fit un savant moulage,
me disséqua dans le respect de l’art,
nettoya mon squelette, pour le Musée d’Histoire Naturelle, aux têtes coupées,
aux têtes réduites d’hommes,
aux cornes, aux bois,
aux massacres et aux trophées de chasse.
Il préleva mon sexe,
préleva mon cerveau,
et pieusement les conserva
dans le formol des bocaux de son
cabinet de curiosité, trophées de chasse.

Il y eu des jours nombreux
et des lunes tout autant,
car c’est bien des années plus tard
que mon sort s’améliora,
entrant au Musée de l’Homme.
(Peut être, d’ailleurs, m’y avez vous croisée,
j’y suis resté longtemps,
une éternité, curiosité, trophée de longue époque,
une éternité,
une éternité de quatre vint cinq ans)**

Après maintes demandes
poliment refusées,
mon cercueil put enfin voguer
sur la mer des vingt mille mains.
Ces vingt mille mains me furent
comme autant de caresses
et d’onguents
secrets et tendres.

Alors aux pieds de mes collines,
au pays de Khoïkhoï,
comme on le fait depuis toujours,
je me suis assoupie sur le lit d’herbes sèches,
et lentement je suis montée
en fumée, en volutes, en liberté
me frotter au couchant,
au ciel des rares nuages,
masser tous ces avions
qui découpent le ciel,
venant en safari.

Ce siècle avait deux ans.








* Geoffroy Saint-Hilaire
** Georges Cuvier.
*** 1974
G. Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire sont restés des références dans l’histoire des sciences. Ils ont donné leur nom à deux des rues parisiennes proches du Muséum d’Histoire Naturelle où Saartjie Baartman fut examinée, puis disséquée.
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Rat, houle des boas · il y a
;-)
Merci de vos lectures folles* aussi, ou aussi folles, alors…
* aventureuses

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Utilisateur désactivé · il y a
Un belle lecture belle ambiance original un histoire folle mais bien écrite
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Herker_hermelin · il y a
Belle ambiance et belle mentalité :( Encore un qui n'avait pas lu "sapiens" de Harari, sinon il aurait su que nous étions tous brothers & sisters.
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Rat, houle des boas · il y a
Bonjour Fantec, Je reste - encore et pour l'instant - dans les hauts boas, pour la zic. Merci de passer par ce sentiers & n'oubliez pas vos petits cailloux... ._°
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Fantec XYZ · il y a
Une histoire de fou bien narrée. Vous ne voulez toujours pas sortir des boas ?
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Rat, houle des boas · il y a
& merci à vous d'être venue me lire;-)
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MT Olivieri · il y a
Magnifique ! Je suis encore toute émue ! Merci
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Rat, houle des boas · il y a
Merci de cette émotion pour cette histoire... Et de votre lecture. :)

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