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UNE FEMME NOMMÉE MIRIÂM (2ème partie)

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Bellinus

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(Libre variation évangélique)

2ème partie :... de la crèche à la croix.



Puis ce fut le retour heureux
À Nazèrèt où l’on vous fit fête.
Quel beau bébé !
Quelle maman courageuse !
Quelle sainte famille !
Mais le répit fut de courte durée,
Rien ne s’est apaisé.
Fuir, fuir à nouveau, il faut fuir dans l’urgence !
Je te vois, Miriâm, femme réfugiée,
Comme tant d’autres
Sur les routes d’exil.
Chassée par la folle rumeur
Venue d’Ieroushalaîm :
Inquiet pour sa réélection,
Hèrôdès le Pervers,
Fait rechercher l’Enfant.
Pas de quartier, a-t-il aboyé,
Pour tous les marmots mâles d’un an
La solution finale !
Fuir, on vous dit, il faut fuir
Sans vous retourner
Ni questionner.
Et c’est sur le chemin de l’Egypte,
Six semaines plus tard,
Que, de la bouche d’un chamelier,
La terrible nouvelle
Vous a rattrapés
Toi, Iosseph et le petit qui avait bien profité :
Eux, ses frères, furent tous massacrés,
Éventrés,
Égorgés,
Tronçonnés
Aussitôt enterrés
Par hâtives pelletées !
Et sans rien comprendre
D’un tel malheur
Pour tous les petits garçons
De Nazèrèt et des alentours.
Miriâm, défaite, toute pâle,
À nouveau sur son âne,
Interdite et muette...
Iosseph livide aussi et furieux contre l’Autre.
Mais toi, innocente Miriâm,
Vierge des sept douleurs,
Dis-moi,
Que s’est-il passé tout au fond de ton cœur ?
Et de tes tripes de mère !
T’es-tu sentie coupable ?
Seulement responsable ?
— comme on dit souvent,
Pour atténuer ou biaiser.
Avais-tu, oui ou non, le droit de partir en catastrophe
Sans un mot aux voisins
Pour les mettre en garde ?
Sans une consigne ?
Sans un signe ?
Sans le moindre billet
Glissé sous l’huis
Puisque c’était nuit noire
Et qu’alerter à grands cris
Eût été à l’avance périr !
Pauvre Rahèl
Innocente endormie.
Toi, Miriâm, tu t’affairais,
Tu courais,
Tu sauvais ton petit
Mais à quel prix !
En catimini.
Son Père Tout-Puissant
Voulut-il vraiment qu’il en fût ainsi,
À vil prix !
Un de sauvé pour cent de perdus.
Sans aucun doute, un crime évité
Par la grâce divine
Et la force d’un songe,
Deo gratias !
Mais ces meurtres incompris
Marquèrent ton cœur pour toujours.
Au fer rouge.
Une horrible blessure en forme de croix.



De retour au pays,
Bien des années plus tard,
Toujours le soupçon, la sourde rumeur.
Etrange leur absence,
Leur fuite éperdue
La veille du vendredi noir !
Troublante coïncidence...
Il t’aura sans doute fallu, innocente Miriâm,
Mentir un peu, disons, broder,
Ce gros chantier lointain pour ton charpentier, etc.
Bredouiller une réponse préparée vaille que vaille avec Iosseph.
Car pouvais-tu parler d’un rêve, du Messager, du futur Messie ?
Mais non !
Seul le silence...
Seule leur absence
Pour les veuves et pour toi.
Seul le souvenir muet
Des Saints Innocents
D’hier et d’aujourd’hui.
Elles n’auraient pas compris,
Les mères de ces garçons qui auraient eu douze ans
Aujourd’hui,
Elles n’auraient rien saisi.
Personne ne comprend rien à ce scandale-là.
Pas même toi, Miriâm.
As-tu jamais compris et admis
Ce premier glaive
Fiché en plein cœur ?



Les années ont passé.
Le temps ne résout rien
N’efface rien
Mais son baume adoucit.
Et moi, ton vieil admirateur
Qui ne t’en veut plus
De ta gloire future,
Reine aux douze étoiles,
Je te sais à présent épouse et mère,
Femme au foyer, comme on dit aujourd’hui.
Et ne me dis pas qu’au soir d’une journée harassante
Iosseph parfois ne te tapait pas sur les nerfs,
Qu’il était toujours un époux exemplaire !
Je ne te croirais pas.
Oh ! rien de grave, des bisbilles,
Pas de quoi écorner l’archétype de la conjugalité catholique !
(Désolé, Miriâm, mon mauvais esprit me reprend.)
Quant à votre Ieschoua’, turbulent comme tous les mômes de son âge,
Il t’assaillait de sa vitalité débordante, souvent de ses questions
– d’étranges questions qui t’embarrassaient.
Un peu trop mûr pour son âge, ton fils aîné,
Avec sa gravité, son intelligence aux aguets, son air d’être ailleurs.
Ce n’étaient pas des rêveries languissantes,
Des songeries creuses d’adolescent,
Non, rien de tout ça,
Plutôt des songes éveillés,
Des oracles presque palpables,
Des images sonores ou des sons animés,
Allez savoir !
D’ailleurs, le jeune Ieschoua’ scrutait souvent et longuement le ciel,
Surtout le rouge du couchant
Avec l’air de te dire, à toi, sa mère,
La plus sûre confidente,
Surtout la plus discrète :
— Il faut regarder haut et loin,
c’est là notre patrie.
Oui, il y avait en lui
Quelque chose d’indéfinissable,
Une vérité limpide,
Une pureté impromptue,
Franche,
Tranchante,
Parfois cinglante
Qui te préoccupait.
Pour la santé du corps, aucun problème, nul souci,
Le petit gars était solide comme un bois d’olivier,
D’équerre comme une poutre maîtresse !
Plutôt grand pour son âge
Et beau garçon, pour sûr !
Dans le voisinage, on ne se privait pas de le répéter,
De le repérer,
Avec parfois cet air fielleux
Où pointait toujours un peu de jalousie secrète,
Un reste de ressentiment pour le rescapé miraculeux.
Vingt ans après, Nazèrèt n’avait pas oublié...
Iosseph, lui, était fier.
L’artisan n’était pas prêt à prendre sa retraite,
Toujours fort et vaillant,
Mais il proclamait volontiers à la ronde :
« On en fera pour sûr le meilleur charpentier de la région ! »
À l’atelier son grand tenait sa place,
Assurait, comme on dit.
À la synagogue aussi.
Quelque chose mûrissait en lui.
Toi, Miriâm, tu t’en doutais,
Plus que Iosseph, et tu le redoutais.
N’y avait-il pas eu cet incident qui vous glaça les sangs ?
Cette disparition durant la fête des Tentes !
Tout le clan était parti pour Ieroushalaîm
Et lui, l’enfant, il débordait de joie pétillante, curieux de tout,
Psalmodiant, gambadant, aidant l’un, plaisantant l’autre.
Mais, au retour, le choc terrible :
Volatilisé, le gamin précoce !
Evaporé le pèlerin !
Nul ne l’avait plus revu.
Au fil des heures d’angoisse, même Iosseph faillit perdre son sang froid
Et son flegme légendaire.
De plus en plus nerveux,
Il te reprocha ton insouciance :
— Toi qui as tendance à le couver,
n’aurais-tu pas pu être plus attentive ?
Pourtant, pauvre Miriâm, tu pris ta part d’angoisse,
Sans cesse interrogeant,
Sans cesse courant,
Refaisant l’itinéraire
Dans les deux sens,
Pour finir jusqu’à la capitale.
C’est là, dans l’enceinte sacrée,
Au milieu des docteurs de la Loi,
Que vous le retrouvâtes.
Il pérorait, démontrait, s’enflammait
Et les Anciens étaient subjugués
Par son jeune âge et sa sagesse.
Le père, dans sa colère,
Gêné par toute cette mise en scène,
Lui si réservé,
Bref, il faillit souffleter le vaurien raisonneur.
Alors, dans le regard du Fils,
Un éclair, un tel éclair d’une telle fulgurance !
Puis une parole, ferme et douce,
Presque un reproche.
Comme si c’était à lui, le fugueur,
De faire des reproches !
— Ne saviez-vous pas que je dois être
aux affaires de mon père ?
Son Père prioritaire.
Dont on ne parlait jamais à la maison
Mais qui était partout.
Ce fut la seule excuse de l’Enfant Prodige.
Il redevint docile.
Sans rancune, évidemment !
Et tandis que sur le porche du temple
Prophétisait Hana, fille de Penouél, de la tribu d’Ashèr,
Eux, sans demander leur reste,
Reprirent la route de Nazèrèt.
Toi, Miriâm, tu te répétais la phrase de tendre reproche
Que tu avais balbutiée,
Tu te la reprochais.
Alors, comme souvent,
À l’heure des doutes et des tornades,
Tu te réfugiais,
Non pas dans le silence,
Mais dans la méditation du Message.
Ça n’a rien à voir
Même s’ils se nourrissent l’un de l’autre.
Toujours sans comprendre,
Sans rien attendre,
Ni surtout quémander,
Tu redisais ton OUI
Joyeux et obstiné
Comme on ânonne une rengaine.
Chaque jour,
Chaque soir,
Chaque matin
Chaque heure.
Tu as appris à être celle qui acquiesce,
Celle qui espère,
Celle qui sait
En son for intérieur,
Celle qui croit en silence
et proclame en son cœur :
IHVH-Adonaï couve notre trio
D’une ombre de tendresse.


Amen, je te sais donc, Miriâm,
Femme croyante et persévérante,
Toi, la mère
Qui rapetissait
À mesure que ton grand
Forcissait et grandissait.
Croyante sur la route
Jusqu’au dénouement indicible
Jusqu’à l’incompréhensible.
Iosseph, lui, eut bien du mal à comprendre sa décision
De ne pas reprendre l’affaire.
Une si bonne place, un métier en or !
Mais Iéschoua’ avait déserté le foyer,
Quitté le village.
S’y sentait-il trop à l’étroit,
Toujours aussi étranger et par avance jugé ?
À la maison, sans s’en expliquer,
Il se faisait de plus en plus rare,
Souvent entre deux stages
Chez ses chers marginaux
Du désert proche,
– Les Esséniens, qu’ils s’appelaient.
Certains par ici les considéraient comme des Saints,
Des Purs, certes austères ;
D’autres les trouvaient tout à fait dérangés,
Voire suspects, déviants, intégristes.
Bref, entre les rats blancs d’Ein Gedi et ce songe-creux de Nazôréen
Ainsi acoquinés,
Rien de bon ni de neuf sous le soleil :
Qui se ressemble s’assemble.
Mais qui croire ?
Et que cherchait ton fils ?
Toi, Miriâm, tu le sentais, heureux,
Déterminé, sûr de lui, droit dans ses sandales.
Et, pour toi, c’était l’essentiel.
Mais tu ne renonças pas,
Même à distance,
À veiller sur lui.
Aussi, quand débuta sa vie de prédicateur ambulant,
Tu n’étais jamais bien loin
Discrète, attentive, fière d’être sa mère
Même si parfois, il semblait t’ignorer,
Pire, te rabrouer.
Qu’importe ! Toi, la première des disciples,
Mère apostolique,
Tu buvais chacune de ses paroles.
Tout en te demandant confusément comment tout ça allait finir.
Car, si les foules l’adoraient,
Les autorités, elles, s’énervaient,
Les sages, les théologiens, surtout leurs chefs,
Tout ce qu’Israël comptait d’hommes zélés et cultivés,
Bien pensants,
Pratiquants fidèles
Serviteurs de la Loi
Et qui avaient leur banc réservé à la synagogue.
Oui, toi la femme de l’ombre,
Tu sentais,
Tu pressentais
Que tout cela risquait de mal finir.
C’est pourtant vrai, il n’avait pas tort,
Ton rabbi chéri,
Quand il dénonçait,
L’hypocrisie, le formalisme, les chaînes du Sabbat.
Si seulement il avait consenti
À mettre les formes !
À t’écouter de temps en temps...
Toi, sa mère,
Patiente et endurante,
Tu retournais tout cela dans ton cœur,
Tu revenais toujours au même point,
Au même socle,
Au même acquiescement :
Ton OUI premier et fondateur.
Et quand l’angoisse prenait le dessus,
Que l’appréhension soufflait son vent aigre,
Que des signes avant-coureurs ici et là clignotaient
Comme des flammèches folles,
Eh bien, ton espoir insensé
S’arrimait à ton Fiat.


Je te sais maintenant
Debout au pied de la croix,
Je t’aperçois et te contemple...
Et je n’ai plus rien à dire,
Sinon à respecter ta douleur et tes larmes,
Soutenir ton inflexible volonté maternelle :
Tenir avec Lui, jusqu’au bout,
Avec dans ton cœur affligé
Pour tout support et seul réconfort
Cette brassée de souvenirs,
Moisson de trente trois années,
Surtout les toutes premières images,
Si douces, si profondes,
Les plus impalpables, les plus enracinées :
Ses yeux dans tes yeux
Sa menue bouche avide tendue vers ton sein
Sa menotte qui s’amusait d’une mèche frivole
Et sa fossette rieuse
N’appartenant à personne dans ta longue lignée...
Toute cette remontée d’humanité vers Dieu,
Là, dans tes bras !
Engendrée par ton oui virginal
La source de toute Vie
En ton cœur blottie
Et aujourd’hui...
Cette condamnation
Cette monstrueuse élévation,
Cette impudique exhibition.
Dès le début,
Tout cela a été fou de la folie de Dieu.
Au-delà des concepts et des mots,
Inexorablement exprimé et inexprimable,
Cet abîme d’humanité torturée !
Cet affaissement de la chair suppliciée !
Le suicide de Dieu.
Et Toi, tu es là,
Mère désavouée.
Parfois tu titubes
Mais Iohanânˋ te soutient.
Tu sens que la souffrance en toi se liquéfie...
Pourra-t-elle ensemencer le pied du gibet ?
Rien.
Tout.
Plus rien.
Silence du ciel tourmenté.
Puis cet orage fracassant
Qui entrouvre la nue,
Lacère le voile du Temple,
Nettoie les plaies violacées
Décolle les crachats séchés
Lessive l’infâme pieu.
En cette fin d’après-midi,
Plus que jamais pour toi
L’insoutenable
Et l’immérité,
Bouleversante Miriâm,
Dont les cheveux ont blanchi en un jour,
Plus que jamais,
Au cœur de l’insoutenable et de l’immérité
L’enracinement dans ton OUI primordial
Qui semble s’engloutir dans la plaie de Son flanc.
Comme elle est large, profonde, déjà bleuie, cette plaie !
Comme il est laid le bourrelet de chair
Qu’a fouaillé la soldatesque ivre !
Et par-delà,
Plus profond que cette échancrure,
Plus loin que le ciel qui rougeoie après la tornade,
Ton regard, ô Mère indéfectible,
Tes yeux aveuglés de douleur
Tes yeux par ton OUI clairvoyants
Qui déjà entrevoient
La promesse de l’aube.
Certes, ton cœur saigne
Mais il sait,
Il sait que demain basculera,
Il entrevoit que ta foi et la nôtre
Bousculeront l’énorme caveau...


C’est là, adorable Miriâm,
Matrice de toute l’humanité
De toute humilité,
C’est en cet épicentre,
Dans ce coin
Fiché au cœur du bois
Ensanglanté
Puis dans la pierre
Pulvérisée,
C’est à ce point de convergence
Que se croisent nos routes,
Toutes les routes humaines.
La mienne avec la tienne.
Dans ce perpétuel va et vient :
Effondrement et relèvement
Inquiétude et joie
Certitude et doutes
Angoisse et espérance
Désillusion et confiance vibrante.
Femme et mère,
Femme suppliciée et mère bafouée,
Tu es pour toujours des nôtres,
Pétrie de notre pâte humaine
Larmes et sang mêlés
Sculptée tout entière dans notre chair
Pas dans le bronze ni dans le marbre,
Toi, la quêteuse d’Eternité,
Toujours en marche,
Toujours battante,
De Bethléem au Golgotha,
De Nazareth à Cana.
Que me chaut pour tes errances un statique piédestal ?
Que peut peser un socle d’intégrité morale !
En quoi tous les titres pompeux
Dont on t’a affublée,
En quoi me toucheront-ils
Si tu n’es pas d’abord fille de notre terre,
Sœur de tous les hommes de bonne volonté ?
Je te l’ai déjà dit,
Ne veux ni radoter ni m’entêter,
Non ! Non ! N’attends pas de moi des protestations enamourées
Des génuflexions, des suppliques,
Ni même des brassées de roses
Rouges ou immaculées,
N’attends plus rien...
Puisque c’est moi qui attends tout de Toi !
Je suis encore un gosse, un sale gosse,
Mais j’ai grandi pourtant.
Je ne suis plus adepte des repentirs humiliants.
Je n’ai plus ni l’âge ni le cœur à cela,
À tous ces débordements.
Je suis homme, rien de plus,
Prématuré et malhabile à vivre,
Rien de moins.
Rien de plus.
Un gentil vaurien
Un trois fois rien.
Je vais ma route au gré des vents contraires,
Moins souvent à la crèche qu’au calvaire,
Serrant les dents dans la tempête,
Doutant du port
Guettant mon étoile.
Grave, lucide, douloureux
Et néanmoins joyeux !
C’est sur ces chemins-là
Que je souhaite Te retrouver enfin,
Vierge Marie
Mater misericordiae
Te dire merci
Et même sans un mot,
Sans le moindre bouquet,
Sans foi estampillée,
T’aimer simplement,
Et t’appeler « maman ».

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