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UNE FEMME NOMMÉE MIRIÂM (1ère partie)

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Bellinus

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(Libre variation évangélique)

1ère partie : jusqu’à la crèche...


Au crépuscule
Dans l’église
Déserte et froide
Je me suis figé
Devant votre effigie
Muette et tout aussi glacée
Sans apporter comme jadis
Mes bouquets fastueux.
Vous vous les rappelez, n’est-ce pas ?
C’est mal, je sais.
Vous êtes toujours ma mère.
Je suis un piètre fils.
Mais je suis triste, désamouré, surtout déçu
Car je n’attends plus rien de notre face-à-face.
Bien moins que contre moi,
Mais tout de même,
Je suis fâché après vous,
Ma Dame éloignée,
Glacé par vos beaux yeux éteints
Votre maintien contraint
Vos trop grandes mains
Votre raideur de vestale
Pétrifiée dans le stuc.
C’est dit, bien malgré vous,
Vous me faites du mal.



J’ai raconté dans un de mes livres impies
Dont je ne me vante plus
Mais qui me fit du bien,
Oui, j’ai avoué comme vous me faisiez peur alors,
En tout cas pas envie,
Vous, le Spectre de Lourdes,
Avec son attirail informe et solennel
Son inélégant uniforme
Odieusement unisexe
Sans chaleur et sans cœur
Qu’on vous oblige à porter
Nuit et jour
Sous toutes les latitudes
Dans tous les chœurs
Du prêt-à-prier :
Le voile de plâtre gris
La sous-ventrière azur
La lourde et démesurée mitrailleuse
Aux soixante munitions
Et sous vos pieds de flic
Le pauvre petit serpent
Qui ne parvient jamais à relever la tête,
Lui l’écrasé,
Vous, l’auguste écraseuse,
Raide, muette, impitoyable
Ô ma Souveraine ô ma Mère
Comme psalmodiait alors
Sous l’œil de nos maîtres enjuponnés.
Le troupeau prosterné
Dont j’étais le plus fervent, le plus chantant, le plus docile,
Le plus servile,
Le plus odieux
Car je faisais mine
De vous chérir
De vouloir vous servir
De me soumettre à votre divin Fils,
Non parce que je vous aimais
Mais parce que j’avais si peur
Dans le dortoir des larmes
Quand la sirène des trains tout proches
Me rappelait que pour complaire au Père
Nous avions choisi,
Ma mère de la terre et moi,
Que je deviendrais un orphelin
Volontaire.



Ce soir,
Dans le froid sanctuaire
Où je me suis raidi,
J’ai toujours autant de mal
À redire votre nom
À le balbutier
Et même à le penser
Dans cette pénombre vide
Que n’éclaire toujours pas votre halo de poussière.
Où donc est votre sourire ?
Ce regard qu’ils disent doux ?
Votre diadème d’étoiles ?
Et vos jolis petons d’innocente bédouine ?
Où a fondu votre ardente jeunesse ?
Où s’est dissoute votre féminité !
Où s’est enfui votre amour séculaire ?
À vous voir dans notre modernité pourtant éclairée,
Je ne connais
Encore et toujours
Que ma terreur de gosse
D’interne pieux et studieux
Mon dégoût
Ma solitude
Ma frustration
Ma colère corsetée
Prête à fondre en larmes
Prêtre à déposer les armes.
Car encore aujourd’hui,
Je tremble dans le noir.
Bien sûr, adulte et raisonnable,
Je n’ai plus peur de vous !
Non, non, plus jamais !
Mais, quand j’ose me l’avouer,
Comme ce soir dans cette longue prière improvisée,
Si vous ne m’impressionnez plus,
Ô sainte Mère,
Eh bien ! soit, vous me manquez,
Je me sens toujours en manque de Vous,
Avec la glorieuse et sainte majuscule
— de l’autre aussi,
également froide,
qui m’a téléguidé
et jamais embrassé.
Mais quand je repense aux deux,
Vous, la toute première,
À la seconde aussi,
Je suis tout prêt
À tout pardonner
À tout donner,
Pauvre moi-m’aime
Parce que, comme moi, comme beaucoup d’entre nous,
— bien qu’aimée et choisie —
Elle non plus, ma mère miniature,
N’a pas su vous aimer, comme vous le méritez,
Comme y invite votre histoire véridique,
Ni roman ni légende ni même chanson de geste !
Non, votre vraie vie
Votre vie vraie
Qui, mal enseignée,
Défigurée,
Aseptisée,
Asexuée
M’a pourtant ému et nourri,
Moi, le vieux barbare,
L’homme-enfant perdu.



C’est pourquoi je me calme
Je respire un grand coup
Je fais un pas timide
Vers votre statue honnie
Et, sans m’énerver,
Sans extrapoler,
Je dis : Basta !
Qu’importent après tout mes humeurs
Mes états d’âme
Ma nostalgie rassie
Ma croyance rancie !
Qu’importent ma mémoire qui flanche
Mon zèle d’écrivaillon
Qui peut-être déforme, désinforme, invente et réinvente !
Que me font aussi à moi
Leurs pages dévotes
Le fatras des dévotions bigotes
Des pèlerinages et des mythologies ?
Qu’importent même vos titres de noblesse !
Là n’est pas l’essentiel.
Là n’est pas ma survie.
C’est le retour aux sources
Qui m’importe
Qui me porte
Et rafraîchit mon cœur.
C’est pourquoi,
Naïvement, en souriant un brin,
Avec un tout petit clin d’œil de connivence,
Surtout sans l’insolence
D’autrefois,
Je vous murmure, confiant :



« Faisons la paix.
Laissez, belle étrangère
À des années lumière
Et pourtant familière,
Laissez-moi revenir,
M’entretenir avec vous,
Longuement,
Assidument,
Pour la toute première fois,
Avec ma toute première foi.
Laissez-moi trouver
Par respect et par amour pour vous,
Laissez-moi discerner
Ailleurs et autrement,
Instinctivement,
Obstinément,
Pour réchauffer mon âme
S’il en est encore temps,
Laissez-moi Vous pister dans les quatre Evangiles,
Vous redire sans fard ni terreur
Ni sournoise hypocrisie
Ma foi nue
Toute nue et menue
Et aussi ma prière
Sans chapelet ni rosaire
Ni même dizenier,
Sans insultes ni ricanements,
C’est promis !
Oui, tout nu devant Vous
Ou plutôt, non ! pas devant
Ni surtout à vos pieds,
Mais dans vos bras
Au chaud, serré, câliné
Comme le bébé
Qui vient de naître !
Ultime supplique
Je sais, j’exagère !
Laissez-moi ce soir tutoyer votre tendresse,
Regrimper en enfance,
Et simplement,
Comme le faisait Iohanânˋ,
Permets, Marie, que je t’appelle Miriâm.



Car je te sais, belle Miriâm,
Je te sais, avant tout, fille d’Israël,
Certes il y a bien longtemps,
Avec l’insouciance allègre de tes quinze ans.
Enracinée dans ton quotidien heureux ou difficile.
Tu as connu d’abord la joie d’être serrée très fort
Sur le cœur d’une mère.
Ah ! le baiser d’Anne au moment du coucher,
si profond, si léger !
Et j’entends encore vos éclats de rire
Quand Joachim savait prendre le temps
De jouer avec toi,
Te faisant tressauter sur ses genoux nerveux !
Parfois le bruit sec d’une tape sur ta joue
Lorsque tu ne cessais pas d’agacer ton petit frère,
De chaparder un beignet tout chaud
Ou bien quand tu faisais ta mauvaise tête.
Si rarement !
Plutôt place à la joie !
Toute cette joie de vivre
Débordante autour de la fontaine
Où tu venais souvent avec ta cruche trop pleine,
Où tu retrouvais en pouffant les filles de ton âge,
Où vous goûtiez ces soirées de fraîcheur parfumée
Sous le dais constellé de votre Galilée
Quand les cigales butées se taisent enfin
Et que le silence se faufile sous les oliviers du jardin
Avec tout près de toi,
Une fois désertée la margelle au babil,
À tes côtés,
Discret et obstiné,
Ce beau gars de ton âge
Qui joue de la flûte pour toi.
Il s’appelait, je crois, Iosseph.



Je te veux, Miriâm, fille étonnée et inquiète
Quand ton fiancé voulut savoir,
Voulut comprendre,
Tout, de A jusqu’à Z !
Oh ! cette déception dans les yeux de Iosseph,
Sa colère rentrée qui ravagea ton cœur.
Que pouvais-tu dire, petite, qu’il pût comprendre ?
Comme si l’on peut imaginer l’inimaginable.
Alors, tu gardas le silence, tête baissée,
Front buté – comme Joachim te le reprochait,
Ayant sur ta joue halée, parfois, tard la nuit,
Les larmes brûlantes du découragement
Pour ton innocence désarmée,
Ta bonne foi indicible,
Forcément incomprise,
Même de toi, qui pourtant as dit OUI.
Seul un Père pouvait rassurer le cœur de Iosseph.
Et tu devinas qu’IHVH-Adonaï avait parlé
Quand ton homme te prit sous son toit
Sans exiger ni barguigner.
Même pas effaré, ni stressé, seulement admiratif
Et tout de suite prévenant,
Un peu gauche et taiseux
– c’est tout lui ! – :
Bref, c’est dit, il t’accueille chez lui
Et t’accepte pour épouse.
Voilà.
C’est fait et très bien fait.
Toi, tu ne posas pas de question inutile.
Tes yeux seuls ont dit merci.
Peut-on discourir sur ces choses-là !
Tu ne lui dis rien mais tu lui donnas tout :
Avant le Don suprême
Qui mûrissait en toi,
Tu lui offrais chaque jour que Dieu fait
Ta jeunesse, ta tendresse, ton endurance
Ta joie de vivre et ta fidélité,
Lui apportant tous les menus plaisirs,
Les attentions discrètes
Tes secrets culinaires
Les tendresses secrètes
Les fugaces chamailleries
Qui scellent à tout jamais
Hier comme aujourd’hui
L’alliance conjugale.



Vint le jour de stupeur,
Jour de tous les dangers.
Je te sais, Miriâm,
Plutôt je te devine
Jeune femme affolée
Lorsque tomba l’ordre impérial.
Partir pour Béit Lèhèm !
Dans ton état !
Avec ces chemins défoncés,
Dans la touffeur et la poussière !
Et surtout prévoir tout, au cas où...
Tout en si peu de temps
Et en abandonnant le moïse d’osier
Qu’avait tressé Iosseph !
Les langes, les brassières, les grenouillères,
Des choses très chaudes pour la nuit,
Bien sûr le plaid en laine
Car les nuits de Judée sont fraîches en cette saison,
Sans oublier les précieux onguents
Le miel et l’huile d’argan
Recommandés par ta vieille cousine.
Bref, prête ou non,
Il fallut décamper.
Obtempérer.
Qui peut résister à Caesar Augustus !
Te voilà donc pâlotte sur l’âne conduit par Iosseph,
Pesante et tressautante.
Chaque coup de sabot te déchire le dos.
D’une main, tu te cramponnes à la crinière du baudet
Ta dextre soutient ton ventre
Attentive à la moindre contraction.
Ton homme, comme d’habitude
ne dit rien, presse le pas.
Peut-être prie-t-il tout bas ?
Parfois il se retourne,
Hoche la tête,
Te sourit bravement.
Qu’il est inquiet, le pauvre homme !
Et qu’il le cache donc mal.
Toi, courageuse Miriâm, souvent d’une voix douce,
Se voulant proche et persuasive,
Tu tentes de calmer les ardeurs de ton petit hôte
Mais lui ne t’écoute pas !
Il n’en fait qu’à sa tête,
Se trouve trop à l’étroit,
Donc ose les galipettes
Testées par son cousin
Car tes secousses lui plaisent,
Tout ce chambardement,
Cet air de grandes vacances,
L’avant-goût du campement.
Le dialogue est secret,
Intense votre communion.
— Franchement, future maman,
Tout Seigneur que je suis,
Puis-je donc être intranquille ?
—Fais comme tu veux, baby,
Moi, comme je pourrai.
Seras-tu jamais raisonnable ?
Je suis la servante de mon Seigneur.



Cette fois, c’est l’heure.
Soudain ce cri atroce,
Les flancs du baudet ruisselants...
On n’y coupera pas :
L’enfant naît !
Décidément pas sage,
Il force le passage.
Agite-toi, Iosseph, il faut faire vite.
Inutile de quêter, de redemander,
On te l’a expliqué cent fois :
Pas de place, rien, plus un seul lit ! on vous dit.
Trop tard, c’est fermé.
לא תודה! Nada ! Sory ! ا شكرا Bye bye !
Tout ça parce que Caesar
Veut compléter ses listes électorales
En jetant le pays entier
Sur les chemins.
Passez donc votre chemin !
Mais c’est l’enfant déjà qui se fraie un passage...
Vite ! vite ! ma grande, tiens bon,
Serre les dents
Et aussi le reste,
Cette grange là-bas fera notre affaire.
Et ton homme de t’enlever dans ses bras vigoureux.
Les tiens se cramponnent à son cou,
Si fort tant tu as mal,
Avec tant de confiance en lui
Que tes ongles s’enfoncent dans sa chair.
Mais l’époux ne proteste pas.
Est-ce bien le moment de faire le douillet,
Surtout quand on s’appelle Iosseph,
Soi-même fier fils d’Ia’acob, de Sadoq et du noble ‘Azour !
Et qu’on va être père,
Père nourricier, c’est entendu,
Mais père tout de même.
Quelle différence quand on aime ?
Chut ! ma chérie, ne dis plus rien,
Tout est bien, je t’assure.
Court répit entre deux assauts...
Confortable, l’épaisseur de la paille
Douce et attentive nuit
Qui tient lieu de berceau.
Tout peut commencer, ou plutôt finir bien :
Lorsque se précipite l’accoucheuse
Mandée par un hôtelier charitable,
C’est un vagissement qui l’accueille
Et fête son entrée !
In terra pax hominibus bonae voluntatis.



Oui, cette nuit-là,
Je te sais courageuse, mon amie,
Je te vois comme si j’y étais,
Mère épuisée et heureuse
Comme toutes les mères,
À peu près toutes,
Guettant le premier cri
En tendant leurs mains moites...
Iosseph, lui, bombe le torse, sourit largement, se penche,
Te caresse le front,
Y dépose un baiser badin en claironnant à la ronde
(Il n’y a personne à part, racontera-t-on, un bœuf placide et l’âne éberlué) :
« C’est vraiment un beau gars, ma foi ! »
Un beau petit accroché à ton sein rebondi
Et que tu regardes
Intensément.
Puis vient le sommeil réparateur,
Le calme,
La joie,
Une pénombre d’or
Emplie d’anges musiciens.



Tout à coup, des bruits insolites te réveillent.
Tu es seule.
Tu frissonnes.
Iosseph est parti faire des emplettes urgentes
Au seul hypermarket
Ouvert toute la nuit
Ou accomplir les fameuses démarches officielles.
Mais quelle est donc cette rumeur,
Ces bruits étouffés,
Ces souffles qu’on retient ?
Ton regard bleu s’ouvre,
Le marmot vagit
Et tous ces inconnus qui vous dévisagent !
Qui s’ébaubissent !
Qui tendent leurs museaux !
Pudique, tu refermes ton cache-cœur,
Tu te recules un peu,
Tu t’étonnes, muette,
Vaguement tu t’inquiètes.
De quoi aurais-tu peur ?
Des bêlements d’un agnelet ?
Te voilà quiète
Sans tout à fait comprendre.
Peut-être n’y a-t-il rien à comprendre,
Tout à admirer !
Forcément, c’est la première crèche,
Il faut s’habituer :
Ces bergers semblent bien pacifiques,
Ils fleurent l’innocence bien plus que la fragrance,
Ils se poussent, veulent voir, sourient, hochent la tête, chuchotent entre eux
En prenant un air grave.
Ils parlent d’un message venu du ciel,
De fanfare impromptue,
D’une grande lumière,
D’une sérénade
Et toi, douce Miriâm,
Heureuse et rassurée,
Tu te rendors
Avec en ton sein
Où perle un peu de lait
Cette confidence entendue dans les lointains chantants
Qui marchent à pas célestes
Vers le matin

Gloria in excelsis Deo ! Gloria ! Gloria !..

[ à suivre : de la crèche au calvaire]
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/une-femme-nommee-miriam-2eme-partie

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Fred Panassac · il y a
L’emerveillement jaillit de l’uniforme ôté ! Quelle sublime prière, merci Bellinus !
·
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Angélique Guyot · il y a
ça alors ! une pure stupéfaction, je vais vite lire la suite
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Bellinus · il y a
C'est Elle qui est la stupéfaction incarnée ! Et son Oui total. Merci de découvrir ce genre de poésie non... sulpicienne.
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Angélique Guyot · il y a
Elle est chère à mon coeur depuis ma plus tendre enfance. Merci à toi :) :) :)
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