Terreur

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Auteur pour Nectar d'Acide (compagnie de théâtre toulousaine). Théâtre à disposition sur http://theatreajouer.f  [+]

Le pouls affolé comme après une piqûre d'adrénaline, la foule se jette en arrière, se rue en avant, s'achoppe, s'évite, s'hurle pour ne pas avoir à se pleurer. L'artère principale n'a jamais été aussi bousculée. Son trafic routinier n'a jamais existé dans cet instant de terreur où tout voudrait être sauvé tout en sauvant le reste. Les dangers sont partout. Les pleutres les fuient et les bravent. Personne ne sait pourtant d'où ils viennent. Ici ! Ici ! Non ici ! Las, les ordres sont là mais il manque un ordre. Il faut s'abriter. Ne pas paniquer. Ne pas encombrer. Mais la rue est ouverte, blessée, ses gens coulent. Se déversent sans âme, sans but, sans conscience. Les grands observateurs pâlissent à leur vue. Jamais la ville n'a été ainsi atteinte de névrose. Tout cela pour une rue ?

C'est que la blessure est malhonnête. Elle est ordurière. Elle dégage une odeure sombre de notre histoire. Impossible à panser. Il faut nettoyer, laver, laver à grandes eaux les pourritures de cette rue vainement détruite. Mais on ne peut pas. Elle est trop agitée, trop vive encore. Trop d'êtres s'y débattent. On ne comprend rien. « Pourquoi ? » hante la gorge de la ville. Les larmes aussi. L'effroi. La résignation. La fureur. Pas étonnant qu'elle soit engorgée, qu'elle ait les artères bouchées. Pauvre ville. Mais elle est forte. Elle avale. Elle retient ses larmes, desserre ses poings, ne se laisse pas ployer, on ne la retrouvera pas à genoux, pas catatonique. Hors de question. « Pourquoi ? » attendra. D'abord l'hémorragie. D'abord l'urgence.

Doucement la ville se resserre sur elle-même et forme un nœud de bravoure. Le nœud contamine. Le nœud calme, on reprend ses esprits. On se canalise. La rue se vide, mais l'écoulement est mesuré. La plaie est effroyable, mais son ampleur est mesurée. Le pouls est nerveux, mais il est mesuré. La rue se meurt aux abois mais il n'y meurt que la rue. Bois sec, hêtre sans sève, peuplier sans fruit, chêne. Rue. Rue n'est plus. Et le crépuscule de sa chute brutale inspire à tous un sentiment de grandeur. On y vécut. On y dansa. On y pleura. Les autres rues, pourtant encore pleines de terreur et de rage, portent déjà le deuil d'une des leurs. Le cataclysme n'est pas fini que pleuvent les gerbes, les cierges, les hommages. Au pays du drame, le temps d'une nuit, les pleurs sont rois. Malavisé qui le regrette. La tristesse infinie s'écoule abondamment, et le torrent qu'elle forme semble ne pas savoir où aller, comment trouver son sens. Mais tout ce qui ruisselle s'amoncelle, toutes les flaques s'évaporent, tous les fleuves rejoignent l'amer océan.
Au lendemain, la ville est pleine de boue, mais elle est toujours debout, et, revancharde, elle bout de rage. Que les responsables soient châtiés. Qu'ils paient le prix fort. Qu'ils subissent ce que Rue a subi. La colère est à la mesure de la tristesse. Les larmes n'ont pas su éteindre cette flamme là. La ville a la rage au cœur et la condamnation facile. Qu'ils crèvent ! Que tous ceux qui n'ont pas porté le deuil de Rue soient regardés comme complices ! Qu'ils crèvent lynchés en place publique ! Que ceux qui ne l'ont pas protégée soient jetés dans un cachot ! Qu'ils crèvent étouffés par leur bassesse ! Rue ne méritait pas ça ! Rue n'avait rien demandé ! Justice pour Rue ! Justice !

Le cri résonne, gonfle, s'amplifie. Le rugissement rameute les charognards. Hyènes et vautours reprennent le tumulte en chœur, grossissent leur voix, prennent le dessus. Ils corrompent la lamentation de vengeance en un beuglement de haine.

La vocifération se brise, épuisée par sa propre violence. L'aboi n'est plus mais les charognards restent les maîtres et ricanent silencieusement du désarroi nouveau.

Tout a été trop vite. Qui les a laissés aller et venir dans nos rangs ? On s'entre-accuse, on se déchire, et les hyènes rient de se voir si belles dans les miroirs qu'on leur tend. Maîtres vautours sur leur haine perchés s'amusent de la ville qui perd l'esprit pour choir. Les charognards ont le charisme sordide et les dissensions qu'ils provoquent les nourrissent. On invoque le nom Rue à tout bout de champ. Ce n'est pas ce qu'elle aurait voulu. C'est ce qu'il faut pour que ça ne se reproduise pas. Que savez-vous de ce qu'elle voudrait ? Liriez-vous l'avenir ? Le ton monte au créneau pour défendre des arguments fallacieux. Rue est au centre de toutes les paroles, de toutes les justifications, de toutes les excuses. Mais Rue n'est plus là pour écouter ce qu'on dit d'elle ni pour distribuer les raisons et les torts. Alors chacun se croit maître du réel, détenteur de vérité, prophète. En toute bonne conscience, il veut ouvrir les yeux du monde. La solution est là, magnifique, nette, précise. Ici, elle est grandiose, inattendue, parfaite. Là, belle, bonne, vitale. Merveilleuse, fantastique, éblouissante. Mirifique, bouleversante, primordiale. Originale. Unique. Inédite. Et elle traite toute les mécontents de la même façon : qu'ils aillent en enfer, Rue reconnaîtra les siens.

Ah le doux fumet que celui d'une ville à l'agonie. La bonne odeur. C'est à se rendre malade d'envie. Les crocs acérés enduits d'une salive de circonstance, les hyènes trépignent d'impatience. Les vautours eux-mêmes, qui pourtant en ont vu d'autres, montrent une agitation inhabituelle. C'est que la proie est d'importance. Si elle tombe, elle ne le fera pas seule. Une proie pour toutes et toutes en proie au doute. Mais il n'est pas question de précipiter la chute. Ce serait s'exposer inutilement, trop se dévoiler. Les hyènes aiment rire en foule mais préfèrent se repaître solitaires. Ne pas faire de vagues, c'est l'essentiel. Prendre sa faim en patience. Tout vient saignant à qui sait attendre. Le festin à venir est trop alléchant pour s'en priver dans une manœuvre précoce et malhabile. La mort vient. Tranquillement mais sûrement. La blessure à la ville est trop profonde. Rue l'emportera toute dans la tombe. Mais seulement après que la charogne ait été nettoyée très respectueusement. C'est l'histoire de quelques minutes, d'une heure, d'une poignée peut-être. Il se peut bien qu'à l'extrême limite cela puisse durer toute la journée, et peut-être celle du lendemain, mais guère plus d'une semaine. Et si cela doit prendre des mois, que cela prenne des années, des siècles s'il le faut, ça n'en reste pas moins inévitable. La chute est écrite. La mort vient. Pourquoi remues-tu encore ?

Rue renaît.

Ville, ville meurs, meurs veux-tu ?

Rue fébrile tremble. Rue cadavérique râle. Rue mourante sourit.

Rue, chère rue, grande rue reste couchée, recouche-toi chère rue veux-tu ?

Mais Rue ne veut pas. Elle fait peur à voir, n'a pas fière allure, mais son œil brille. Rue se relève en titubant. En titubant mais la rue se relève. Les gens, de nouveau, osent la traverser, osent y rire timidement, osent y pleurer surtout. Les gens osent y vivre, et la rue ose revivre avec eux. La voir reprendre des couleurs alerte les autres rues qui viennent à sa rencontre pour célébrer sa résurrection. La rue encore faible resplendit pourtant du bonheur simple d'être entourée de chaleur. Une fête se prépare promptement, sans organisation véritable. De toutes parts viennent de la musique, des chants, des danses. L'essaim endeuillé se découvre, le noir tombe, la lumière réchauffe les chœurs, fait honneur aux chatoyances improvisées. C'est Guernica réécrite au pastel. L'âme d'enfant qui fait d'une couronne un cerceau, d'un linceul un tipi, d'un cimetière une aire de jeux. C'est l'amère tumeur transcendée porteuse de progrès. Une dernière volonté : celle de vivre encore.

Précipiter le crépuscule des ignobles.
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