Drame Gastronomique en vers et contre tout

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Une rue passante, la devanture d'un restaurant, le soir des poubelles.
Entre Tantale, la cinquantaine, barbe fourni, regard hagard.

Tantale :
Une petite pièce, monsieur, un billet ?
Ou un sourire peut-être ? Non ?
Et vous madame, un brin de monnaie
Un ticket-resto ? A quoi bon ?

Il faut te rendre à l’évidence
Mon vieux, t’as perdu ton accroche
C’est pas ce soir que tu feras bombance
Rien à s'mettre sous la dent,  c’est croche
Faudra t'contenter d'pissenlit
Même pas de quoi casser la dalle
Casser la dalle...

Il rit et va pour aller fouiller dans une poubelle. La poubelle s’éloigne brusquement de lui.

Quel gâchis !
H’reusement, y m’reste mes amygdales
Quand j'ai que du vent dans mon ventre
Ma langue, faut pas qu'elle reste morte
Quand malgré tout, y a rien qui rentre
Et ben j'vais t'dire, autant qu’ça sorte

Il rit, s’assoit et se déchausse.

Mes pov' grolles, mate comment elles bâillent
Faut dire qu'elles ont les crocs, mes sandales
Il faut que je les ravitaille
Vu tout le bitume qu'elles avalent
Ils me surnomment la grande Asperge
Autour d'moi, j'entends murmurer
« Il est pas sortie de l'auberge »
Mais pourtant moi, j'veux y rentrer

Il regarde du côté du restaurant.

Parfois, j'vois des costard-cravates
Et je me rêve d'être l'un d'eux
Ah, si j'étais comme coq en pâtes
J'te jure, je f'rais ni une ni deux
J'entrerai dans un resto chic
Le maître d’hôtel tombera des nues
Quand j'dirais d'un air dramatique
« Je viens faire honneur au menu »
En entrée, foie gras sur pain d’épice
Recouvert d'confiture de figues
Quelques grains d'gros sel, un délice
Salade verte bien sûr, tout pour mézigue
Pis on enchaîne sur d’la charcut’
Salami, et jambon de Parme
Coupe de champagne, un ou deux flûtes
Juste pour éviter les larmes
Puis de l'émincé de poulet
Qui s'rait arrosé de marsala
Ou encore un cochon de lait
Rôti, fourré à l'ananas
Du perdreaux, du goujon, un régal
Du homard et d'la langoustine !
Faut que j'arrête, j'me fais du mal
Je n'léch'rais jamais qu'la vitrine
Oh nom de Dieu, J'ai faim !

Entre Firmin. Clochard aussi. Il va fouiller la poubelle et semble ignorer Tantale.

Ah, ben ça ! Un autre humain.
Comment qu'ça va, mon frère misère ?

Firmin ne répond pas.

Toi aussi, te parler, c'est vain ?
Ça me fait chagrin, ça m'rends amer
Tu m'entends pas et ben tant pis !
Il faut quand même que j'te raconte
Tous les tourments d'ma chienne de vie
Tous mes regrets, mes choix, mes hontes
La solitude, c'est vraiment glacial
On se réchauffe comme on peut
Tu connais ça, toi, c'est normal
C'est ça avec les fils de peu
Moi, j'avais un cœur d'artichaut
J'dirais même qu'j'étais une vrai crème
Et l'injustice des Mecs en Haut...
Du genre à m'pousser au blasphème
Alors un jour, j'ai déconné
Et pire que tout, j'me suis fait prendre
Alors les grands m'ont condamné
Parce que je n'voulais pas comprendre
Et j'ai la faim qui m'tort le ventre
Si seulement c'était qu'l'estomac
Je finirais par m'y faire, mais, Diantre !
Personne à serrer dans mes bras
J'ai soif d'amour, j'ai faim d'tendresse
J'ai une fringale de printemps
J'veux qu'on me berce, j'veux qu'on m'carresse
J'ai l’appétit d'être vivant...

Il va pour s'approcher de Firmin mais Firmin se recule au fur et à mesure.

Allons mon frère, j'te dis courage.
J'vais m'en retourner traîner mes guêtres
Prends soin de toi, garde ta rage
Et comme on dit : tchao l'ancêtre

Il se rechausse, va pour sortir, s'arrête, et rit.

Ah vieux monde, tu as de l'avenir
Tu rigoles de nous voir crever
On trimarde sévère mais le pire
C'est l'espoir qu'tu nous as enl'vé
Tu as de beaux jours devant toi
Pour nous la faire à l'envers
Moi j'peux plus rien, je reste pantois
A me faire bouffer par mes vers

Il sort. Firmin trouve une fin de plat et s'apprête à se faire un gueuleton mémorable.
Noir.

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