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Bellinus

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Dans le livre de souvenirs homoérotiques de Camille L. (J’ai aimé, LEN éditions, avril 2018), l’amant-ami écrit : « (...) Je connaissais les tendances profondes de Pier Paolo, non seulement pour avoir vu ses films ou savouré son immense œuvre poétique, mais pour l’avoir rencontré, lui, et fugacement étreint dans la Ville Eternelle, sous quelque arche, un jour où j’avais hâtivement quitté la Grégorienne pour suivre les pressants appels du désir, non sans avoir auparavant roulé en boule et jeté dans une consigne cette soutane noire que je haïssais. » (Op. cit. Page 74)

En écho à ce souvenir, en hommage au cher éternel Pasolini, et toujours dans la même démarche d’une totale identification-osmose avec Camille, j’ai imaginé écrire à quatre mains ce poème intitulé STAZIONE TERMINI ; doublement fidèle, je pense, j’espère, aux souvenirs vécus de Camille et aux sages fantasmes de Michel.


STAZIONE TERMINI

(Souvenir d’Italie)

Pourquoi cette fascination hallucinée
Pour la gare de Termini
– l’endroit le plus mal famé de Rome ?
Je ne sais mais j’y vais.
Souvent.
Nuitamment.
Obstinément.

Est-ce l’austère beauté du marbre ?
Les marches monumentales
Où déferlent des masses humaines
Accourues de partout et de nulle part ?
Non ! Tout ça est le lot immonde de toutes les gares
De toutes les mégapoles du monde.
Pourtant cette stazione est spéciale.
C’est ma gare.
Mon oasis.
Mon lupanar.
J’aime y distraire mes attentes furtives,
Mes heures de désœuvrement,
Ces creux qui minent mes soirées solitaires
– ces bosses de juvénile chair
Me tenant lieu d’Amour.
Oui, à Termini,
Mon plaisir en partance
Mon désir en correspondance
Ont quelque chose d’infini
De trouble
De secret.
C’est le lieu d’un Mystère.
D’un accomplissement impérieux et salutaire.

D’abord, en tout début de soirée,
Surtout l’été
Entre rumeur et touffeur,
Je m’étourdis des odeurs, des bruits,
Des remugles de sueur et de frite,
De bouffées de cris assourdis ou perçants...
Tout ce va-et-vient bigarré
Foule incessante, frénétique, inhumaine houle...
Là, j’attends mon heure.
Mon répit.
Mon Eucharistie tarifée
Mon indulgence plénière.
Oui, j’aime attendre que la nuit peu à peu s’installe,
Que toute cette folie s’apaise decrescendo
Fausse paix feutrée des grands halls délaissés.
Ça et là, des tas crasseux
Ronflent parmi les papiers gras
Les mégots, la Stampa froissée.

Très tard,
Bien après minuit,
C’est là qu’enfin surgissent
– pépites dans la fange veinée –
Mes Lucifer pervers,
Tignasses brunes et moues pulpeuses,
Jeunes fauves à l’affût
Toujours nonchalants et ondulants
Culs gainés d’azur rêche
Et leurs griffes rentrées,
Divins Ragazzi qui arpentent le quai
Indispensables
Impitoyables
Ingénument secourables.
Avec l’un d’eux
Qu’un sourire a levé,
(Parfois deux à la suite)
Non loin de la fontaine monumentale
Qui disperse les reflets
De la Respighi Symphonie
Et des brutales cymbales
De klaxons ne respectant jamais la trêve de vigile,
Bref, au fond d’un bosquet hospitalier,
Dans la rumeur de la ville qui ne veut point dormir,
Aux abords de la stazione Termini,
En plus ou moins bonne compagnie
Et plus souvent sur l’avant que par derrière,
Là, j’assouvis béat
Ma passion ferroviaire.


Camille L. (à Roma, en mai 1962)
Michel Bellin (à Boulogne-Billancourt, en avril 2018)

L'auteur lit un court extrait de son livre J'ai aimé ICI :
https://youtu.be/SzzuneC3dC8


« Ceux qui comme moi ont eu le destin de ne pas aimer selon la norme, finissent par surévaluer la question de l’amour. Un normal peut se résigner – terrible parole – à la chasteté, aux occasions perdues, mais chez moi la difficulté d’aimer a rendu obsessionnel le besoin d’aimer : la fonction a rendu hypertrophique l’organe lorsque, adolescent, l’amour me semblait une chimère hors de portée, puis lorsque avec l’expérience la fonction a repris ses justes proportions et que la chimère a été désacralisée jusqu’à la plus misérable quotidienneté ; le mal était désormais inoculé, chronique et incurable... »

(P.-P. Pasolini, Lettre du 11 février 1950)

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Image de Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Belle découverte. Je ne le connais qu’à travers ses films.
Une atmosphère lourde et douloureuse.

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Bellinus · il y a
Merci d'avoir déambulé de nuit avec Camille-Michel sur ces sombres quais pasoliniens...
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Oriel · il y a
Un grand Oui. Merci
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Bellinus · il y a
Ma réponse supra. Buona sera.
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Angélique Guyot · il y a
Pasolini fut pour moi une étonnante découverte ! Les thématiques sacrées, ésotériques et alchimiques m'ont fait vibrer d''un frémissement inconnu jusqu'alors. Merci pour ce texte foisonnant de mille sensations.
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Bellinus · il y a
Merci de vibrer... surtout à l'immense P.P.P. !
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Angélique Guyot · il y a
Et tout autant à toi ^_^ les mots n'ont pas de maître mais de si délicats serviteurs
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