Rue Verlaine

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J'ai 71 ans, mais ne le dites à personne. En fait je suis de l'école d'Henri-Pierre Roché, d'abord m'adonner à fond à ma vie professionnelle (j'étais prof d'anglais pendant 40 ans, et ça m'a  [+]

Un jour que sans rime ni raison
Il pleurait dans mon cœur,
J'arpentais l'âme ailleurs
La rue qui de Verlaine portait le nom,

Du crachin terne et huileux
Me lubrifiant jusqu'à l'os
Peu à peu surgit extra-muros
Un brouillamini de voix, de rires liquoreux.

A droite, à gauche, je regardai :
Rien vraiment qui ne ressemblât
Que ce soit par ici, que ce soit par là,
Au moindre cabaret, au plus petit estaminet.

Soudain, devant mes pas dolents
Un trappe surgie de nulle part
Ouvrit béante sa gueule de léopard.
Me laissant gober, je m'y abîmai, indolent...

En bas, à mes yeux tout écarquillés,
S'offrait la vaste salle d'une brasserie
Aux belles, aux luxueuses boiseries,
Aux miroirs géants tout de fumée brouillés.

Un garçon stylé vers moi s'avança :
Vous êtes poète, j'espère, fut ce qu'il dit,
Sinon, passez votre chemin ! Je le suis pardi !
Alors entrez, des autres, on ne veut pas.

J'avais menti pour sûr mais ma noire mélancolie
M'avait sans nul doute servi de viatique.
Je pris place sur une chaise métallique
Devant un verre de liquide vert empli.

J'y trempai les lèvres, en aspirai une gorgée.
Miracle, au passage du trouble liquide
S'en furent d'un coup mes idées morbides.
Nectar, il coulait, frais, anisé, épicé.

Ragaillardi, j'embrassai d'un regard curieux
Cet impossible endroit, césarienne du néant,
Et ses nabots débiles aux ailes de géants,
Tous consommateurs du nectar des dieux.

Dans l'air mucilagineux voletaient,
Libres et vrais, tendres ou délictueux,
Des mots du cœur, des mots impétueux.
Que Lagarde, que Michard, de leur filet chassaient.

Dans un coin, j'aperçus un jeune homme hâve
Essorant sa plume d'un sonnet potache
Tandis que plus loin un élégant se tortillait la moustache
En quête, semblait-il, de résonances plus graves.

Ailleurs, un rabougri extatique
Recueillait en son gobelet le frai de sa muse.
Par pitié, une rime pour cornemuse !
Vagissait debout sur une table un grand anar famélique.

Arrêtant mon regard à la table d'en face
J'y vis le plus angélique des adolescents
Se faire appeler Arthur par un barbu vieillissant
Dont l'amour écorché se devinait sous la menace.

Toute mélancolie bue, je fis verre après verre
Une verte moisson de la verte boisson.
J'étais entré prosateur dans cette auguste maison,
Dans ma tête à présent grouillaient mille vers.

Au garçon, je commandai, ce qui ne le surprit pas
Du papier, une plume d'oie, une bouteille d'encre.
De l'assortiment naquit, moi qui n'était qu'un cancre,
Sonnets, rondeaux, ballades et tankas.

J'étais aède, j'étais trouvère, j'étais rhapsode,
Moi, le vermisseau desséché, l'infâme cancrelat.
J'exhibais mes tripes, ennoblissant mes plus tristes éjaculats.
Les mots soudain je domptais, moi misérable pissode.

Encore une absinthe, garçon. Vite du carburant
Pour qu'à fond turbine ma machine à idées.
De la fée, de la verte, de celle qui fait de l'effet,
Celle qui de votre âme ouvre la porte tout grand.

Je grattais, grattais, grattais feuille après feuille.
Je lampais, lampais, lampais le breuvage enchanté
Qui de moi-même me faisait accoucher.
Ces fleurs du moi, il fallait que, toutes, je les cueille.

Alpiniste de moi-même, j'en atteignais le sommet
Lorsque soudain, était-ce l'ivresse des cimes?
Se mit à osciller ce monde bellissime,
A toupiller, à tourniquer, que dis-je, à tourbillonner.

De la suite, je ne me souviens de rien
Si ce n'est que, trempé comme une soupe,
J'errais à nouveau, le dépit en poupe,
En la rue Verlaine par ce temps de chien.

Dans la poche détrempée de mon blouson
Mes doigts gourds palpèrent alors du papier.
Ah ! C'était là, il y avait fort à parier,
Ce que m'avait inspiré la fée. Était-ce bon ?

Vers la gloire, j'irai par la blondeur des blés,
Du Pôle vers l'Aisne en passant par le Rhin beau,
Lus-je consterné. Voilà tout ce que là-haut
La sorcière verte avait bien voulu me souffler !
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