Retour au village

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médecin retraité, né à Marseille en 1924, marié, 3 enfants, dont une fille décédée d'un cancer en 2017,ai exercé à l'hôpital de Digne comme chef du service de pneumo-allergologie, j'ai  [+]

Image de Automne 2020

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Un clocher, deux cyprès dans le ciel de Provence
Des maisons imbriquées aux crépis délavés,
Tuiles roses noircies rondes et disloquées,
Le voilà mon village. Après ma longue errance
En prenant le sentier qu’empruntaient mes aïeux,
Plus raide que la route, aride et rocailleux,
Impatient, j’y reviens comme en terre étrangère,
Des champs inexploités sous des bancos de pierres,
Quelques touffes de thym, des amandiers sans vie,
Des cabanons croulants sous les coups de la pluie,
Celui-ci, à ma droite, était la bergerie
Où je venais, enfant, quand j’étais en vacances,
Quelquefois le berger me faisait confiance
Et c’est moi qui rentrais les brebis au bercail.
Sur cette croix de bois trônait l’épouvantail
Effrayant les corbeaux venus piquer les graines,
Avec son grand chapeau et son vieux pull en laine
Il m’effrayait aussi quand le vent l’agitait.
Comment a résisté ce carré de lavandes,
Leurs épis bleus en fleurs en ce mois de juillet ?

Un dernier raidillon, transpirant, essoufflé
Et me voici devant l’instant que j’appréhende :
Franchir la vieille porte ornée d’un écusson
Dont nous connaissons tous la signification,
Deux ânes, deux brebis entourant une abeille.
Je suis devant la place où partent les ruelles,
La fontaine au milieu et son maigre jet d’eau,
Aujourd’hui goudronnée sillonnée de raies blanches,
Disparu l’omnibus, simplement des autos,
La poste n’est plus là, disparu le bistrot
Où les hommes buvaient leur pastis le dimanche,
Puis jouaient à pétanque en jurant de gros mots ;
Mon père était tireur, mon grand père pointeur,
Ils formaient la triplette avec l’instituteur,
Ah, j’allais l’oublier l’école communale
Et M.Vasési qu’on surnommait « zizi »,
Nous étions trente enfants, il nous a tout appris,
Orthographe, calcul et leçons de morale
Et il nous enseignait jusqu’au certificat.
Il n’y a plus d’école et l’on trouve à la place :
« Restaurant du futur, sandwiches et pizzas ».
Voici la grande rue dite « rue des agasses »,
Les hommes, parait-il, l’avaient nommée ainsi
Jugeant que leurs moitiés, pareilles à des pies,
Jacassaient dans la rue en faisant leurs emplettes.
C’était l’endroit choisi pour faire la causette
Devant l’épicerie, le coiffeur, le boucher,
Devant ce magasin dit « au bonheur des dames »
Où l’on dénichait tout ce dont rêvaient les femmes :
Des chapeaux, des jupons, des fichus, des corsets.
Je me souviens surtout de notre boulanger,
C’était un lève-tard, on l’appelait « dormiasse »,
Sa boutique n’ouvrait qu’à dix heures et demie
Et il fermait sa porte une heure après midi.
Seuls deux types de pain, la miche et la fougasse,
Mais, dieu, qu’il était bon le pain de mes parents !



Plus haut, à mi-chemin, se trouvait un espace
Où siégeait la mairie avec en plein mitan
La statue de Marianne entourée d’une grille,
La statue est restée, hélas, plus de mairie,
Une union d’intérêts la rattache à la ville.

Dès que je l’ai revue un trouble m’a saisi,
C’est là que je suis né une nuit de septembre,
Je revois ma grand-mère assise sur son banc,
Mon père avec sa faux avant d’aller aux champs,
Sur la gauche, au premier, les volets de ma chambre,
À la mort de ma mère elle a été vendue
Et ce sont des Anglais qui sont propriétaires,
Ils seraient repartis la semaine dernière.

Pas de pleurnicherie, allez, je continue
Et monte vers l’église et sa sainte façade,
De larges escaliers pavés par des galets
Glanés dans la rivière adoucit la montée
Permettant aux chevaux d’éviter la glissade.
Quelle foi habitait nos augustes aïeux
Pour, vers 1700, bâtir un édifice
Invulnérable au temps aussi majestueux ?
Que d’efforts consentis et que de sacrifices !
C’est des mains du curé que je fus baptisé,
Je ne crois pas compter parmi les plus fidèles,
Que je sois agnostique ou que je sois athée
Quand l’heure sonnera de partir avec elle
J’aimerais recevoir les derniers sacrements,
Ici dans cette église avec amis, enfants
Et je l’espère aussi avec ma chère adèle,
Puis être enseveli auprès de mes parents
Au caveau familial du petit cimetière,
Reposer à jamais au cœur de cette terre.
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