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Priorité

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Hollygolightly

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Balayer par terre.
Vider la poubelle.
Plier le linge,
lancer la machine,
ouvrir le courrier,
payer la facture,
cherche le courrier dans la boîte
feuilleter le catalogue de promotions,
penser que le temps passe,
jeter le catalogue,
passer l’éponge dans l’évier,
rincer l’éponge qui sent le moisi
ouvrir le cahier sur le bureau
prendre le stylo
regarder le chat qui regarde le jardin, assis sur le bureau
regarder ce qu’il regarde.
Chercher la brosse pour les poils et brosser la fourrure douce et longue. Le chat mord. Pas content.
Pas contente.
Ecouter la radio, assise sur la chaise face au cahier, au bureau, à l’ordinateur, à l’imprimante.
Ne pas commencer... Par quoi commencer ?
Entendre la musique, rêvasser, se rappeler.
Tout ce temps qui passe. Ne pas commencer
Agacement.
Regarder la poussière sur les objets, sur le dessus de l’écran.
Résister à la tentation de chercher un chiffon juste humide.
Regarder le cahier, ouvrir le stylo. Priorité.
Ecrire ce mot. De la plume, rien ne sort. L’encre est sèche, appuyer plus fort. Sur le papier, en creux : Pri...
Dévisser le stylo pour vérifier la cartouche. Vide.
Evaporation de l’encre ? Changer la cartouche (petit clic joyeux), secouer le stylo et exécuter avec la plume des boucles sur le dos d’une enveloppe : rêches et invisibles au début (on aurait envie d’appuyer plus fort au risque de casser la plume)
Lorsqu’elle glisse enfin, sensation de liberté entre les doigts.
Ecrire encore : « Priorité ».
Quelles sont les priorités ?

Dans le désordre : se nourrir, s’occuper des enfants, dormir, se laver, s’habiller, travailler.
D’autres priorités existent.
Plus tard.

Se nourrir. Se procurer de la nourriture, le temps des courses ; une liste pour ne pas perdre de temps. Le chemin du supermarché. Toujours un peu la même chose. Le caddy vide se remplit en longeant les allées. Un peu d’imagination, essayer de faire plaisir. Les fruits et légumes pour la santé. Le caddy plein. Les courses. La course.

Au retour, tête à tête avec le frigidaire
Les légumes (enlever le sac plastique) dans le bac ; la viande en haut, plus froid. Penser à congeler.
Le fromage dans une boîte. Les laitages en bas.
Les fruits dans la corbeille. Penser à manger des fruits.
Déplacer la corbeille. La poser sur la table.
Corbeille trop grande. Table trop petite. Changer la corbeille, changer la table ?
Pas prioritaire. Le faire un jour.
Croquer une pomme.
S’asseoir sur le fauteuil en face du cahier ouvert.
Finir la pomme. Se lever pour aller jeter le trognon dans la poubelle.
Remettre un sac, avant.
Des taches par terre autour de la poubelle. Nettoyer avec une vielle éponge prise sous l’évier. C’est blanc, c’est net. Prioritaire ?

Sur le bureau, l’agenda - couverture imitation cuir, piqûre claire sur le bord. Fermé, sérieux. Agenda planning « Ministre » 2014. Ouvert sur cette semaine. Quelques rendez-vous. Rien pour aujourd’hui. Trier le tas de papiers posés sur le bureau. Ranger les papiers, factures dans les classeurs

Assise, agenda fermé. Cahier ouvert. Du temps libre.
Entendre les secousses de l’essorage. Puis le silence. La lessive est terminée. Il fait beau. L’étendre maintenant. Ce sera vite sec, plié – rangé – ce soir dans les placards.

Le seau rempli de linge. Sortir l’étendoir sur le balcon. Prendre le premier vêtement : un tee-shirt d’enfant, le secouer à deux mains, d’un coup sec, pour éviter le repassage. Le suspendre avec deux pinces à linge. La même chose avec le deuxième vêtement, une chaussette de bébé. D’une seule main. Une seule pince à linge.
Il fait doux sur la terrasse, le soleil chauffe le dos.
Tentation fugitive de se laisser bercer dans un hamac.
Finir d’abord d’étendre le linge. Retrouver le cahier. Ensuite.

Assise depuis une heure. La tête vague. C’est l’heure du déjeuner. Pas d’appétit pourtant. Manger quand même, par habitude. Hésiter.
Aucune obligation. Manger quand l’estomac le réclame. Envisager les conséquences d’un repas pris au milieu de l’après midi.
Attendre l’envie. Ecouter le corps.
Petite victoire sur l’habitude.
Déjà tard.




Habiller les enfants.
Emmener le bébé chez la nounou.
Balayer la salle de bain,
secouer le tapis de bain,
les cheveux, la poussière, les poils.
Remplir la panière avec le linge sale qui traîne
Descendre la panière et lancer la machine.
Allumer l’ordinateur, lire les mails, répondre.
Trier les papiers, répondre, téléphoner,
Se déplacer : la Poste, la médiathèque, la Poste encore.
La maison. Arroser quelques fleurs au jardin.
Voir le cahier fermé sur le bureau
Ouvrir l’agenda sérieux.
Manger avec appétit à l’heure du déjeuner.
(Hier, déjeuné à 17 heures, sur le pouce, aucune conséquence).
La poêle et son couvercle traînent dans l’évier depuis hier soir.
Téléphoner encore pour ordonner la vie, pour ne pas laisser les choses à l’abandon, les amies non plus.
Penser aux vacances sans savoir quoi faire.








S’asseoir devant le bureau. Fermer et ranger l’agenda sérieux. Tout a été fait. Et même plus.
Ouvrir le cahier, prendre le stylo, en suspend au dessus de la feuille.
Chaleur, bourdonnement, engourdissement.
Somnolence, micro-sommeil. Léger sursaut.
Le téléphone sonne . Depuis quand ?
Ne pas décrocher. Compter les sonneries. Silence.
Le stylo toujours ouvert au dessus du papier.
Au milieu de la feuille, la plume a tracé une petite ligne courbe, puis brisée ; pendant le sommeil sans doute.
Un minuscule gribouillis provocateur. Découragement Sentiment d’impuissance.
Fermer le cahier. Le ranger.
Debout devant l’évier, laver la poêle, nettoyer l’évier, essuyer le robinet. Partir chercher les enfants plus tôt.
Se consoler en regardant le jardin à travers les vitres transparentes.











Se lever, s’habiller – rapidement,
Descendre sans bruit
Préparer le petit déjeuner pour tous.
Réveiller les enfants
Le grand s’habille tout seul, plus ou moins volontiers.
S’occuper du bébé. Descendre.
Faire les tartines, préparer le goûter pour le grand.
Le presser. Il traîne, sans notion de l’heure.
Vivre dans la contrainte est sans doute le prix à payer pour acquérir un peu de liberté.
Emmener les enfants à l’école, chez la nounou.
Partir à la poste pour acheter des timbres. Donner aux commerçants du quartier les affichettes pour la brocante organisée par l’école
Revenir dans la maison vide.
Regarder sur le bureau – le cahier est fermé.
Allumer l’ordinateur
Sortir le linge de la machine pour l’étendre sur le balcon. Belle journée, encore.
Faire vite pour avoir du temps pour soi
(du temps pour quoi ?)
Ramasser le linge sale qui traîne
Le fourrer dans la panière
Plier le linge sec.
Le ranger dans chaque armoire, placards, étagères, tiroirs, ouverts, fermés.
Trop de linge. Il faut trier.
Chantier terminé.
Satisfaction d’un ordre revenu. D’un espace net, calme.
Le téléphone sonne en bas.
Descendre vite, oublier la pile de torchons. Grommeler de cette interruption, pourtant la voix est toujours aimable en décrochant. Essayer de faire court.
Dans un coin, sur le bureau, le cahier est posé, fermé, possible. Avoir envie de l’ouvrir et de s’échapper. D’abord ranger les torchons.
Remonter prendre la pile. Eteindre une lumière, celle du cagibi. Découvrir avec effroi derrière le rideau de toile claire, le tas de linge oublié.
Enorme, informe, linge froissé, mélangé, depuis quand ?
Sentiment de culpabilité.
Avoir négligé pendant quelques jours de plier et ranger le linge sec, pire, l’avoir oublié derrière le rideau, finalement avec facilité.
Contrariété du contretemps.
Aliénation du travail ménager.
Sous le tas de linge, les vêtements pliés du bébé, trop petits, à rendre, à donner. Tout à ranger.
Du temps gâché ?
Repenser au cahier fermé.
13 h déjà. La faim.
Indécise. Ranger, manger, s’asseoir au bureau ?
Décider enfin de laisser le tas derrière le rideau jusqu’au lendemain (se promettre de commencer par ça).
Manger.
N’importe quoi, assise quand même. L’estomac est plein. Est-ce suffisant ? L’estomac dit oui, le miroir dit non. Mince, maigre ?
Tant pis.
Débarrasser la table et ne pas laisser la petite assiette dans l’évier. Alors, vider le lave-vaisselle.
Les mêmes gestes chaque jour.
Vider – ranger – remplir. Répétition, monotonie.
Les gestes quotidiens, tout au long de la vie.
Comment font les autres ?

Pendant ce temps, sur le bureau, le cahier fermé, dedans, un mot et une arabesque.
Paniquer un peu, une fois que l’assiette a disparu dans le lave vaisselle.
S’asseoir au bureau, face à l’ordinateur, éteint.
Le chat est là, évidemment, couché sur le cahier. Soulever le chat pour ouvrir le cahier.
Vérifier que l’arabesque est bien là.
Tourner la page pour se sentir moins bête.











Les enfants à l’école, chez la nounou.
Rentrer, essuyer la table,
Ranger les chaussures qui traînent
Monter l’escalier, retrouver le tas de linge derrière le rideau et la perspective de vider les armoires des vêtements trop petits.
Plaisir de se débarrasser de cette corvée trop longtemps repoussée.
Trier, remplir les sacs : à donner à I., à jeter, à vendre à la brocante, à rendre à J, à rendre à N.
Vêtements trop petits, hors saison, trop abîmés, lire les étiquettes : 6 mois, 12 mois, 18 mois.
Plier pour la dernière fois les bodys minuscules, robes et chaussettes de poupée. Les vêtements seront portés par d’autres, pas de 3ème, passer à autre chose,
Un peu de nostalgie quand même.
Plusieurs heures pour venir à bout de tout ce tissu.
A la fin, les sacs sont entreposés sur l’étagère du débarras. Il faudra songer à les donner : inviter les S et les Z un dimanche après-midi avec les enfants.
Une sacrée marmaille de garçons !
Chaque maman repartira avec son sac.
Un peu de place gagnée !
Obsession du terrain reconquis.
Perspective joyeuse d’une après midi dans le jardin, soleil, ombre douce du feuillage.
Les cris et les complots cruels des enfants...

Sur le bar, empiler rapidement les prospectus, journaux, courriers épars.
Rassembler les boîtes de médicaments qui traînent, vitamines/fluor.
Encore quelques secondes de gestes automatiques.
Le silence de la maison.
Regarder la pendule.
Prendre le temps de s’allonger dans la pénombre,
de somnoler sur la chaise longue,
d'ouvrir un livre.
Ne plus obéir aux règles domestiques

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