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Portraits #17

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Guy Pavailler

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Portrait 0.1


Il a une tête sympathique
De cadre clochardisé
Nonchalant, un peu bouffi
Trop de cocktails lytiques
L'ont épuisé.

Il pense qu'il est seul au monde
Et vit comme s'il était seul au monde
Dans un inconfort provisoire durable
Il se fait payer les ratages de sa vie
Avec une demi-conscience admirable.

Il avait tout pour être heureux
Confie une mère tourmentée
Lui qui déteste les faux-semblants
Comme un vieux gosse vaniteux
Se délite en vérité.

Il espère des autres la preuve
De leur amour indéfectible
Assis dans son coin, sagement
Il repousse au diable l'épreuve
D'une main lasse et malhabile.

Il a des maux souvent risibles
Il est stérile et riche, ou indicible
Sous le joug de sa tyrannie
Les voix alentours s'atomisent
Son petit monde s'est rétréci.

Le corps arqué sur le passé
Il psalmodie de vains regrets
Manchot aveugle sur la banquise
Il ne perçoit plus son reflet
- Le sens de sa vie même a cessé.


Portrait 0.2


Cette impression désagréable d'être collée au mur
Comme une mouche, mais dos plaqué.
Cette nausée vagabonde permanente
Comme un expresso jamais descendu.
Cette apathie, ce calvaire.
Sa solitude, cette insulte au corps
Son corps oublié, blessé
Son corps indolent, engourdi
Creux de désir, cette baignoire vide.



Elle aimerait crier sa détresse
Dissimulée sous les traits d'une cigale.
Depuis longtemps elle ne pleure plus
Pleurer c'est déjà ressentir
Elle a des envies de mourir
Elle y pense en s'endormant
Et des envies de sourires
Qui ne la réveillent jamais vraiment.

Elle se demande depuis quel jour
Elle a cessé d'exister pour toujours
Elle songe parfois que sûrement
Elle n'est jamais née vraiment
Qu'elle est une illusion
Le songe de quelqu'un d'autre
Mais qui pourrait rêver sa vie ?



Cette impression d'être collée au mur
Elle se dit que cela a un sens
Et qu'il lui faudrait pouvoir mieux nommer
Cette inexistence
Arracher les mots à leur forêt de silence
Dire la vie autrement
Elle ressent un besoin d'espace
Un espace bienveillant pour sa parole
Un lieu vierge de toutes souffrances
Comme un grand pré vert et fleuri
Elle se revoit avec ses tresses,
Des tresses d'enfant
Cueillant ce joli bouquet de fleurettes
Jaunes, blanches, rose et mauves
Et papa qui crie, soudain
Ce ciel gris et menaçant
Et maman en pleurs
Alors cette pluie
Chaude et cinglante
Cette petite fille partie
Depuis longtemps déjà
Du ventre douillet de maman
Pour les terres froides du repos
Et désormais ce puits sans fond
Dans le ventre de maman
Et les seaux d'amour que papa y jetait
Pour n'en remonter jamais à la surface
Que des larmes
La margelle où elle ne s'asseyait plus
- L'enfant suivante, l'enfant de remplacement -
Par peur de basculer dans le vide
Peur de se noyer dans le fond du ventre.

Elle se comprit aimée d'un amour
Destiné à une autre
Et pleura enfin, ce jour
Allongée sur le ventre vert
Du grand champ fleuri
Pâquerette aux meurtrissures indélébiles
Etiolée dans la touffeur de l'été.

Vingt-deux années sans engrais
S'étaient écoulées de l'arrosoir du temps
Et aujourd'hui, elle savait
Qu'elle possédait les mots pour le dire.
D'un geste lent et mal assuré
Sur la feuille blanche des certitudes
Elle traça les premières lignes
De son histoire.

Portrait 0.3


Ils sont deux qui se trouvent par hasard
Au bord des lèvres, dans le regard
Dans la transparence de leurs gestes
Parmi cette foule humaine chaloupant
Sur une houle musicale
Dans une ivresse de sons et d'odeurs
De couleurs, d'attitudes, d’expressions
Ils sont comme soulevés du sol
Par un souffle ascendant d'air chaud
Transportés l'un vers l'autre
Bras tendus, sourires complices
Ils partagent des premiers mots
Mêlent leur cœur à leurs idées
Sans le savoir encore
Ils apprennent à s'aimer
Ils traquent leur histoire
Là, au détour d'une parole
À l'un et à l'autre commune.




Ils ont des gestes en harmonie
Des mimiques qui les rapprochent
Ils ont des mots faits de silence
Qu'ils entendent par-delà les bruits
Ils ont des sourires de tendresse
Qu'ils ont empruntés aux songes
Leurs esprits se sont frôlés
Leur corps valeureux espère.











Portrait 0.4

Vous la croiserez là-bas
Galerie marchande de La Part-Dieu
Aux puces, au Marché Croix-Roussien du dimanche
Vous pourrez la croisez partout
Car elle va là où tout le monde va
Par-ci et par-là
D'une allure de bulldozer
Efficace, l'oeil aux aguets
Soupçonneuse et pragmatique, elle va
Absorbée d'idées ménagères
Happée par la cohue du temps conquis.

On pourrait penser qu'elle n'a d'autres soucis
Que du manger, du boire, du dormir
Du devoir accompli, des charges financières
Qu'elle n'oeuvre qu'à son ministère
Elle a si finement ligoté ses désirs
Pour masquer ses peurs de petite fille
La goutte de sang perlant sur l'aiguille
Le parfum d'un baiser en levant les paupières
Elle a si parfaitement clos le jardin
Rien n'en sort plus, et rien n'y entre
La belle jardinière dort le monde entier dans son ventre
Et Dieu, inquiet, guette fébrilement la césarienne.

Certains jours cependant, l'air marin
Défriche l'avenir sous de brûlants embruns
Tiraillant cette femme entre louve et chienne;
On ne peut dire si le chaos la brisera
Ou si la brise sur un souffle chaud la portera
Magnifique, libérée de son âpre destin.











Portrait 0.5

Il est entré dans la souffrance
De biais, par la porte de service
Il a frappé à Félicité
S'est égaré
Sur un escalier d'acier en colimaçon.
Au petit jour
Comme s'il fut rendu de bacchanales nocturnes
Il contemplait sa face décomposée
Dans un saladier de vomissures.
Certains maux sont violents
Qui expriment le dégoût
Que le corps retranscrit.
À tous ces actes commis
Il est possible de donner un sens.

Ce matin-là,
Il se sentait proche de rendre l'âme
Dans le saladier de Pyrex
Des filets de bave sous le menton
Il rendait tripes et boyaux
Avec la conscience aiguë d'évacuer sa rancoeur
De se débarrasser des amertumes subies la veille
Comme s'il devait expier une faute
Comme si le besoin irrépressible de se vider
Aurait pour résultat de le nettoyer
De le laver de l'intérieur
De le rendre nu du dedans.
Il rendait tripes et boyaux à la surface
Il les rendait par spasmes violents à la vie
Il s'en libérait comme de choses encombrantes
Et la souffrance physique qu'il éprouvait
Jouait comme un analgésique
Sur la douleur mentale
Qui la nuit durant l'avait torturé.
Dans un chaos de pensées
Les mots sifflaient au-dessus de sa tête
Comme des obus dans un tonnerre de feu
Dans un tourbillon de désespérance
Sous des torrents de paroles boueuses
Où il s'acharnait à faire persister la raison
- Mais elle n'était qu'un limaçon gluant
Plaqué à la vitre froide
D'une fenêtre battant au vent -.
Il lui faudrait remonter
Le long serpentin des tourments
Brûlé de calcaire
Avant d'entrevoir la lumière
- Comme une injure à l'aveugle de cette nuit -
Par le judas minuscule de la connaissance.
Au travers d'un kaléidoscope
Aux fragmentations pastel
Il revivrait une dernière fois son agonie
Assis au sommet de la compréhension
Encore à demi-étourdi, certes
Mais illuminé d'une beauté
Insufflée par cette vision nouvelle
- Il verrait les macabres pulsions se briser
Comme des vagues écumantes
Sur la digue des non-dits.
Il distinguerait au loin le long cortège
Des mots à venir, des questions à poser
Des réponses à rendre
Une lente procession que rien ne presse
Il apprendrait ainsi la patience
Du séquoia qui croît insensiblement chaque jour
Vers son azur nourricier.



















Portrait 0.6


Dans la chambre tiède et sombre
Où les chairs lasses ont échu
Au hasard des couchers successifs,
Sous la couette il se roule en boule
Fébrile et pacifique
Comme un tigre allongé dans sa cage
L'oreille attentive aux froissements des tissus.



Elle est allongée près de l'homme
Avec qui elle partage la vie
Comme elle il est inquiet
Il ne sait pas ce qu'il soupçonne
Il sait de façon instinctive
Il a peur de perdre cette femme
- Il songe
Qu'il a peur de perdre cette femme
Parce qu'il l'aime.

Peut-être est-ce seulement
L'idée de l'amour qu'il aime
Il est trop tôt pour lui
De constater leur dysharmonie.


Quand il accole son corps languide
Au corps chaud et divaguant de son épouse
Elle a comme un spasme, une répulsion
Son corps se crispe dans le refus.


En rêvant à ce possible amour,
Entr'aperçu ce soir de fête,
Avec cet homme couché près d'eux
Dont elle entend le souffle
Tamisé par la nuit
Comme il entend le sien,
Précipité, fort, ivre
Comme s'ils étaient les seuls à vivre
En ces instants,
Elle prend un acompte sur la vie.

Et lui est devenu moite
À force d'imagination
Il rêve de l'étreindre
Il redoute que ce soit l'autre, le mari
Pourtant, il aimerait l'entendre gémir
Et au cœur de ce paradoxe exténuant
Il entend une voix en son for intérieur
Elle donne la mesure de la confiance
Qu'il lui accorde, elle dit
Qu'elle pourrait céder à son mari
Qu'elle l'a déjà accepté bien des fois
Qu'elle ne le fera pas
Car elle craint de blesser
Celui dont elle espère tant.


Il ne s'endort pas de la nuit
Au petit jour, ses cernes parlent pour lui
Elles disent bonjour le ravissement aux lèvres
Elles embrassent des joues de café et de miel
Et si leurs doigts retardent
L'instant de la caresse
Le rythme de leur cœur
S'est mis à l'unisson.


















Portrait 0.7


Vingt ans de porcelaine
Quarante années de rêves parentaux
Un siècle de vernis social
Au bout de la branche
Parmi les frondaisons millénaires
On les regarde d'en bas
Porter leur nom bien haut.
Ils ont les défauts de leur âge
L'égocentrisme débordant comme un égout
Une soif de l'autre à l'assécher
Ils sont arrogants, pénétrés d'eux-mêmes
Insouciants et frivoles
Disponibles ou renfermés
Ils cultivent déraison et cynisme
Pratiquent obsession et billevesée.

Passé ce regard-là, on les perçoit autrement
Ils montrent une foi intense en la vie
Lorsqu'ils ont délaissé leurs modèles
Ils attirent la sympathie, partagent l'amitié
Pétillants comme des bulles de coca
Sur les pistes de danse envoûtantes
Leurs jambes endiablées swinguent.
Ils ont des chansons qu'ils aiment
Des airs sur lesquels pleurer
Ils ont des soucis qui s'oublient
Les problèmes d'argent de leurs parents
Ils dorment épargnés de la vie
Seuls, à deux
Leur générosité les fait rassurants
Ils pétrissent la pâte de la fidélité
Comme des aveugles au toucher surprenant
Bien que l'éternité n'ait duré qu'un été
Ils conservent intacte leur vision neuve du monde.
Ils célèbrent les passions
À la façon d'affectueux oursons
S'engourdissent de tendresse et d'amour.
Ils saupoudrent la vie de leurs rires cristallins
Et ils jouent,
Ils aiment encore beaucoup jouer
Jouer à qui perd perd
Jouer à qui gagne qui?
Ils jouent à jouer.

Innocents et cruels, ils explorent
Le vieux monde englouti
Tapinent avec les loups
Flirtent avec les agnelets
Sans gaucherie ni veulerie
Le guide du sourire en poche
Leurs études sont comme...
Un long frisson qui les parcourt
Sur la cendrée où ils se plaisent à transpirer
Ils portent des flambeaux
Des flambeaux d'espoir
Et des flambeaux de craintes.

Ils sont comme des rivières de diamants
Ruisselants
Etincelants
Apaisants.
























Portrait 0.8


Le matin vient toujours trop tôt
Pour l'être de la nuit
À l'or concupiscent des cieux
Il préfère le réglisse des ténèbres.
En repoussant la couverture
Avant même d'ouvrir un oeil
Il fredonne une ouverture
De sa composition.

Sa première cigarette il la grille
Avec son pain sur un reggae
Dans sa tête s'agite un florilège:
Les meilleurs chorus des maîtres
Et les démangeaisons le reprennent
Entre deux tartines, un rift de guitare.
Il mène une vie parallèle
Dans un monde proche mais
Excentré de la réalité quotidienne.

Ses paroles redoutent les oreilles
Son maître mot : la musique.
Il est musicien comme d'autres sont en vie.
Ses phrases semblent passées au hachoir
Il ne joue pas legato
Il parle par onomatopées
Un français mâtiné d'anglais
D’italien ou d'afro-cubain.
Il parle avec le swing du coeur
Et les tons chauds d'une basse
Comme le ronron d'un gros chat moelleux.

Il ne sera jamais un Miles
Un Stan, Un Bob, Un Franck...
Ils sont inégalables
Ils les a aimés dès la première écoute
Au premier morceau, peut-être à la première note,
Mais il progresse, de façon régulière
Il teste son style dans des soirées
En échange de menus picaillons.
On souhaite devenir grand
Et l'on demeure petit et humble
C'est comme une loi à laquelle il faut se plier.
Pourtant la vie, amère, ne corrode pas ses rêves
Il a le monde à sa portée
... musicale.

Décalé en permanence, il s'extasie d'un film
Quand tout le monde l'a oublié.
Son étourderie n'est pas feinte
Dix secondes et trois mesures
L'ont transporté ailleurs
Y'a un piano dans son cortex
La musique est cérébrale
Y'a plus place pour le reste.
La plupart des gens perçoivent les images
De la vie ou des rêves
Comme les images d'un film
Lui, il en entend seulement la musique.
Dans le métro il tambourine
Claque des doigts en mesure
Sur les mélodies chamallows de la musiquette.
C'est tout son sang
Qui se mêle à l'encens
Son corps qui s'offre
Au divin opium.


Il est musicien.
Il rentre chez lui,
Il tourne la clef de sol
Dans la serrure,
Rien n'est différent d'ailleurs
Ça ressemble à n'importe où
Pourtant ici rien n'est pareil:
Fermez les yeux
Ecoutez.







Portrait 0.9


Elle et Lui, lorsqu'ils se rencontrent
Sont deux lucioles venues boire
Au même étang merveilleux.
Ils ne prononcent pas les mots calibrés
Ils les connaissent à peine
Ils ne posent pas les questions usuelles
Ils les ont oubliées
Ils se disent des phrases rares
Celles qu’énoncent les amants éternels
Peux-tu me dire comment tu rêves?
As-tu chevauché des nuages ?
Qu’importe le sens du vent
Parfois les idées brûlent comme du papier...
Ils ont des phrases comme ça
Ils cherchent un chemin à leur devenir
Quels mots as-tu inventés aujourd’hui
Pour dire l’inexprimable ?
Quelles pensées d’amour ont surgi en toi
Depuis le crépuscule de l'enfance ?
Je vais te parler de mon rapport à la mort
Je vais te raconter comment je vis ton corps
Lorsque je me retrouve seule dans le grand lit,
Je vais te signifier mon amour pour toi
En te narrant l'étrange et folle histoire
Dans laquelle je me suis aventurée
Durant ton absence, en cette longue nuit
Ce doux voyage en solitaire
Si loin de toi et si proche,
Proche de la vie et des étoiles
Si chaud, si sensuel, intime.

Ils écrivent leur amour à l’encre indélébile
Tracent dans leur chair les raies
D'une jouissance lumineuse
Ils sont mutants, peut-être,
Poètes, chantres d'une virginité
Nourrie d'authenticité et de sincérité.

Ils sont comme deux lucioles
Éphémères,
Éternelles
Libérées des entraves du temps
Venues s'abreuver le court instant d'une vie
À la source sacrée du magnifique.











































Portrait 10.0


Il a cet air abattu
Dont il ne se départit jamais
Il le porte comme un complet gris,
Ne l'ôte pas même pour dormir.
Il parle d'une voix traînante
Une voix blanche, atone
Elle parle encore la nuit
Dans l'insomnie des nuits blanches.
Il marche arc-bouté
Les épaules tombées en avant
Chacune d'elles pèse des kilos
Depuis qu'Elle est partie.


Il aimerait la savoir morte
Il préférerait
Parce que la mort même si c'est triste
La mort c'est sain
Naturel,
Presque moral
Une présence devient une absence
Définitive.

Une plaie sans compresse
Une trahison
C'est une marque indélébile
Le tison d'un fer rouge
Brûlant la peau à nue.

Il faut avoir beaucoup aimé
Pour haïr beaucoup.
Les mots ne lui semblent
Jamais assez forts
Pour évoquer son dégoût
Ça passe et ça repasse dans sa tête
Un mal lancinant
Obsédant

Qui n'en finit jamais
Jamais un instant de répit
Taire, taire ce bruit dans sa tête!

Il songe à la tuer.

Il pourrait l'étrangler
De ses propres mains
Il pourrait.
Il prie
Afin de ne jamais la croiser
S'il la voyait en face de lui
Sur le trottoir, à dix mètres
Il se ruerait sur elle
La couvrirait de coups
Des coups bas dans le bas-ventre
Des coups de pied dans la tête
Puis ses doigts enserreraient son cou
Ça ne prendrait pas vingt secondes.
Ensuite, il ne sait pas
Il n'y a pas d'en suite
La haine incite au meurtre
La suite ne peut être que détestable.

Il pense que rien ne le touchera plus
Désormais
Il est hermétique à tout
Ses désirs sont cadenassés
Plus envie de rien.
Il se dit qu’il doit arrêter de penser à Elle.
La seconde suivante,
Il espère qu'elle va appeler.

Il lui crachera son venin
Tu es moins qu'une chienne
Tu me donnes envie de vomir
J'ai honte pour toi,
J'ai honte pour les femmes
Des choses comme ça
Pour lui faire très mal
Pour qu'elle n'oublie jamais
Qu'il souffre de son absence
Qu'il souffre de cet abcès
Qu'un autre homme a mis dans son ventre.


Il souffre de cet enfant qu'elle porte
Qui aurait pu être sien.











































Portrait 10.1


Il porte un pantalon de pâtissier
C'est la première chose que l'on remarque de lui
Cette allure équivoque à ce carrefour passant
Cette incongruité au beau milieu de la rue.
On remarque aussi son gros pull-over gris
À l’effigie de Mickey
Et cela nous ravit un sourire.
Et lui, quand il répond à notre sourire
C'est avec un sourire carié
Un petit trait qui zèbre une peau mal rasée
Un sourire gentil, et laid
Et pour cela touchant.


Lui donner un âge nous semble impossible
Il paraît avoir dépassé la cinquantaine
Derrière ce visage hirsute
On devine la vie qui abîme
Et l'étincelle du picrate
Dans ses prunelles sombres.
Il paraît seul depuis toujours
Depuis la nuit des temps
Il ne semble être né de personne
Posséder un avenir figé.

Il sourit à ce petit garçon
Qui passe
Un quignon de pain à la bouche
Il lui offre son plus beau sourire édenté
Au petit
Qui plante ses quenottes dans la croûte.
Une lueur intense éclaire son regard
Subrepticement, il ne nous semble plus en délire
Il adresse un regard lucide
Enjoué et complice
À l'enfant
"Il est bon ce pain" disent ses yeux.

L'instant d'après, il est redevenu étrange
Etranger à l'entour
Un regard vague, un peu perdu
Un regard d'ivresse et de folie
Comme une profonde mélancolie
Qui jamais n'aurait de cesse.













































Portrait 10.2


Elle vit en harmonie avec le vide
En désaccord avec elle-même
Avec tout son sang figé
Comme un caillot dans les entrailles.

Elle est en attente.

On dirait qu'elle attend quelqu'un
Qu'elle n'attend plus.

Elle est comme une petite fille
Elle reluque, convoite
S'effarouche bien vite
Et rentre ronronner
Dans le silence de sa nuit.

Elle possède un grand appartement
On y logerait facile à trois ou quatre
Mais elle est seule
Et le demeurera longtemps.
Elle est comme une chandelle
Flamme vive, lueur d'espérance
Larmes de cire, lueur mourante
Mèche éteinte.

Elle rêve d'une étreinte
Qu'on ne peut lui donner
Une étreinte exaltée par les rots de l'enfance
Une étreinte exhalée d'images oniriques
Qui se dissolvent dans la prégnance du réel.

Pour elle un enfant
Ce n'est encore qu'un désir d'enfant.

Elle est en attente.

On dirait qu'elle attend quelqu'un
Qui ne l'atteindra jamais.


Portrait 10.3


Je suis belle, je suis femme
Chaque matin Elle se fredonne ce refrain
En fardant son visage oblong
En lissant ses grands cils noirs
Face au bienveillant miroir.
C'est une ritournelle
Pour apprivoisé le papillon
Qui volette dans son esprit
Un sphinx blanc portant sur chaque aile
Une épitaphe indéchiffrable.

Passée la quarantaine, la vérité
Nous appartient songe-t-elle,
Au petit déjeuner
En dévorant quelques revues
Revues de femmes infaillibles
Pour femmes anxieuses.
Est-elle une garce ?
Elle ne se verra jamais sous ce jour-là
Elle laisse cela à d’autres.

Elle a des velléités carriéristes
La politique est sa tasse de thé
Mais la politique la butine
Année après année
Elle donne, elle donne
Sans recevoir beaucoup
Elle donne, elle donne
Sans recevoir assez
Cependant, elle est patiente
Elle est belle, elle est femme.
Un jour, le temps des patriarches
En finira
Alors la place tant convoitée
Par herself
- La sans-grade,
La pimbêche ambitieuse
Comme on l'appelle dans son dos -
La place number one
Lui reviendra.
Si les petits cochons
Ne la mangent pas.
Méchants cochons, ignobles porcs...

Parfois, elle s’énerve,
Elle s’énerve beaucoup
Et cela l’énerve démesurément
Elle ne sait pas pourquoi
Elle réveille la petite fille narcissique
Qui dort en elle
Ses pieds trépignent sous la colère
Bien que son corps reste impassible
Une enfant hurle à l'intérieur.

Mais elle ne veut rien faire
Pour tempérer ce penchant.
Elle est belle, elle est femme
Oui, elle aime mentir
Mais en riant
Tromper parfois en aguichant,
Abuser les naifs, oh ! c’est si facile
Déclamer des sornettes,
Elle adore
Promettre, ah ! oui,
Beaucoup promettre.
Se remettre en question ?
Elle trouve les journalistes
Indécents.
















Portrait 10.4


Cette Absence...
Du chagrin sans larme
Sans épanchements hors du corps
De la tristesse en fermentation.


Il lui a vivement reproché son départ
Et il le regrette, comme toujours
Il a crié
Mais il avait tellement peur
De ne la revoir jamais.

Maintes fois, comme un assiégé
Il l'a repoussée avec pieu et hache,
Flèches et mousquet,
Enfin, par lassitude sans doute
Parce que les guerres
Ouvertes ou larvées
Épuisent leurs gens
Il l'a admise à siéger
Dans sa maison, à ses côtés
Avec l'espoir confus de l'apprivoiser
Car il comptait la ranger
De manière presque confortable
Auprès des différentes misères de sa vie.

Il a succombé à l'Absence
Et la vraie morsure de l'Absence
Est apparue
Une présence constante
Impitoyable torture de l'esprit.

Il ne possède pas cette sérénité orientale
Cette égalité d'âme devant toute chose
La patience presque orgueilleuse
De se réaliser dans le présent
De s'accomplir subtilement
Sous le ciel du moment.
Il a succombé à l'Absence
Comme on tombe amoureux de l'alcool
Non par amour, mais par indifférence
En se reniant un peu plus
Verre après verre
En s'accouplant avec le tiède
Pour ne pas épouser le froid.

Il vit avec l’Absence
Comme auprès d'une compagne prude
Tyrannique et sans âme
Virtuelle et inquiétante
Constante à moitié
De la cire brûlante
Sur un parquet d'interrogations.

Souvent, il se sent comme un garçonnet
Aux rêves démesurés d'indépendance
Qui s'époumone de colère
Quand maman quitte la pièce.

Un jour, il se fait une suggestion
Cette femme n'est pas responsable
De la vacuité dans laquelle il a échoué
Il y a trop de vanité
À désirer l'autre bourrelé de remords
Il y avait là un paradoxe
Dans cette demande fébrile
Qu'elle prenne à sa charge
L’incapacité qu'il a, lui,
De bien vivre son Absence.

Dessine ton avenir
Se dit-il
Accepte l’abandon
Parcours ton pays silencieux
Où couvent les frémissements des printemps
En appréciant cette solitude passagère
Tu prendras connaissance
De la mesure de ta force
De la force de ton amour
Pour toi
De tous les possibles amours.



Il comprend que ce n'est pas elle
Qui l'abandonne mais lui
Qui se sent abandonné
Alors, il se plaint de ce que la rivière
Est trop large à franchir
Comme il n'a pas l'idée
De construire un pont.






































Portrait 10.5


Elle a tout compris de lui
Son âme lui est si approchable
Il la lui offre dans chaque regard
Dans chaque sourire, dans chaque soupir
Ses mots sont si nets
Dans leurs bulles mordorées
Qu'ils semblent écrits pour elle
Elle qui jamais n'a su
Déchiffrer la moindre partition
Recueille chaque note de sa bouche
Dans ses mains pleines de douceur.


Lorsqu'il brandit un sexe roide
Comme un diable tend un crucifix
Elle sacrifie mille candeurs
À l'amusement poétique
Ensemble ils boivent l'onde pure
Le Léthé de five o'clock
Si délicat à leur plaisir
Ce bel enivrement des sens
Que bien vite à bout de ressources
Elle tire le diable par la queue
De ses mains pleines de bonheur.


Elle danse la vie sur la musique
Dont il instruit leur univers
Elle est sa muse en poésie
Ce qui l'amuse et la grandit
Ils n'ont ni peur, ni doutes
La vie germe dans leur ventre
C'est une fleur aux pétales bleus
C'est un parfum ardent et sensuel
C'est une tige-liane, elle court
D'une âme à l'autre comme la caresse
D'une main pleine de ferveur.



Portrait 10.6




Il n'a aimé qu'elle.
Il se dit cela
Un peu surpris lui-même du constat.

La photographie a été toute sa vie
Trente années de dévotion
De travail et d'amour
Une passion absolue, contraignante
Comme une maîtresse.

Des femmes, il en a connu un grand nombre,
Il les a shootées,
Admirées
Elles lui ont inspiré de la tendresse
De l'amitié,
De la poésie
De l’amour,
Parfois, de la compassion.

Pourtant, jamais il n'a aimé une femme
Comme il a aimé sa compagne.
Librement
Débarrassé des préjugés de son éducation
Libéré des miasmes torturantes
De l'autopunition
Purifié.

Cette femme à la peau si douce
Et si noire.

Il n'a aimé qu'elle.








Portrait 10.7


Elle a la douceur de l'enfance
Dans ses yeux bleu myosotis
Le geste lent, mal assuré
Compréhensif et caressant.
Au ralenti son corps exsangue
Au ralenti son corps se meut
Elle aspire l'air à petites bouffées
L'esprit n'est plus tonitruant
Les valeurs d'hier sont flétries
Le bonheur, c'est d'encore vivre
Avec des appétits parcimonieux.


Viennent les nouveaux dimanches
Saine revanche sur l'hier
Les enfants des enfants éclipsent
Désastres et immobilité.
Les enfants des enfants sont tout
Pour elle.
Ils sont échos de gaieté de son enfance
Bourrasques de souvenirs heureux
Ils sont le lien
Entre l'ailleurs d'avant
Et l’autre part futur
Ils sont l'à présent pour toujours
Le présent magnifique
L'offrande radieuse
La source qui s'écoule
Le ruisseau qui s'étend
L'onde qui étanche
Le murmure de la vie
Qui va, d'une femme à l'autre
D'une vie à une autre vie.

4

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Dranem · il y a
J'aime beaucoup ces portraits; cette forme narrative et poétique un peu comme dans la vie mode d'emploi de Georges Perec ... à relire de haut en bas et de bas en haut. Une belle surprise littéraire !
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Guy Pavailler · il y a
Heureux que cela vous plaise. Merci d'avoir pris le temps nécessaire pour apprécier ces écrits. (Et pour rappeler comme il est jouissif de lire G.Pérec, en prenant le temps de s'immerger dans son oeuvre, parfois déstabilisante au premier regard).
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Dranem · il y a
A relire donc... Les choses bien sur mais aussi l'Homme qu dort ... deux ouvrages que j'ai encore dans une première édition !
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Patrick Gibon · il y a
quelle baffe! un fleuve impétueux, une musique des sphères en liberté, l'humanité en concentré de ces tranches de vie, quel œuvre magique et magnifique, à lire et relire, à voix haute, en pensée par tous les bouts à dévorer à pleine dents!
dommage, probablement parce que trop long pour les critères de short, qu'il ne soit pas en sélection! je partage sur mon fachebouk, et vide dément!

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Guy Pavailler · il y a
Merci Patrick pour votre élogieuse critique. Et merci pour le partage.
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Patrick Gibon · il y a
dès que possible je lis d'autres textes de vous et je suis sûr que je ne serais pas déçu!
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Mireille.bosq · il y a
ça fait beaucoup de caractères tout ça. ça entre chez Short? j'avoue, je n'ai pas eu le courage de lire de plus la mise en page est bizarre. je ressens toutefois l'énormité du travail.
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Guy Pavailler · il y a
Il s'agit surtout du bonheur d'écrire.
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