3
min

Petit drame

Image de Pierre C

Pierre C

1982 lectures

44

LAURÉAT
Sélection Jury

Recommandé
Pour vous raconter aussi sec la drôle d’histoire d’un mec, qui en bavait avec sa femme, pourquoi pas se le faire en slam ?! Je respecterai donc les codes de ce genre qui se déclame : narration en prose rimée où tous les mots de la gamme ont droit de cité. Permettez que j’entame maintenant l’histoire de ce drame. Ce type-là, c’était pas un rebeu ni même un keum de la banlieue, juste un gars type rond-de-cuir que la vie ne faisait plus rire. Au début, tout allait pour le mieux, ça baisait sur la table comme au pieu, Marthe avait l’amour dans les yeux et Jean était un homme heureux, mais ce salopard de temps est mauvais pour les amants et avec les ans tout s’était barré en couilles. Si bien que maintenant, il faudrait faire des fouilles, croire à Cendrillon et sa citrouille pour trouver un soupçon d’amour chez les Bertouille. Ce n’est rien là que du bien banal, me direz-vous. Le monde est rempli de désillusions, pour le sang royal comme pour le vagabond. Alors casse-toi avec ton mélo à deux balles, si c’est ça il vaut pas un clou ! Mais laissez-moi continuer mon récit, loin d’être terminé il ne commence qu’ici. Jean, petit comptable minable, coincé entre son imper trop grand et son cartable, avait au cours des ans accumulé une telle rancœur à l’encontre de celle qui avait enflammé son cœur qu’il ne bouffait, dormait, respirait, bref ne vivait que pour lui faire payer son malheur. Ainsi donc, englué jusqu’au fion dans ce mariage qui ne valait plus un rond, Jean, mauvais comme une teigne, s’accrochait à sa haine, bien décidé à faire raquer la note à cette salope.

Un jour l’occasion se présenta, au détour d’un hangar, lorsque Jean tomba, par hasard, sur un sac de mort-aux-rats. La découverte de cette poudre blanche, dérivée du trioxyde d’arsenic, sonna l’heure de la revanche pour Jean qui se souvenait de ses classiques. Ce poison notoire dans l’histoire ne faisait pas dans la dentelle, autre que noire, et avec lui la sentence était sans appel, qu’on s’en rappelle ! Mais ne vous méprenez pas sur les intentions de Jean car si ce nœud dramatique fait rebondir notre action ce n’est pas dans le sens le plus évident. En effet, Jean possédait pour le dramaturgique un goût prononcé et avait fomenté un plan bien plus machiavélique que celui auquel vous pensez. Je pourrais vous faire languir jusqu’à la fin sans répit et ne vous laisser lire ses desseins qu’en fin de récit, mais ce n’est pas là mon but car j’ai en réserve une autre chute. En fait, Jean vit de suite dans cette coïncidence fortuite, le moyen de faire d’une pierre deux coups à tous les coups. Plutôt que de faire crever Marthe à petit feu et de risquer la tôle jusqu’à sa dernière heure, ce qui à ses yeux était lui faire beaucoup trop d’honneur, il préférait ingérer le venin jusqu’à rendre l’âme et de la sorte faire de sa femme un assassin infâme. En recourant à ce stratagème, Jean ne réglait-il pas tous ses problèmes ? Il n’avait plus à tirer une existence dont il ne voulait plus et il tenait sa vengeance en sus !

Jean ramena son poison à la maison et mit son plan à exécution ! Il commença à consommer de ce met en fin gourmet tantôt en guise de sel sur ses pommes de terre ou comme tel avec un peu d’eau dans un verre ! Malgré cette bonne volonté, les premiers symptômes tardaient à se manifester et Jean pestait comme un môme de n’avoir pas même le gosier irrité. Peut-être était-ce après tout un simple souci de posologie ? Jean doubla du coup la dose pressentie. Enfin, au bout d’une semaine d’attente angoissée, Jean se sentit atteint de nausées et de violentes poussées de diarrhée. Encouragé par ces signes avant-coureurs, il continua à ingurgiter la substance toxique de bon cœur. La semaine suivante précisa les symptômes : coliques néphrétiques et gueule de fantôme. Enfin, les vomissements et cuisantes brûlures stomacales eurent raison de ses doutes quant à l’issue fatale. Jean sentait l’ombre spectrale de la mort planer au-dessus de son corps mais il lui fallait s’assurer encore que Marthe ne puisse échapper à son sort. Quand Jean fit venir le médecin de famille pour lui confier ses soupçons, il ne fallait pas être un génie pour en avoir la confirmation. Le pronostic était écrit sur sa mine cadavérique. On l’embarqua d’urgence à l’hôpital Saint-Bonaparte, sous le regard médusé de Marthe, mais il rendit l’âme non sans avoir crié dans un ultime râle : « Marthe m’a tué ! ».

La suite se laisse deviner sans peine. Marthe eut beau clamer son innocence, elle fut incarcérée à la maison d’arrêt de Fresnes en attendant que soit prononcée la sentence. Tout se déroulait à merveille, Jean pouvait mourir sur ses deux oreilles. Cette dernière phrase aurait pu servir de conclusion mais un rebondissement subit relança l’action. Pour constituer son dossier, l’instruction exigea que l’on fit, en pure formalité, une autopsie approfondie du corps sans vie, mais ce que révéla le rapport du médecin légiste ne confirma nullement la première piste. Dans le sang de Jean, on ne trouva pas la moindre trace de poison. Ce revirement étonnant plongea l’enquête dans un océan d’incompréhension. Toutefois, à défaut de trioxyde dans son urine, on retrouva dans son bide quelques grumeaux de farine.

Après l’interrogation vint l’explication. Aussi incroyable que cela puisse paraître, ce con s’était fait la peau avec de la farine pâtissière, ce qui muait ipso facto le meurtre en mort naturelle et débouchait sur un acquittement sans appel. L’histoire ne mentionne pas le Mac Guffin qui nous donnerait le pourquoi de cette farine dans un sac de mort-aux-rats. Et cela est sans importance car seules nous importent les conséquences : abusé par les mots, Jean comme un idiot s’était intoxiqué à la méthode Coué.

Voilà avec quelle ironie cynique la vie fit la nique à un pauvre nul qui prit de la fécule pour de l’arsenic !

44

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Arlo
Arlo · il y a
Écriture originale dans le style journalistique. J'aime.. Vous avez le vote d'Arlo qui vous invite à découvrir son TTC "le petit voyeur explorateur" et son poème "découverte de l'immensité" dans la matinale en cavale 2016. Bonne soirée à vous.
·
Image de Naradine escaña
Naradine escaña · il y a
eh ben... Mélanger du slam à un petit conte d' humour noir, fallait oser ! En tout cas, une jolie réussite !
·
Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
Chouette!
·
Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
En conclusion, on pourrait dire: qui croyait prendre est pris... mais l'élément farine à la place du mort-à-rat n'est pas très crédible...et manque d'inspiration. Sinon, le style direct sonne plutôt bien! bravo!
·
Image de médard
médard · il y a
Ah Bon!
·

Vous aimerez aussi !

Du même auteur

NOUVELLES

La 2 CV bourdonnait dans la nuit noire. Seuls les phares oblongs dispersaient une lumière jaune sur le macadam encore tiède. — Merde François, on est complètement paumé, là !...

Du même thème