Pas vu venir

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Thème

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Elle est dans un bar.
Pas pour se faire draguer, non.
Une femme ne peut-elle pas être dans un bar sans se faire draguer ?
Non, bien sûr.
Elle savait qu’on allait l’entreprendre.
Honnêtement ?
Elle aurait été déçue du contraire.
Le doute.
Alors, quand le type s’est approché, elle a été rassurée.
Ah, tout de même !
Il n’est même pas vraiment beau...
Puis, très vite, ennuyée.
C’est quand même pas croyable de pas pouvoir être tranquille dans un bar !
Elle lui sourit quand même.
C’est ironique.
Ou pour vérifier qu’elle lui plait.
Ou pour le remercier.
Au fond, c’est gentil d’avoir prêté attention à elle.
Elle regarde comme il la regarde.
Comme il la regarde !
Elle en est même un peu surprise.
Ca la flatte.
Elle sourit.
Il trouve que c’est bon signe.
Il a l’air plus confiant.
Il se lance dans des blagues.
Connues.
Ça commence à l’agacer.
Pour qui il se prend ?
Il croit vraiment qu’elle va lui céder ?
Ah, ça ! Il ferait beau voir !
Elle est sereine.
Elle sourit d’autant plus.
Elle rit sous cape, même.
Ca fait pétiller son regard.
Il n’est pas du tout son genre.
Mais alors, pas du tout.
On dirait qu’il ne se doute de rien.
Il a l’air de trouver que ça se passe bien.
Ca l'amuse.
Et puis, il sait qu'elle a déjà quelqu’un dans sa vie.
Qui n’est pas pire qu’un autre, surtout pas que celui-là.
Elle ne sait plus bien comment le rembarrer,
Mais sait qu’elle va le faire.
Elle en est sûre.
Elle commence à être importunée.
Elle le trouve lourd, en fait.
Mais c’est dur de s’en décoller.
Le jeu ne l’amuse plus.
Mais c’est dur de s’en décoller.
Il a pris de l’assurance,
Il parle trop près de sa bouche.
C’est vraiment dur de s’en décoller.
Pour s’éloigner de son haleine, elle reprend un verre.
Elle commence à être pompette.
Elle dialogue intérieurement.
N’écoute plus depuis longtemps.
Il n’est vraiment pas beau.
Le pauvre.
Ça lui fait presque pitié.
Il lui parle de son histoire qui n’a pas marché.
Tu m’étonnes, elle pense.
Mais il a l’air triste.
Elle a mal pour lui.
Elle voudrait le prendre dans ses bras.
Il est vulnérable.
Non, elle va plutôt payer la prochaine tournée.
Hein, si c’était moi qui t’offrais un verre ?
Ça la fait rigoler.
Pour emmerder les convenances.
Elle se rend utile.
Admire sa propre empathie.
Prend un certain plaisir à le consoler.
Un peu de compassion, c’est permis, non ?
Ca ne doit pas marcher souvent, quand il aborde une femme.
A draguer dans les bars, comme un paumé.
Il larmoie gentiment dans sa bière.
C’est vrai qu’il est attachant, quand même.
Elle se sent presque proche de lui.
Elle s’est vraiment rapprochée.
Sans s’en rendre compte.
Il se rapproche aussi, mais elle ne peut trop rien dire.
Du coup.
De toute façon, il ne pourra pas aller plus près
Maintenant qu’il lui parle dans la trompe d’Eustache.
Mais bon, elle ne veut pas le vexer.
Il est quand même gentil.
Il lui propose de sortir prendre l’air.
Peut-être qu’il ne se sent pas bien.
C’est mort dans ce bar, si on allait ailleurs ?
Tiens, c’est drôle, c’est ce que j’allais dire.
Un autre point commun.
Avec l’ennui et une nostalgie un peu grise.
Elle a un peu de mal à marcher, finalement, après tous ces verres.
Ça lui fera du bien de prendre l’air aussi.
Elle titube – merde, faut pas que ça se voie.
Il le voit bien sûr, il ne regarde qu’elle.
Alors il l’aide en passant son bras sous son aisselle.
La sienne, d’aisselle, est un peu trop près de son nez à son goût.
L’odeur l’indispose.
Mais bon, c’est gentil.
Un brave gars inoffensif.
Peut-être a-t-elle juste un peu la nausée.
En fait, marcher, ça la gonfle prodigieusement.
C'est plus dur que prévu.
Mais elle est fière, elle ne va rien dire.
Elle va rentrer chez elle.
Et puis, soudain, elle trébuche.
Comment se fait-il ?
Sa bouche atterrit sur sa bouche.
Il l’a fait exprès !
Mais bon, elle n’est pas bien sûre de ne pas l’avoir provoqué, plus ou moins.
Elle ne veut pas avouer qu’elle ne maîtrise plus trop ses mouvements.
Elle est restée dans ses bras le temps de la réflexion.
Faire la mijaurée maintenant, c’est passer pour une allumeuse.
Ce n’est pas une allumeuse.
Et puis c’est trop tard.
Puisque c’est foutu, autant en profiter.

Elle va rentrer chez elle.
Mais elle est fière, elle ne va rien dire.

Ce n'est pas de sa faute.
C’était une coïncidence.
Pas vu venir.
Pas plus que la dernière fois.

Le hasard, cette petite pute prévisible !
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Marie · il y a
Votre héroïne est bien dans une coïncidence inévitable tant elle se répète fatalement. Et ce monologue intérieur est très savoureux. Mon vote. J'ai cavalé aussi dans la Matinale mais en prose avec "Saint-Germain".
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Jean Calbrix · il y a
Tout un poème ! J'adore ce discours interne qui n'arrête pas de se contredire, et ces formules un peu anciennes que l'on retrouve avec bonheur comme : Ah ça ! Il ferait beau voir ! Bravo, Lily, pour cette belle tranche d'humour. Vous avez mon vote.
J'ai un fauteuil pastichant le célèbre buffet de Rimbaud. Si vous désirez y prendre place : http://short-edition.com/oeuvre/poetik/le-fauteuil-rimbaldise

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Rabaté Leslie · il y a
Merci beaucoup pour ce chaleureux commentaire, tout autant que l'assise de votre bergère ! J'ai en effet beaucoup aimé la pause que je viens de prendre dans les bras de votre fauteuil... c'est si agréable, un petit échange de poésie...
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Sophie Copinne · il y a
Pas vu venir et pourtant prévisible.
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Sam75 · il y a
Sec, efficace, dérangeant... J'aime.