NATIVITÉ

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Plaisir, besoin, ivresse, tourment, drogue, obsession, compulsion, consolation et éclats de rire... bref, ECRIRE !!! Ecrire ma vie, vivre mon écriture. Chaque jour et toujours. Pour ma Joie qui  [+]

Vint ce jour de décembre,
Jour de tous les dangers.
Je te sais, Miriâm,
Plutôt je te devine,
Jeune femme affolée
Lorsque tomba l'ordre impérial.
Partir pour Béit Lèhèm !
Dans ton état !
Avec ces chemins défoncés,
Dans la touffeur et la poussière !
Et surtout prévoir tout, au cas où...
Tout, en si peu de temps
Et en abandonnant le moïse d'osier
Qu'avait tressé Iosseph !
Les langes, les brassières, les grenouillères,
Des choses très chaudes pour la nuit,
Bien sûr le plaid en laine
Car les nuits de Judée sont fraîches en cette saison,
Sans oublier les précieux onguents
Le miel et l'huile d'argan
Recommandés par ta vieille cousine.
Bref, prête ou non,
Il fallut décamper.
Obtempérer.
Qui peut résister à Caesar Augustus !


Te voilà donc pâlotte sur l'âne conduit par Iosseph,
Pesante et tressautante.
Chaque coup de sabot te déchire le dos.
D'une main, tu te cramponnes à la crinière du baudet
Ta dextre soutient ton ventre
Attentive à la moindre contraction.
Ton homme, comme d'habitude
ne dit rien, presse le pas.
Peut-être prie-t-il tout bas ?
Parfois il se retourne,
Hoche la tête,
Te sourit bravement.
Qu'il est inquiet, le pauvre homme !
Et qu'il le cache donc mal.
Toi, courageuse Miriâm, souvent d'une voix douce,
Se voulant proche et persuasive,
Tu tentes de calmer les ardeurs de ton petit hôte
Mais lui ne t'écoute pas !
Il n'en fait qu'à sa tête,
Se trouve trop à l'étroit,
Donc ose les galipettes
Et même des saltos
Car tes secousses lui plaisent,
Tout ce chambardement,
Cet air de grandes vacances,
L'avant-goût du campement.
Le dialogue est secret,
Intense votre communion.
— Franchement, future maman,
Tout Seigneur que je suis,
Puis-je donc être intranquille ?
— Fais comme tu veux, baby,
Moi, comme je pourrai.
Seras-tu jamais raisonnable ?
Je suis la servante de mon Seigneur.


Cette fois, c'est l'heure.
Soudain ce cri atroce,
Les flancs du baudet ruisselants...
On n'y coupera pas :
L'enfant naît !
Décidément pas sage,
Il force le passage.
Agite-toi, Iosseph, il faut faire vite.
Inutile de quêter, de redemander,
On te l'a expliqué cent fois :
Pas de place, rien, plus un seul lit ! on vous dit.
Trop tard, c'est fermé.
לא תודה! Nada ! Sory ! ا شكرا Bye bye ! Ouste !
Tout ça parce que Caesar
Veut compléter ses listes électorales
En jetant le pays entier
Sur les chemins.
Passez donc votre chemin !
Mais c'est l'enfant déjà qui se fraie un passage...
Vite ! vite ! ma grande, tiens bon,
Serre les dents
Et aussi le reste,
Cette grange là-bas fera notre affaire.
Et ton homme de t'enlever dans ses bras vigoureux.
Les tiens se cramponnent à son cou,
Si fort tant tu as mal,
Avec tant de confiance en lui
Que tes ongles s'enfoncent dans sa chair.
Mais l'époux ne proteste pas.
Est-ce bien le moment de faire le douillet,
Surtout quand on s'appelle Iosseph,
Soi-même fier fils d'Ia'acob, de Sadoq et du noble ‘Azour !
Et qu'on va être père,
Père nourricier, c'est entendu,
Mais père tout de même.
Quelle différence quand on aime ?
Chut ! ma chérie, ne dis plus rien,
Tout est bien, je t'assure.
Court répit entre deux assauts...
Confortable, l'épaisseur de la paille
Douce et attentive nuit
Qui tient lieu de berceau.
Tout peut commencer, ou plutôt finir bien :
Lorsque se précipite l'accoucheuse
Mandée par un hôtelier charitable,
C'est un vagissement qui l'accueille
Et fête son entrée !
In terra pax hominibus bonae voluntatis.


Oui, cette nuit-là,
Je te sais courageuse, mon amie,
Je te vois comme si j'y étais,
Mère épuisée et heureuse
Comme toutes les mères,
À peu près toutes,
Guettant le premier cri
En tendant leurs mains moites...
Iosseph, lui, bombe le torse, sourit largement, se penche,
Te caresse le front,
Y dépose un baiser badin en claironnant à la ronde
(Il n'y a personne à part, racontera-t-on, un bœuf placide et l'âne éberlué) :
« C'est vraiment un beau gars, ma foi ! »
Un beau petit accroché à ton sein rebondi
Et que tu regardes
Intensément.
Puis vient le sommeil réparateur,
Le calme,
La joie,
Une pénombre d'or
Emplie d'anges musiciens.


Tout à coup, des bruits insolites te réveillent.
Tu es seule.
Tu frissonnes.
Iosseph est parti faire des emplettes urgentes
Au seul hypermarket
Ouvert toute la nuit
Ou bien accomplir les démarches officielles de régularisation.
Mais quelle est donc cette rumeur,
Ces bruits étouffés,
Ces souffles qu'on retient ?
Ton regard bleu s'ouvre,
Le marmot vagit
Et tous ces inconnus qui vous dévisagent tous deux !
Qui s'ébaubissent !
Qui tendent leurs museaux !
Pudique, tu refermes ton cache-cœur,
Tu te recules un peu,
Tu t'étonnes, muette,
Vaguement tu t'inquiètes.
De quoi aurais-tu peur ?
Des bêlements d'un agnelet ?
Te voilà quiète
Sans tout à fait comprendre.
Peut-être n'y a-t-il rien à comprendre,
Tout à admirer !
Forcément, c'est la première crèche,
Il faut s'habituer :
Ces bergers semblent bien pacifiques,
Ils fleurent l'innocence bien plus que la fragrance,
Ils se poussent, veulent voir, sourient, hochent la tête, chuchotent entre eux
En prenant un air grave.
Ils parlent d'un message venu du ciel,
De fanfare impromptue,
D'une grande lumière,
D'une sérénade
Et toi, douce Miriâm,
Heureuse et rassurée,
Tu te rendors
Avec en ton sein
Où perle un peu de lait
Cette confidence entendue dans les lointains chantants
Qui marchent à pas célestes
Vers le matin :

" Gloria in excelsis Deo ! Gloria ! Gloria ! Gloria !... "



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Écrit à Boulogne-Billancourt pour Noël 2021.
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Cruzamor BOFF · il y a
je n'ai connu cette histoire (moi, fille d'anarchiste andalou ! lol !) que vers 6 ans, juste avant soi-disant de mourir...
Mais j'ai résisté et quelque temps encor' j'ai aimé cette histoire enfin ... tant que je n'ai pas trop connu la suite qui ressemble trop à ce que vivent encore tant de gens, hélas. Très bien raconté même pas trop modernisé au fond !

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Bellinus Bellin · il y a
Oui, en écrivant cette "variation", en rajeunissant cette page d’Évangile, j'ai pensé à tous les migrants... les parias... les damné(e) de la terre, celles et ceux qui n'ont qu'un but : fuir... pour survivre. Du coup, que ce bébé soit fils ou non de Dieu n'a plus d'importance. Il est sain et sauf. Ouf ! Ceci dit, je vous souhaite un Joyeux Noël !
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Cruzamor BOFF · il y a
on est bien dans le même esprit !
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Randolph B. · il y a
Certains y verront de l'audace.
D'autres, c'est possible, crieront au sacrilège.
D'autres encore y liront un sixième (J.S.Bach occupe la cinquième place) Évangile.
Pour ma part, j'ai lu un beau texte à l'approche de Noël.

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Bellinus Bellin · il y a
Merci, Randolph. Oui, écoutons sans tarder l'oratorio du Noël... Belle Fête pour vous et les vôtres.

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