2
min

Monochrome

Image de Guy Bellinger

Guy Bellinger

43 lectures

11

Quand vertes étaient tes années,
Que tu n'étais encore que pâte à modeler
Entre les paumes du temps,
Rien pour toi n'était impossible,
Tout était à l'avenant, tout était important,
Tu n'avais que ta fantaisie pour cible.

Dans un ciel tour à tour
Émeraude, platine ou rouge velours
Tu te racontais aux comètes,
Et c'est les étoiles qui te répondaient.
Dans le vide, de planète en planète,
Vaillant astronaute, tu t'évadais.

L'instant d'après, les reins ceints d'un pagne,
Tu décochais des flèches contre l'armada d'Espagne.
Tu te battais à Austerlitz tandis qu'à Azincourt,
Grâce à ta vaillance,
La domination de l'ennemi tournait court.
Rien qu'à ton apparition, les Vandales fuyaient Mayence.

Dans la jungle, les vilains animaux tu malmenais,
Pour le goûter, tu voulais Tarzan et c'est Cheetah qui venait.
A la fin, las de l'Afrique, vers l'île au trésor,
Perroquet sur l'épaule, noir bandeau sur l’œil,
Tu cinglais toutes voiles dehors,
Faisant des vaisseaux te croisant de brûlants cercueils.

Alors qu'avec l'aide de Robinson Crusoé
Le coffre tant convoité tu déterrais,
Sous tes pieds s'ouvrait un puits sans fond,
Qui soudain comme fétu de paille t'aspirait
Pour en douceur au bout du siphon
Sur le trône de Chine te déposer.

Xièxiè nǐ, t'étais-tu écrié,
Toi qui toutes les langues parlait.
Bientôt, en grande pompe, tu épousais
La fille – ensorcelante – d'un grand vizir,
Que tu menaçais de faire décapiter
Si de ses histoires elle n'assurait ton bon plaisir.

En ce multicolore paradis, encore pâte molle
Tu étais sûr qu'à ton avantage - espérance folle -
Te modèleraient les doigts du destin.
Savant célébré, sportif couronné, star adulée,
Ta vie future serait comme un festin
De pâtes, de jambon et de bonbon acidulé.

Tu n'en doutais pas un instant,
Tu serais le plus grand des savants.
Dans ta tête bourdonnaient tes inventions :
Baiser sur la joue qui fait des bébés,
Clé d'accès à la quatrième dimension,
Élixir de passe-muraille, lunettes à lire les pensées,

Petits bateaux avec des jambes, sous-marins volants,
Oiseaux rugissants, rats luminescents, lions bêlants,
Huitième note, huitième couleur,
Et pour l'alphabet plein de nouvelles lettres,
Sèche-larmes automatique, arrache-douleur.
Le futur, c'était beau fixe au baromètre.

* * * * *

Le futur ? Maintenant, il porte un autre nom,
Il se nomme présent.
Métro-foule-grèves
Boulot idiot-petit chef sur le dos
Déclaration d'impôts
Appartement à rembourser
Peut-être licencié
Pas de vacances cette année
Somnifères pour faire dodo
Réveils pâteux
Épouse râleuse – épouse boudeuse
Tous les dimanches chez beau-papa et belle-maman
Liste des courses
Marmots-école-rubéole
Répétition-ennui-déprime-Répétition-ennui-déprime-Répétition-ennui-dépr...

Monochromes sont tes pensées.
Ton jaillissement d'autrefois tristement canalisé
N'est plus que ruisseau rétréci.
Entre les mains du destin ta pâte n'est plus à modeler
Tout s'est raidi, ta glaise a durci
Le Temps t'a pétri sans retour et tu le sais.
.
De ce suaire sans personnalité
Pourras-tu jamais te dépêtrer ?
Par la fenêtre tu regardes morose
Les voitures, toutes molles, défiler.
Que faire ? Du quotidien tu détestes la prose,
Tu ne vas quand même pas te supprimer...

La prose ? Le mot est bien trouvé.
Tout à coup te vient, par contraste, une idée :
Mais oui, te saisir d'une plume d'acier
Et de sa pointe sèche évacuer le brome
De l'abcès, là sur ce morceau de papier.
Vas-y ! Écris-le, ce poème ! Son titre : MONOCHROME !
11

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Joëlle Brethes
Joëlle Brethes · il y a
Eh oui, le futur d'hier est le présent d'aujourd'hui qui sera le passé de demain… Aucun âge ne fait plus que le temps qui lui est imparti…
Image de Guy Bellinger
Guy Bellinger · il y a
En d'autres termes, on ne peut pas être et avoir été mais à mitan du chemin on peut toujours tenter de corriger la trajectoire. Merci pour votre fidélité, Joëlle.
Image de Vrac
Vrac · il y a
Mais où sont les couleurs d'antan, celles de l'enfance ? Sur un thème qui m'est cher (la fin des promesses de l'enfance), j'ai aimé ce poème
Image de Guy Bellinger
Guy Bellinger · il y a
Je suis d'autant plus heureux que ce poème vous ait touché que le thème vous est cher.
Image de Mome de Meuse
Mome de Meuse · il y a
Monochrome d'aujourd'hui, polychrome de l'enfance... De la féerie des rêves d'avant, de ce sésame fabuleux qu'on a perdu au fil du temps, votre poème dit tout. La bascule est saisissante! Merci de nous avoir rendu la belle enfance, foisonnante!
Image de Guy Bellinger
Guy Bellinger · il y a
Le foisonnement fécond de l'enfance, tout le monde le porte en soi (sauf mon fils qui prétend n'avoir jamais été enfant), l'important c'est de ne pas lui claquer la porte au nez. mon personnage s'apprête à rouvrir la porte...
Merci pour ce beau commentaire.

Image de Mome de Meuse
Mome de Meuse · il y a
Vraiment heureuse que vous nous prépariez d'autres éclats d'enfance.
... et pour le fiston, à mon avis, il est trop jeune encore pour se souvenir de son enfance.😊

Image de Guy Bellinger
Guy Bellinger · il y a
Vous avez raison, il faut accumuler les années pour que naisse la nostalgie.
Image de Paul Thery
Paul Thery · il y a
Hé oui, fini le technicolor ! *****
Image de Guy Bellinger
Guy Bellinger · il y a
Pas tout à fait parce qu'il y a une touche d'espoir à la fin. Mais ne sera peut-être que de l'Agfacolor ou de Ferraniacolor !
Image de Didier Poussin
Didier Poussin · il y a
Grand voyageur du rêve
Image de Guy Bellinger
Guy Bellinger · il y a
Un voyageur qui s'est écorché aux épines du réel mais qui s'apprête à reprendre la route grâce cette panacée qu'est la poésie.
Merci d'avoir apprécié, Didier.

Image de Pingouin
Pingouin · il y a
Bravo pour ce poème que j'aurais aimé écrire
Image de Guy Bellinger
Guy Bellinger · il y a
Comme vous, je ressens souvent ce regret de ne pas avoir écrit moi-même le texte que je lis. En l'occurrence, c'est un beau compliment qui me touche particulièrement.
Image de Granydu57
Granydu57 · il y a
Couleurs de la vie et couleurs de l'ennuis, merveilleuse poésie. . .
Image de Guy Bellinger
Guy Bellinger · il y a
..."merveilleuse poésie"..., c'est gentil ça, Granydu57.
Image de Stéphane Sogsine
Stéphane Sogsine · il y a
C'est vraiment très bien dépeint. J'y retrouve mes lectures et mes rêves d'enfant... Une nostalgie acide que n'aurait pas reniée Brel
Image de Guy Bellinger
Guy Bellinger · il y a
Je vois qu'enfants nous avons eu les mêmes lectures. Merci d'avoir aimé et merci aussi pour le rapprochement - flatteur - avec le grand Jacques.
Image de Patricia Burny-Deleau
Patricia Burny-Deleau · il y a
Une palette d'émotions !
Image de Guy Bellinger
Guy Bellinger · il y a
Merci pour ce commentaire coloré.

Vous aimerez aussi !

Du même auteur

TRÈS TRÈS COURTS

Il fait un temps délicieux en ce dimanche d'été 1939. Pas question de passer à côté de l'occasion pour la famille Moïse. La voici donc qui, en ce radieux début d'après-midi, quitte son bel ...

Du même thème