Monochrome

il y a
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J'ai 71 ans, mais ne le dites à personne. En fait je suis de l'école d'Henri-Pierre Roché, d'abord m'adonner à fond à ma vie professionnelle (j'étais prof d'anglais pendant 40 ans, et ça m'a  [+]

Quand vertes étaient tes années,
Que tu n'étais encore que pâte à modeler
Entre les paumes du temps,
Rien pour toi n'était impossible,
Tout était à l'avenant, tout était important,
Tu n'avais que ta fantaisie pour cible.

Dans un ciel tour à tour
Émeraude, platine ou rouge velours
Tu te racontais aux comètes,
Et c'est les étoiles qui te répondaient.
Dans le vide, de planète en planète,
Vaillant astronaute, tu t'évadais.

L'instant d'après, les reins ceints d'un pagne,
Tu décochais des flèches contre l'armada d'Espagne.
Tu te battais à Austerlitz tandis qu'à Azincourt,
Grâce à ta vaillance,
La domination de l'ennemi tournait court.
Rien qu'à ton apparition, les Vandales fuyaient Mayence.

Dans la jungle, les vilains animaux tu malmenais,
Pour le goûter, tu voulais Tarzan et c'est Cheetah qui venait.
A la fin, las de l'Afrique, vers l'île au trésor,
Perroquet sur l'épaule, noir bandeau sur l’œil,
Tu cinglais toutes voiles dehors,
Faisant des vaisseaux te croisant de brûlants cercueils.

Alors qu'avec l'aide de Robinson Crusoé
Le coffre tant convoité tu déterrais,
Sous tes pieds s'ouvrait un puits sans fond,
Qui soudain comme fétu de paille t'aspirait
Pour en douceur au bout du siphon
Sur le trône de Chine te déposer.

Xièxiè nǐ, t'étais-tu écrié,
Toi qui toutes les langues parlait.
Bientôt, en grande pompe, tu épousais
La fille – ensorcelante – d'un grand vizir,
Que tu menaçais de faire décapiter
Si de ses histoires elle n'assurait ton bon plaisir.

En ce multicolore paradis, encore pâte molle
Tu étais sûr qu'à ton avantage - espérance folle -
Te modèleraient les doigts du destin.
Savant célébré, sportif couronné, star adulée,
Ta vie future serait comme un festin
De pâtes, de jambon et de bonbon acidulé.

Tu n'en doutais pas un instant,
Tu serais le plus grand des savants.
Dans ta tête bourdonnaient tes inventions :
Baiser sur la joue qui fait des bébés,
Clé d'accès à la quatrième dimension,
Élixir de passe-muraille, lunettes à lire les pensées,

Petits bateaux avec des jambes, sous-marins volants,
Oiseaux rugissants, rats luminescents, lions bêlants,
Huitième note, huitième couleur,
Et pour l'alphabet plein de nouvelles lettres,
Sèche-larmes automatique, arrache-douleur.
Le futur, c'était beau fixe au baromètre.

* * * * *

Le futur ? Maintenant, il porte un autre nom,
Il se nomme présent.
Métro-foule-grèves
Boulot idiot-petit chef sur le dos
Déclaration d'impôts
Appartement à rembourser
Peut-être licencié
Pas de vacances cette année
Somnifères pour faire dodo
Réveils pâteux
Épouse râleuse – épouse boudeuse
Tous les dimanches chez beau-papa et belle-maman
Liste des courses
Marmots-école-rubéole
Répétition-ennui-déprime-Répétition-ennui-déprime-Répétition-ennui-dépr...

Monochromes sont tes pensées.
Ton jaillissement d'autrefois tristement canalisé
N'est plus que ruisseau rétréci.
Entre les mains du destin ta pâte n'est plus à modeler
Tout s'est raidi, ta glaise a durci
Le Temps t'a pétri sans retour et tu le sais.
.
De ce suaire sans personnalité
Pourras-tu jamais te dépêtrer ?
Par la fenêtre tu regardes morose
Les voitures, toutes molles, défiler.
Que faire ? Du quotidien tu détestes la prose,
Tu ne vas quand même pas te supprimer...

La prose ? Le mot est bien trouvé.
Tout à coup te vient, par contraste, une idée :
Mais oui, te saisir d'une plume d'acier
Et de sa pointe sèche évacuer le brome
De l'abcès, là sur ce morceau de papier.
Vas-y ! Écris-le, ce poème ! Son titre : MONOCHROME !
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Un petit mot pour l'auteur ? 26 commentaires

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Daniel Nallade · il y a
La fin est rassurante, la plume ouvre à nouveau l'aventure !
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Guy Bellinger · il y a
Merci beaucoup Daniel. Votre commentaire me rassure. J'avais conçu la fin comme vous l'exprimez mais la plupart des lecteurs ne retient de la deuxième partie que l'amertume.
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Ombrage lafanelle · il y a
J'ai adoré ce texte si réaliste. Enfant on colore le futur, le sublimant de toutes les couleurs de l'arc en ciel. Et puis le temps défile et les rêves se faufilent. Peut-etre suffirait-il d'y croire encore un peu et de rêver sans sommeiller ☀️
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Guy Bellinger · il y a
Merci pour ce si beau commentaire, si poétique. Pour vous rassurer, mon personnage va prendre sa plume de Pierrot poète et renouer avec l'arc en ciel. C'est du moins comme cela que je conçois la fin de ce poème.
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M. Iraje · il y a
Ainsi va la vie. Peu à peu, les rêves s'estompent, les projets rouillent.
Triste et amer constat.

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Guy Bellinger · il y a
Les verts paradis avant les limbes monochromes... Merci M. Iraje.
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Joëlle Brethes · il y a
Eh oui, le futur d'hier est le présent d'aujourd'hui qui sera le passé de demain… Aucun âge ne fait plus que le temps qui lui est imparti…
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Guy Bellinger · il y a
En d'autres termes, on ne peut pas être et avoir été mais à mitan du chemin on peut toujours tenter de corriger la trajectoire. Merci pour votre fidélité, Joëlle.
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Vrac · il y a
Mais où sont les couleurs d'antan, celles de l'enfance ? Sur un thème qui m'est cher (la fin des promesses de l'enfance), j'ai aimé ce poème
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Guy Bellinger · il y a
Je suis d'autant plus heureux que ce poème vous ait touché que le thème vous est cher.
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Mome de Meuse · il y a
Monochrome d'aujourd'hui, polychrome de l'enfance... De la féerie des rêves d'avant, de ce sésame fabuleux qu'on a perdu au fil du temps, votre poème dit tout. La bascule est saisissante! Merci de nous avoir rendu la belle enfance, foisonnante!
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Guy Bellinger · il y a
Le foisonnement fécond de l'enfance, tout le monde le porte en soi (sauf mon fils qui prétend n'avoir jamais été enfant), l'important c'est de ne pas lui claquer la porte au nez. mon personnage s'apprête à rouvrir la porte...
Merci pour ce beau commentaire.

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Mome de Meuse · il y a
Vraiment heureuse que vous nous prépariez d'autres éclats d'enfance.
... et pour le fiston, à mon avis, il est trop jeune encore pour se souvenir de son enfance.😊

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Guy Bellinger · il y a
Vous avez raison, il faut accumuler les années pour que naisse la nostalgie.
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Paul Thery · il y a
Hé oui, fini le technicolor ! *****
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Guy Bellinger · il y a
Pas tout à fait parce qu'il y a une touche d'espoir à la fin. Mais ne sera peut-être que de l'Agfacolor ou de Ferraniacolor !
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Didier Poussin · il y a
Grand voyageur du rêve
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Guy Bellinger · il y a
Un voyageur qui s'est écorché aux épines du réel mais qui s'apprête à reprendre la route grâce cette panacée qu'est la poésie.
Merci d'avoir apprécié, Didier.

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Pingouin · il y a
Bravo pour ce poème que j'aurais aimé écrire
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Guy Bellinger · il y a
Comme vous, je ressens souvent ce regret de ne pas avoir écrit moi-même le texte que je lis. En l'occurrence, c'est un beau compliment qui me touche particulièrement.
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Granydu57 · il y a
Couleurs de la vie et couleurs de l'ennuis, merveilleuse poésie. . .
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Guy Bellinger · il y a
..."merveilleuse poésie"..., c'est gentil ça, Granydu57.

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