Mon dialogue avec Anna (de Noailles)

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(Tentative d’atermoiement avec la mort...)

La mort : Voici que vous avez assez souffert, pauvre homme,
Assez connu l'amour, le désir, le dégoût,
L'âpreté du vouloir et la torpeur des sommes,
L'orgueil d'être vivant et de pleurer debout...

L’homme : Le croyez-vous vraiment ? moi j’ai encore à vivre
Des journées et des nuits au cœur de ma maison,
Aux rangées de ma vigne, auprès des oiseaux ivres,
Aux allées du verger, à l’amble des saisons...

La mort : Que voulez-vous savoir qui soit plus délectable
Que la douceur des jours que vous avez tenus,
Quittez le temps, quittez la maison et la table ;
Vous serez sans regret ni peur d'être venu.

L’homme : Non ! pas assez foulés les sentiers de ce Monde !
Je suis né ce matin sur mon lit d’hôpital,
Sentant proches vos mains sur ma chair moribonde
J’ai réappris la vie à cet instant fatal !

La mort : J'emplirai votre cœur, vos mains et votre bouche
D'un repos si profond, si chaud et si pesant,
Que le soleil, la pluie et l'orage farouche
Ne réveilleront pas votre âme et votre sang.

L’homme : De mon lit j’aperçois par delà les fenêtres
Un nuage, l’azur, la cime des bouleaux
Arbres de la Lumière ; ah ! revivre ! renaître
Et triompher, radieux, du noir des sombres eaux !

La mort : Pauvre âme, comme au jour où vous n'étiez pas née,
Vous serez pleine d'ombre et de plaisant oubli,
D'autres iront alors par les rudes journées
Pleurant aux creux des mains, des tombes et des lits.

L’homme : Je donne ma souffrance en échange d’un havre,
Pactisons – voulez-vous ? – un accommodement !
Quelques souffles encore avant que mon cadavre
Ne soit accompagné au dernier logement.

La mort : D'autres iront en proie au douloureux vertige
Des profondes amours et du destin amer,
Et vous serez alors la sève dans les tiges,
La rose du rosier et le sel de la mer.

L’homme : Mais... n’entendez vous point mes suppliques honteuses ?
Est-ce donc que vraiment la fin est à mon huis ?
Enverrez-vous tantôt vos funestes chanteuses
Entonner à leur tour vos couplets d’aujourd’hui ?

La mort : D'autres iront blessés de désir et de rêve
Et leurs gestes feront de la douleur dans l'air,
Mais vous ne saurez pas que le matin se lève,
Qu'il faut revivre encore, qu'il fait jour, qu'il fait clair.

L’homme : Oh Camarde obstinée vous n’ouïssez point l’âme !
Sourde à ses plaidoiries vous aiguisez la faux
Sous un fard de Sirène, artificieux, infâme,
Où l’homme, en s’y perdant, monte à son échafaud.

La mort : Ils iront retenant leur âme qui chancelle
Et trébuchant ainsi qu'un homme pris de vin ;
– Et vous serez alors dans ma nuit éternelle,
Dans ma calme maison, dans mon jardin divin...

L’homme : Je la retiens aussi, au bord de l’épouvante,
Et, si las de lutter contre la destinée !
Puissé-je m’endormir, glisser vers la suivante,
Comme un dernier espoir... le vœu d’un condamné.

Et, si vous m’attendez aux portes de la tombe,
Rose dans une main, dans l’autre un oreiller,
Portez moi vers le lit où vos pures colombes
Donnent la paix aux hommes et le Rêve Éveillé.

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