L'industriel et la jouvencelle

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selon Lao Tseu : peux-tu comprendre tout, partout, n'importe où et rester sans bouge  [+]

Image de Été 2018
Un homme sage et avisé très occupé par ses affaires,
Las de courir sans cesse et gagné par l'ennui d'une vie solitaire,
Résolut un beau jour de battre la campagne afin d'y trouver femme.
Sitôt dit, sitôt réalisé, il entreprit séance tenante de cesser sa carrière
Confiant à la gazette locale le soin de diffuser sa flamme.
Ce travail accompli, et sans plus y penser, il continua ses tâches journalières.

Non loin de là vivait dans sa principauté
Une gente et noble dame, retirée
Des tourments de ce monde,
Déçue par la lâcheté des hommes et leur faconde.
Elle n'avait pas renoncé cependant,
De rencontrer un jour un prétendant,
Car, se disait-elle, il doit bien exister
Sur cette terre quelque tribun
Pour venir avec moi partager
Les délices de mon jardin !

Lisant la gazette, elle fut séduite par les propos
De notre damoiseau.
Je verrai bien, se dit-elle, si cet homme en tout point avenant
Sera comme il se définit, ardent homme énergique,
De bonne éducation, ouvert et dynamique,
Et si d'aventure paraissant devant moi il saura se montrer galant,
De sa verve et de sa superbe me plaire et me charmer.
Sans plus attendre,
Elle rédigea réponse, le conviant à se rendre,
Un jour de sa convenance, dans sa principauté.

Quelques jours plus tard, notre sage homme recevait un billet,
La demoiselle l'invitant à venir prendre un thé.
L'après-midi fut agréable,
Ils échangèrent quelques idées,
La dame le trouva tout à fait à son goût, et ma foi, fort aimable.
Rendez-vous fut donc pris pour un prochain déjeuner.

Pour cette occasion,
Elle lui concocta avec délectation,
Nappe blanche et fleurs d'été, hors-d'œuvre et mets appétissants
Déployant sans compter, afin de le ravir,
Tout le talent et la passion qu'elle pouvait lui offrir.
Quand il vint à sa table, elle trouva bienséant
De lui dédier, arrivés au dessert,
Quelques uns de ses vers,
Puis sans ambages elle lui donna son cœur et ses secrets.

Elle parlait au présent, d'amour, de soirées tendres, lui offrait
Son jardin, loin des choses terrestres et des biens matériels.
Lui, voyait au futur et regardait plus loin
Pour savoir de quoi pourrait bien être fait demain.
Il lui parlait négoce, avenir rationnel,
Elle lui parlait en rimes de couchers de soleil, des arbres en hiver ;
Lui, très occupé, discutait de choses monétaires,
Dissertait de raison, de planification.
S'attachant à saisir, ces considérations pour elle inhabituelles
La dame l'écoutait, intéressée par ces idées nouvelles.

Las ! notre homme d'affaires très affairé,
Par ses affaires surchargé,
Battait la campagne, courait sa clientèle,
Poursuivait sans relâche moult activités industrielles,
Loin de se préoccuper davantage de notre damoiselle,
Oubliant son projet il délaissait la jouvencelle.

Après quelques contacts sporadiques,
De brèves conversations téléphoniques,
(Ce noble damoiseau n'ayant aucun moment
Pour s'occuper de la dame et de ses tourments),
Notre très affairé bonhomme dans un bref et succinct vocabulaire
Adressa sa démission à la principauté sur un bristol des plus ordinaire.

Tiens ! pensa-t-elle, je le plaçais plus haut, je le croyais plus beau,
Qu'un quelconque bristol noirci de quelques mots !
La donzelle pensa qu'elle avait du lui paraître bien sotte
Avec ses poèmes à l'eau de rose, et son thé bergamote.
Je ne comprends pas, se disait-elle aussi, comment on peut courir
À travers vaux et montagnes,
Battre à la fois l'amour et la campagne
Pour espérer tout à coup ressentir
Coup de foudre et passion !
Assurément, ce jouvenceau est homme d'exception !
À cette noble tâche il faut se consacrer,
Préparer le terrain,
Cultiver soigneusement l'amour que l'on pourra donner
Quand il se présentera au détour du chemin,
Être prêt à ne pas le manquer
Quand un après-midi d'été
Frappant à votre domicile
Il vous demande asile.

Pourquoi, se disait-elle, ce vénérable et docte personnage
De surcroît fort bon et fort sage,
A-t-il donc répondu à mon invitation puisqu'il n'était pas prêt
En toutes circonstances, à recevoir l'amour ainsi qu'à le donner ?
Qu'ai-je pu faire, qu'ai-je dû ne pas faire
Pour à ce point lui déplaire
Et me voir congédiée
Sans autre forme de procès ?
En tout état de cause j'espérais plus de franchise et d'honnêteté
De ce gentilhomme et vaillant chevalier !

Pour en finir, la jouvencelle se dit au demeurant qu'elle préférait
Rester dans sa principauté
Afin de profiter des bienfaits
Et richesses que lui offrait son potager
Plutôt que vivre avec un jouvenceau pressé, courant après le temps.

Avec lui il aurait fallu que toujours elle conjugue au futur
Ne sachant pour sa part ne le faire qu'au présent
Et que se perdre en conjecture
Sur les affaires mercantiles de ce monde épuisant
Doit être assurément réservé aux plus grands des esprits olympiens !
Car après tout, songeait-elle, il est vain
De chercher à savoir ce que sera demain,
Le présent n'est-il pas préférable à l'avenir incertain ?

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