Le survivant d'Eylau

il y a
1 min
356
lectures
50
Qualifié

Psychomotricien à la retraite, je consacre davantage de temps à l'écriture. En 2004, j'ai écrit un ouvrage traitant de mon travail clinique, publié chez Vernazobres-Grego, et ai eu le plaisi  [+]

Image de Été 2021

© Short Édition - Toute reproduction interdite sans autorisation

Le jour parut enfin ! C'étaient les mêmes lieux
– Couverts de débris, de morts – mais silencieux
Et le même ciel gris, morne et froid. Vint le doute :
On n'osait croire encore à l'énorme déroute
Des troupes de Russie aux uniformes blancs
Qui hier faisaient face aux Français sur leur flanc.
Le brouillard enneigé et la tempête épaisse
Faite de vent glacé, la neige qui s'affaisse,
Ne purent arrêter la charge de Murat
Haranguant ses dragons avec sa hardiesse,
Entraînant ses hussards vaincre les scélérats.
Cuirassiers, chasseurs avaient le cœur en liesse,
Eux aussi galopaient dans ses rangs, sabre au clair :
Dix mille cavaliers frappèrent tel l'éclair
De taille ou bien d'estoc, le cœur plein de furie !
L'Histoire retiendra d'Eylau « La Boucherie » :
Vision de l'horreur, dégoût des combattants
Face au sol prussien jonché de corps sanglants.

J'étais là, parmi eux, du fait de la blessure
Très profonde à ma tête, horrible signature
D'un sabre ou d'un boulet semblable à celui qui
Faucha mon cheval bai, au dévouement acquis.
Le mal dont je fus pris fut la catalepsie.
Un brancardier conclut, sans dire d'ineptie,
Que je serais jeté dans la fosse aux soldats
Sans aucun vêtement, sans la pudeur d'un drap.

Quand je revins à moi, sous un tas de cadavres,
Je n'avais qu'une idée, accéder à mon havre,
Mon fier régiment, ce cocon paternel,
Étreindre ses battants d'un élan fraternel.
Je voulus me mouvoir, ne trouvai point d'espace,
La rareté de l'air m'explosait à la face :
J'allais mourir ici, au creux de ce tombeau
Au silence aveuglant, sous le poids des chevaux !
Levant les mains, tâtant les morts, je « vis » le vide
Entre ma tête et le fumier humain. Je pus
Donc jauger l'espace, dans la fosse putride,
Laissé par un hasard aux motifs inconnus.
Je rencontrai un os grâce auquel, avec rage
J'espérais mon salut. Je reprenais courage,
Travaillais le cadavre avec habileté,
Qui me cachait la terre et les cailloux jetés
Sur nous, rugueuse et si pudique couverture.

Enfin je vis le jour à travers l'ouverture
Offerte par la neige acceptant le soleil !
J'espérais sortir dans le plus simple appareil.
Mon appui, c'étaient les défunts aux reins solides ;
Quelquefois je glissais, mes pieds trouvaient le vide,
Et je criai aussi longtemps que je le pus,
J'avais bien peu de chance alors d'être entendu.
Pourtant je fus sauvé par une femme hardie
Sensible à ma tête, qui tel un champignon,
Semblait avoir poussé, bien qu'encore engourdie,
Hors de terre. La femme héla son compagnon,
Ils me transportèrent dans leur pauvre baraque.
J'y demeurais six mois, moribond puis patraque,
Quand, par un beau matin, bien loin de cet hiver
Je me souvins, j'étais le colonel Chabert !
50

Un petit mot pour l'auteur ? 32 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Manon R
Manon R · il y a
Je n'ai jamais lu le colonel Chabert, bien que connaissant déjà Balzac avec le père Goriot (étude obligée au lycée^^) Dans ce poème vous semblez raconter tout son vécu. On arrive à ressentir le froid et le brouillard d'ailleurs ou alors n'est-ce qu'une impression. Merci Joel pour ce poème travaillé.
Image de Joël Riou
Joël Riou · il y a
Je vous conseille donc de lire "Le colonel Chabert" et de voir le film par la même occasion, avec Depardieu, Luchini et Ardant. Merci de vous être retrouvée "transie de froid" à la lecture de mon écrit !
Image de Phil BOTTLE
Phil BOTTLE · il y a
On pense à Victor, et on se retrouve en face d'Honoré.
Entre Hugo et Balzac... un siècle de légende... Entre chez toi, Joël...!

Image de de l air
de l air · il y a
Au huitième v. avant la fin je m'interroge : dit-on fem/me/har/die ou bien femme/har/die pour le nombre de pieds?
Sinon l'écriture est belle et les images saisissantes !

Image de Joël Riou
Joël Riou · il y a
Merci pour l'appréciation et la remarque : vous avez raison, le h est aspiré, donc le e de femme n'est pas élidé ; le vers comporte donc 13 syllabes au lieu de 12. J'ai triché !!
Image de de l air
de l air · il y a
:))
Image de jusyfa julien
jusyfa julien · il y a
Vos vers m'ont emporté au cœur de la bataille et du calvaire physique supporté par cet homme. Une plume qui accroche, bravo !
Le jury a raté du bien.
Julien.

Image de Joël Riou
Joël Riou · il y a
Merci d'avoir apprécié, et l'histoire et mon style, Julien, cela me console de l'avis du jury qui ne goûte guère mes adaptations littéraires de romans classiques.
Image de Jean-Yves Duchemin
Jean-Yves Duchemin · il y a
Lu et apprécié, sans tambour ni trompette, enfin si :)
Image de Joël Riou
Joël Riou · il y a
Merci à vous Jean-Yves, il est vrai que la musique devait encourager les combattants... à pied.
Image de Ombrage lafanelle
Ombrage lafanelle · il y a
Très percutant! Vos mots accrochent, font mal et c'est leur rôle ici. Une belle plume
Image de Joël Riou
Joël Riou · il y a
Merci beaucoup Ombrage pour votre commentaire percutant, tel le boulet projeté dans la bataille ! Ce poème n'a cependant pas eu les honneurs du jury pour concourir en finale.
Image de Virgo34
Virgo34 · il y a
Hello ! Et moi, je pense à Hugo.... et j'en profite pour me réabonner...
Image de Joël Riou
Joël Riou · il y a
Merci à toi, et je clique également sur le réabonnement. Il me faudrait le faire pour tant d'autres personnes, mais j'attends que l'occasion se présente et me dis qu'on a tout le temps ; la cyberattaque permet de relativiser les choses, et notamment le nombre d'abonnés.
Image de Virgo34
Virgo34 · il y a
Et moi, j'en profite pour faire un peu de ménage dans ma liste...
Image de Nelson Monge
Nelson Monge · il y a
Un sombre poème parfaitement maîtrisé.
Image de Joël Riou
Joël Riou · il y a
Merci à vous Nelson :)
Image de Felix Culpa
Felix Culpa · il y a
Offerte par la neige acceptant le soleil... magnifique inspiration ! Quelle plaisir de vous retrouver, Joël ! Je me réabonne !
Image de Joël Riou
Joël Riou · il y a
Merci beaucoup Félix, mais je ne peux assurer que l'inspiration vient de moi : je n'ai pas le bouquin de Balzac sous les yeux ! Content de vous retrouver également.
Image de M. Iraje
M. Iraje · il y a
Du grand spectacle !, avec des intonations hugoliennes et baudelairiennes.
Image de Joël Riou
Joël Riou · il y a
Merci pour le commentaire : pour Hugo, je suis content, mais pour Baudelaire, je suis en plus étonné, car bien que j'apprécie ses poèmes, je ne pense pas m'en inspirer, ou alors à mon insu !

Vous aimerez aussi !