Le sillon

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Me voilà donc accueillie sur la terre SE, grand merci ! Découvrir le monde et son expression par la poésie. Découvrir les poètes d'aujourd'hui et ceux d'hier, un vertige de pensées et de mots  [+]

Le sillon

Il creuse, il creuse, il creuse le sillon, il creuse droit, il creuse tout devant, il creuse doucement. Il creuse lentement, il veut creuser encore et veut creuser longtemps.

Il creuse seul, le dos fort et ses muscles vaillants. Il creuse sûr et il creuse confiant. Il creuse les humus, il creuse le limon et il creuse la glèbe et découvre la terre.

Il creuse son jardin puis il creuse son champ, il creuse les fossés. Il creuse le piémont puis il creuse la plaine.

Il creuse

Il creuse avec le coeur battant, il creuse à perdre haleine, il ne creuse pas un sillon à peu près, pour le faire, l'avoir fait. Il creuse bien et il veut bien creuser, le sillon creux devant, sa vie devant.

Si le sillon n’est pas creux, la terre ne pourra rien garder. Il creuse pour bien semer, semer dans le sillon, le sillon à creuser pour qu'il loge la graine.

Il creuse

*****

Il creuse et le sillon est creux. Le sillon va cueillir l’eau sur le bord de ses lèvres, la garder dans le fond de son creux.

Le sillon saisira l'eau sur chacun des côtés, l’eau en buée qui passera discrète, l'eau en brume qui volera nuage, l’eau en rosée, cristal dès l'aube claire, l’eau en goutte qui voudra bien tomber en bruine, en ondée, en orage.

Dans le sillon, l’eau voudra bien rester, s'y blottir pour dormir et migrer en lents chemins discrets.

Il croit

Sans le sillon, l’eau ne serait que pleureuse, perdrait tous les passages, s’enfuirait filet d’eau, torrent pour le ruisseau et crue pour la rivière, dur ressac pour le fleuve, boues dans les océans et fureur dans les vagues.

Sans le sillon, l’eau en perdrait la tête et toutes ses nuées, le ciel blanc si brûlant aveuglant pour chaque œil et tout sec de nuages.

Il croit

******

Il creuse. Il garde l’eau dans le sillon qu’il creuse, l'eau précieuse qui assouplit les mottes arides et sèches,

la terre dure, la terre pierre qui ne peut plus, ne peut plus rien, la terre morte pour la graine.

Il creuse, il croit, il creuse. Il combat les mépris de la terre saccagée et brûlée, livrée au grand désert.

Il creuse

******

Le creux de son sillon se creuse dans sa tête et sillonne son temps et sillonne sa peau et entrouvre les lèvres que lui offre la terre, il creuse droit devant.

Sans les creux, trop lisse sera la terre qui ne pourra s'offrir, ni même recevoir, les graines dans l'errance sans germe de l'espoir.

Il creuse

Si le sillon ne trace rien dans sa tête, il ne voudra rien creuser et perdra bien des graines en dehors des sillons, de leurs creux, de leurs fonds et rien ne pourra naître sans l'eau qui n'est pas là.

Il creusera la faim, il creusera la soif, assèchera la source, tarira la fontaine. Il creusera le lit de la soif sur le bord de ses lèvres, il creusera sa soif jusqu’au fond de son corps,

des corps de tous les corps.

Un puits sans fond de soif.

Il creuse

******

Il creuse, il veut garder l’eau dans de nombreux sillons,

il ne veut plus vivre sur une terre sèche pour à son tour creuser, creuser son trou devant,

crever, son sang tout sec, le désert sur ses os, le désert sur tous les os de la Terre.

Il faut creuser, il creuse

******

Il creuse droit devant et il creuse longtemps ses mains dures sur le manche et le dos qui fait mal le sillon qu’il fait naître, le sillon qui veut naître, le sillon qui nourrit.

Il creuse le sillon pour que la terre garde, garde la vie pour elle, garde l’eau pour remplir la vie d’eau, livre l'eau pour la vie.

Il croit

Le sillon est creusé pour être bien semé de graines qui aimeront germer. Dans le sillon, faire naître les racines nourries dans le sillon, les laisser croître pour chercher l’eau profonde, laisser éclore tant de germes, tant de fleurs aux calices ouverts, leurs étamines offertes aux mille cils d'abeilles, faire osciller les rangs des épis en lumière, les champs en vagues d'orge, les champs en flots de blé, laisser s'élever tant d'arbres qui épouseront le ciel, murir les fruits aux rayons du soleil, laisser se fendre les noyaux et s’épanouir les fèves dans un prochain sillon.

Il croit

******

Il creuse, il voit, en joie.

Il voit les sillons qui se peignent en vert, les bocages qui naissent, les buissons, les haies pour fêtes d’oisillons, les futaies de beaux chênes, les vergers aux beaux fruits.

Il creuse droit, il creuse droit devant, il creuse sûr et il creuse confiant. Il crie. Il crie pour que sa voix s'entende pour que l'on croie à ce qu'il croit. Tous accourent vers lui. Il n’est plus seul. Il crie de joie.

Il croit

Ils sont tous là, ils croisent son chemin, ils creusent tous en rangs, ils creusent les sillons qui à leur tour verdissent. Ils creusent droit devant.

Ils creusent les sillons et ils creusent la terre. Ils creusent les jardins et ils creusent les champs, ils creusent les fossés, ils creusent le piémont et ils creusent la plaine.

Ils creusent, ils creusent le béton, le réduisent en poussière et le rendent à la pierre qu'ils remettent sous terre.

Ils creusent, ils creusent, ils voient, tous voient le vert devant dans les sillons gagnés. Les sillons ont donné.

Ils croient

******

Il creuse, il creuse son tout dernier sillon avec son dos tout rond, si las,
il croit à ceux qui creusent.

Il crie, sa voix usée jusqu'à son dernier son, il crie vers la lumière avec sa joie devant, son trépas en sillon,

devenu bonne graine.

Ils sont tous sont là en rang. Ils creusent et le recouvrent de terre.

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KE PHAS · il y a
Quel souffle envoûtant....!
;)

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Je suis Vraiment désolée · il y a
Il creuse mon coeur et j'adore
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Aubussinne · il y a
Votre coeur est plein et vous le creusez pour mes quelques mots, merci ! Tellement.
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Isabelle Lambin · il y a
Musique, rythme, mélancolie, joie furieuse de vivre, il est tout cela ce sillon.
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Aubussinne · il y a
Joie furieuse de vivre, c'est cela que je retiens. Merci beaucoup.
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Cantate · il y a
Un sillon qui creuse notre émotion en croisant les routes, crénom quel texte !
Magnifique cet aller retour sur terre et eau.

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Aubussinne · il y a
Bigre ! Quelle émotion à vous lire et j'en ai eu aussi à écrire ce texte sorti de mon sillon. Merci et joyeux Noel !
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N'guessan K. · il y a
Magnifique !
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Aubussinne · il y a
Merci beaucoup.
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Gaby S · il y a
Oh là là Aubussinne ! j'avais hâte de vous relire...On le suit ce sillon miraculeux...planté en terre....planté en eau....un dédale...une spirale de vie sont chantés dans votre texte magnifique !
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Aubussinne · il y a
Vous revoilà fidèle dans votre lecture et vos commentaires encourageants. Ce texte est l'un de mes préférés. Chacun trace son sillon et met la vie dans son sillon ou pas du tout. Merci encore.
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Marie Quinio · il y a
C'est vrai qu'on suit la vie dans ce(s) sillons, c'est fort et triste à la fois, magnifique Aubussine !
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Aubussinne · il y a
Le passage entre la naissance et la mort peut être vu comme une tragédie et aussi comme une exceptionnelle expérience de la vie partagée. Merci beaucoup.
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A. Sgann · il y a
Oui l'eau c'est la vie, un don du ciel que nous devons apprécier à sa juste valeur !
J'aime !

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Aubussinne · il y a
Oui, une vie sans eau est impossible et pourtant tant de personnes vivent dans sa rareté. Un exploit.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Le travail de la main nous ouvre les beautés de la terre , nous fait découvrir les murmures apaisants de l'eau , et ce travail apporte la joie d'avoir accompli quelque chose.
C'est tout cela , votre texte .

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Aubussinne · il y a
Je vous remercie beaucoup car ce texte est venu à la suite de la lecture de l'Enracinement de Simone Weil. Merci encore.
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Georges Saquet · il y a
J'ai pensé "paysan" j'ai pensé "croyant" et j'ai marché sur le chemin qui nous mène vers la "mort" ! Un magnifique texte à lire absolument à voix haute pour vibrer au pas de vos vers puissants ... J'aime ce chemin de spiritualité qui comme la châtaigne au dessus du feu de bois s'ouvrira au partage à la gourmandise ! Un vrai plaisir de lecture . Mon vote .
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Aubussinne · il y a
Oui, je l'ai lu plusieurs fois à voix haute et c'est là que j'ai pris conscience de sa force, ma voix enflait venue de je ne sais où....alors que j'ai une voix ténue. Merci pour votre enthousiasme.
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Randolph B. · il y a
Je me permets quelques mots, avant Aubussinne: j'ai lu qu'en langue russe, une seule lettre différencie les mots "paysan" et "chrétien"...Mais qu'importe l'objet de notre foi, encore moi de notre religion," !
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Georges Saquet · il y a
Merci pour votre propos ... Le plaisir d'apprendre ! C'est une découverte mais pas surprenant au fond ... L'âme le plus grand des mystères!

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