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En compétition

Par-delà l'horizon, une voile lointaine,
Sur un ciel obscurci qu'irise le soleil,
Se détache à présent, délivrance prochaine ?
Entre vague et rouleau, s'affrontant sans pareil.

Les quelques survivants traquent la providence
Qui pousse au-devant d'eux ce brick nommé L'Argus,
Sa mâture craquant sous le vent. Par vengeance,
Zéphyr les souhaitait à jamais disparus.

Ils ne sont plus que quinze à bord de la « machine »*,
Du moins ce qu'il en reste, assemblage d'espars**,
De l'écume aux genoux, d'humeur triste et chagrine,
Trempant dans le vermeil du sang des corps épars.

Ils agitent leurs mains qui serrent des guenilles,
Poussent des hurlements de sombre désespoir.
Se dressent sur les bois et telles des chenilles
Se tordent de douleur, veulent se faire voir..

Sauvés ils le seront, mais cinq mourront à terre ;
Les autres rescapés, ivres de cauchemars,
S'agiteront la nuit, et malgré la prière,
L'aube les surprendra, anéantis, hagards.

Car tel le Dieu Cronos, dévorant la chair tendre
De chacun de ses fils, de l'aîné au puîné,
Ces hommes ont transgressé – que c'est dur à entendre ! –
L'un de nos grands tabous : de l'humain fut mangé !

Ils étaient trop nombreux, le vin dans les barriques
Et les fusils chargés tuèrent la raison ;
Tout au long de ces nuits, images horrifiques,
Des carnages sans fin, barbarie à foison.

La peur, la faim, la soif... La volonté de vivre
Déchaîna sur les flots leur bestialité :
On sabra, on noya, on se devait de suivre
L'exemple des meneurs, achevant les blessés.

Le soleil qui tapait tout le jour sur leurs têtes
Acheva de les rendre à jamais égarés.
L'un deux s'agenouilla, croqua comme une bête
Dans la chair qui s'offrait, celle d'un trépassé !

Alors les plus hardis s'en prirent aux cadavres,
Tandis que quelques autres, avec dignité
Suçotaient leurs chapeaux, par détresse qui navre,
Le cuir des ceinturons, bottes et baudriers...

Messieurs les officiers proposèrent d'attendre,
Se voulant raffinés, qu'on mange proprement :
« Découpez cette viande..., afin qu'elle soit tendre,
Laissez-la donc sécher par tranches lentement ! »

Cent-cinquante au départ de la folle aventure
Et quelques rescapés, des hommes seulement :
L'unique femme à bord fut abreuvée d'injures,
Puis fut jetée à l'eau : un vulgaire excrément !

Le peintre Géricault se saisit de l'histoire,
Étala du goudron donnant l'aspect du noir
À son riche tableau, afin que l'on pût croire
À la véracité du radeau sans espoir.

Triste ironie du sort, autre cannibalisme,
C'est la toile à présent que « bouffe » le goudron.
Pourra-t-on la sauver, ou bien par fatalisme,
Pourrir on la verra, sans le moindre pardon ?


__

* La « machine » : surnom donné à l'invraisemblable radeau construit au moyen de mâts sciés, de planches de récupération et d'énormes cordages, long de quinze mètres et large de huit, après l'échouage de la frégate La Méduse, au large de la Mauritanie, le 2 juillet 1816.

** Espar : élément de gréement long et rigide ayant un rôle technique à jouer dans la propulsion à voile et les manœuvres.

PRIX

Image de Automne 19

En compétition

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CLASSEMENT Poèmes

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Joël Riou  Commentaire de l'auteur · il y a
Je tiens à préciser que les événements que je relate dans ce poème ne sont pas inventés, sauf en ce qui concerne les effets après-coups de l'anthropophagie qui ne sont que des hypothèses plausibles. et le fait que la seule femme à bord, une cantinière ait été insultée. Il est avéré qu'on l'a envoyée à l'eau rejoindre son mari assassiné. J'ai tenté de me documenter en lisant le récit de naufragés (je n'ai pas la référence du livre disponible à l'heure actuelle) et en écoutant des récits d'historiens notamment. Le fait que le goudron attaque la toile est un phénomène dont j'ai pris connaissance très récemment, et qui, par métaphore, ajoute de l'ironie à cette sombre histoire.
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cath44 · il y a
Félicitations pour ce poème bien documenté. Non, seulement, on apprend mais de la façon la plus plaisante qui soit tant ces vers sont joliment écrits. Vous n'êtes pas Victor 😉 mais vous avez assurément la plume pour nous embarquer ! De Joël à Victor, il n'y a qu'un.. pas... pont... pour atteindre le tripot 😉 😊Bravo pour ce poème qui ne peut que toucher une peinturlureuse en herbe. Bravo 👏 !
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Joël Riou · il y a
Merci cath pour cet éloge ! De quel tripot parlez-vous donc ? Je vous encourage à peinturlurer, c'est un exercice plaisant que j'ai pratiqué (aquarelle) et même la sculpture sur pierre, tout ça en dilettante. l'écriture est tellement exigeante qu'il est difficile de courir plusieurs lièvres à la fois.
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cath44 · il y a
Je parlais du forum où sur le tripot ( Topic "un vers sur deux), vous êtes, bien sûr, le bienvenu ! Vous avez raison, il n'est pas toujours simple de tout faire, mais, pour ma part, c'est un vrai bonheur que d'avoir, enfin, oser me lancer dans les 2 choses que je n'avais jamais osé faire : écrire et peindre. Parfois, ce sont les aléas de la vie qui font souffrir mais qui, parallèlement, sont riches et positifs.
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Julien1965 · il y a
C'est passionnant de vous lire Joël, on apprend beaucoup de choses dans le "corps" du texte et à côté du texte. Et pour revenir à l'essentiel votre poème est fort, puissant...
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Joël Riou · il y a
Merci Julien, d'être passé me lire si vite, et d'avoir apprécié !!
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Annick · il y a
Votre houle poétique si bien introduite, si parfaitement décrite, m'a progressivement incarnée en personnage médusé au piège de la toile et d'un océan déchaîné d'huiles et de glacis . On vous lit, on aime, on déduit, on apprend. Merci.
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Joël Riou · il y a
merci beaucoup, Annick, pour ce commentaire élogieux. j'ai semble-t-il réussi à vous piéger dans ma toile, et j'en suis content, bien que le thème choisi ne soit pas des plus sympathiques !
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Chateaubriante · il y a
merci Joël
j'ai travaillé pendant une année à la reproduction grandeur nature de ce tableau en cours du soir à l'école des Beaux-Arts de Quimper
et dès à Paris, j'ai filé au Louvre devant l'original
que d'émotions j'éprouve à lire votre texte, tous ces détails si réalistes !

" l'artiste s'est pris de fascination pour cet événement, et réalise ainsi d'abondantes recherches préparatoires et plusieurs esquisses avant d'entamer la création du tableau.
Il rencontre en effet deux des survivants de la catastrophe, construit un modèle réduit très détaillé de la structure du radeau, et se rend même dans des morgues et des hôpitaux afin de voir de ses propres yeux la couleur et la texture de la peau des mourants."

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Joël Riou · il y a
Merci pour vos compliments et vos précisions concernant la naissance du tableau. Je savais que Géricault avait fait des recherches importantes pour le réaliser. L'une de nos collègues me faisait remarquer dans son commentaire, que l'un des rescapés porte des chaussettes, ce qui est curieux. avez-vous des infos à ce sujet ?
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Chateaubriante · il y a
jamais entendu parler !
j'ai une reproduction ici
j'irai voir de plus près

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JLK · il y a
Pour peindre son tableau,
Le peintre Géricault
Fit construire un radeau.
Le bois étant pourri, mazette!
Voilà que les troncs pètent.

Que les vents vous soient favorables sur la route de Port Concours!

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Joël Riou · il y a
Merci pour votre commentaire humoristique, comme vous savez si bien le faire !
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Graloup · il y a
Je reste médusé par la connaissance que vous avez de ce drame et la remarquable façon dont vous l'avez traduit en poésie.
Je mets en ligne un poème comptine dans lequel Lacan et Georges Pérec dialoguent.

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Joël Riou · il y a
Je suis ravi que tant de lecteurs soient "médusés", ce qui n'empêche pas à leurs commentaires d'être chaleureux. Merci à vous.
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JACB · il y a
N'iront point à vau-l'eau ces alexandrins épiques qui relaient le flux de l'histoire et passent le témoin à la restauration, c'est vraiment ce que j'espère Joël..
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Joël Riou · il y a
Merci pour votre soutien, je vous avoue que je ne sais pas quoi faire pour arriver à décrocher ne serait-ce qu'un macaron.
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JACB · il y a
Vous n'êtes pas le seul, les choix de SE sont parfois étonnants mais un jour votre tour viendra....
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Pilatom Remicasse · il y a
Beaucoup de recherches, ce qui n'empêche pas de lire de superbes alexandrins malgré cette effroyable histoire peinte par Géricault. Mon vote max.
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Joël Riou · il y a
Merci beaucoup pour votre commentaire enthousiaste !
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Jean Calbrix · il y a
Un fait historique superbement narré dans un poème épique d'une belle facture classique ! Bravo, Joël ! +5
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Joël Riou · il y a
Un grand merci à vous Jean, le travail finira -t-il par
payer ?

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Praxitèle · il y a
La dérive de l'humanité, ou l'instinct de survie d'un animal...
Bravo pour la forme et le fond !
Marc

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Joël Riou · il y a
Merci de votre avis éclairé !
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Fred Panassac · il y a
Une histoire saisissante que vous retracez là en alexandrins pleins de rythme : j’avais beau connaître le sort de ce Radeau, je suis happée par le récit réaliste où je distingue des traces d’humour noir au moins à deux reprises, ce qui n’est pas pour me déplaire, et rien à voir avec le goudron qui dévore la toile. chose que j’ignorais mais somme toute logique. Les scientifiques vont bien trouver une solution j’espère.
Mes voix ***** pour ce poème et bonne chance dans le Prix !

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Joël Riou · il y a
Merci Fred, j'espère aussi que la science viendra au secours des " chefs-d'oeuvre" en péril.
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