Le paysan et ses trois champs

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Je n'ai qu'un cri : des fables, encore des fables  [+]

Un paysan avait trois champs.
L'un d'eux, son préféré,
Ne laissait pas après trente ans
De le réjouir ni l'étonner.
Il avait un sol noir, si gras et si fertile
Que la courge y poussait sans une goutte d'eau.
Et lorsqu'il pleuvait trop
Ou qu'un méchant grésil
Se vidait d'un nuage,
Le champ, par un prodige, épongeait tout l'orage.
Il buvait les flocons, séchait grains et racines
Avec un soin compatissant.
La terre s'assurait que chacun de ses plants
N'eût rien, du pied à l'étamine,
Qui pût contrarier sa santé.
Le parasite était chassé ;
Le feuillage avait bonne mine
En automne, en été,
Même étant trop ensoleillé.
Jamais l'agriculteur, qui était d'un grand âge,
N'avait vu fruit gâté ni le moindre dommage
Dans ce champ fabuleux :
Ce champ, racontait le fermier à tout son entourage,
Était béni des dieux.

La seconde culture était bien plus commune,
Quoique fort méritante.
La terre y travaillait, poussive et haletante,
A modeler ses fleurs malgré les infortunes.
« Cette terre a du cran », disait le bon fermier
Qui la voyait lutter avec moins de talent.
Et il priait le Ciel pour qu'il l'aide à germer,
A grandir, à fleurir avant de fructifier.

La troisième parcelle était à peine un champ.
Ô doux Jésus !... Ah la pauvre petite terre !
Qu'était ce sol de sable ?
Rien ne voulait pousser sur ce lit de poussière.
Les plantes du désert trouvaient plus raisonnables
D'aller germer en Algérie
Car l'air sec africain repoussait les insectes
Au lieu que cette terre infestée d'ennemis,
De bestioles infectes,
N'offrait à ses bourgeons qu'une bien courte vie :
Une semaine, ou deux ? Un petit mois, peut-être ?

Un jour survient un grand déluge
Qui parcourt le pays, n'épargnant nul refuge.
Le paysan, se trouvant être
Ami d'enfance de Noé
- Celui-là dont la Bible conte l'épopée -
Il est admis dans l'arche immense
Qui vogue, emplie de bêtes, durant dix années...
Puis les flots s'enfuient vers la mer,
L'homme s'en retourne à ses terres.
« Ô cruelle infortune, ô pitié ! » s'écrie-t-il
A peine revenu d'exil ;
Car sa terre chérie, car son champ bien-aimé
Cette fois s'est noyé.
Plus loin, le second champ
Gît aussi inconscient,
Incertain de pouvoir un jour se ranimer.
Mais le dernier va mieux. Son sol s'est rafraîchi ;
L'eau a bouleversé, transformé et nourri
La matière épuisée.
Et ce champ-là qu'avant on prétendait maudit
S'estime le héros d'au moins tout le pays.
Or çà, dites, que vaut ce nouveau fier-à-bras ?
A-t-il rien fait pour réussir ?
A-t-on vu ses efforts ? S'est-il battu pour mieux servir,
Ce bellâtre chanceux qu'on voit si fier de soi ?

Le jour que le meilleur périt
Le médiocre surgit par aubaine
Et envie.
S'il réussit, c'est par la veine
Plus que par le mérite. Aussi je vous le dis :
Que nul ne s'attribue ce qu'il obtient sans peine
Ou par fortune ou par autrui.
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