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Elles venaient en chantant du haut de la grand’ rue,
Se retrouvaient alors en groupes ricanant,
Devant le grand lavoir chacune est bienvenue,
On connaît tout le monde, ça n’a rien d’étonnant.

Marie se mettait là, sur la plus large pierre,
C’était une habitude depuis la nuit des temps,
« Et attention mesdames si vous passez derrière
Car son coup de battoir ferait peur un moment. »

Et puis la Joséphine, la langue de vipère,
Toujours à critiquer les amours interdits,
« Vous savez que la Paule a embrassé le Pierre ? »
Tout le monde le sait mais c’est elle qui dit.

Et là c’est la Germaine qui ne dit jamais rien
Et aussi la Paulette qui sourit tout le temps,
Plus loin c’est la Margot qui a rompu le lien,
Mariée de cet été, à peine vingt printemps.

Elles soulevaient les jupes pour se mettre à genoux,
On voyait les jupons brodés les longs dimanches,
Elles montraient un mouchoir ou des petits bijoux
Achetés au marché, elles relevaient les manches.

Et tapent les buttoirs sur la pierre ruisselante,
Un peu de cendre ici pour une tache tenace,
Puis elles s'essuient le front d’une main caressante
Pour chasser cette mèche qui se permet audace.

Elles parlaient de la messe et du curé trop vieux,
Elles parlaient du soleil qui se fait bien attendre,
Et puis du père Magloire qui a rejoint les cieux,
« Il est bien mieux là-haut, il faut bien le comprendre. »

Dans l’eau de la rivière aussi fraîche que claire
Trempait un bout de drap sali par la dernière,
« Elle est devenue femme, vous parlez d’une affaire,
Elle va bientôt partir et elle sera fermière. »

Elles parlaient de ce Jean qui est parti au front,
Il ne reviendra pas, il ne reviendra plus,
Et combien sont partis et combien s’en iront ?
On ne sait même pas, on ne sait même plus.

Et puis la grande cloche de l’église sonnait,
Il se fallait rentrer pour faire chauffer la soupe,
La journée terminée la soirée commençait,
Du champ on entendait les hommes rentrer en groupe.

Elles se levaient alors, rajustant les jupons,
Prenaient le lourd panier qu’elles mettaient sous le bras,
Repartaient en chantant de petits airs fripons
Qui parlaient de jambons ou de saucissons gras.

Et dans la nuit tombée le lavoir s’endormait,
Adieu toutes ces belles à genoux sur les pierres,
L’eau pure de la rivière en dansant emportait
Les paroles joyeuses, de quelques lavandières.

PRIX

Image de Printemps 2019
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Carine Lejeail · il y a
Le quotidien des lavandières décliné en portraits pleins de justesse, le tout porté par de très beaux vers. Vous avez une réelle qualité d'écriture. Bravo!
Je vous invite à découvrir mon univers et à me porter plus loin si le cœur vous en dit:
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/journal-de-guerre

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Bruno Adjignon · il y a
Bravo Alain.
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De margotin · il y a
😀très beau
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Mome de Meuse · il y a
Très belle scène au lavoir qui réveille bien des voix en écho.
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Gabriel Epixem · il y a
Joli. Bravo.
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Jean Calbrix · il y a
Magnifique scène autour d'un lavoir où les langues s'activent pour propager les petits potins du village jusqu'aux plus vils ragots. Bravo, Alain ! +5
Je vous invite à un spectacle nocturne si le cœur vous en dit : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/spectacle-nocture

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Gina Bernier · il y a
Joli! nous revoilà revenu au temps ou, les machines à laver n'existaient pas. Et si cela créait un lien social,le travail devait être pénible.J'habite un village et il y a bien une dizaine de lavoirs. Déjà ils nous servent pour arroser les jardins, pour désaltérer les promeneurs ou cyclistes, de plus c'est notre patrimoine. Nos anciens eux étaient prévoyants puisque nous sommes en zone de montagne. Maintenant ils ont diminué le débit malgré un trop plein qui s'écoule, et ils y ont installé un compteur que notre commune paye(avec nos sous!) Il est bien votre poème ,un retour au source +5
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Landry des Alpes · il y a
Bravo! Ça ferait une belle chanson ! J'ai un lavoir dans mon village, si seulement il pouvait parler...
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Naerhys · il y a
C'est bluffant de vérité. J'ai tellement l'impression d'y être et, de plus, j'ai eu une grand-mère Joséphine qui était une vraie langue de vipère dans son petit village :) Bravo et bonne chance.
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