Le choix de Simone

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Plaisir, besoin, ivresse, tourment, drogue, obsession, compulsion, consolation et éclats de rire... bref, ECRIRE !!! Ecrire ma vie, vivre mon écriture. Chaque jour et toujours. Pour ma Joie qui  [+]

Sincèrement, Simone,
j’aimerais croire en ton Dieu.
Mais je ne peux car trop léger, insouciant, joyeusement infidèle !
Faut-il donc que mon corps flanche
pour que l’âme prenne sa revanche ?

Et pourtant, tu es la plus grande,
la plus belle,
la plus contemporaine,
Toi, ma passionaria préférée.
Même si je ne peux pas te suivre jusqu’au bout.
Ardente, battante, maladroite, bigleuse et mal fagotée,
nimbée de sainteté et de migraines
mais consumée par cette seule passion
de 34 ans de vie :
La Vérité.
— en acte, s’entend, exclusivement en acte !
(par les temps qui courent, c’est décisif.)

Quand, jeune intello, tu trimais
Tout près de chez moi
Dans les ateliers de Boulogne-Billancourt,
Philosophe agrégée devenue fraiseuse... brocardée !
Quand tu ratas ta guerre d’Espagne
En t’ébouillantant stupidement le pied ;
Quand à Póvoa de Varzim
Tu communiais au fado
Des femmes de pêcheurs
Burinées par leur éternel malheur ;
(« Soudain la certitude que le christianisme est par excellence la religion des esclaves. ») ;
Quand le poverello d’Assise
Sur un air de plain-chant t’incendia le cœur
Et t’adjoignit pour toujours
À sa fastueuse cour des gueux ;
Quand, écris-tu dans tes cahiers,
« Le Christ lui-même est descendu et m’a prise »,
Toi, frêle Simone, immensément forte,
la seule mystique authentique,
radieuse en ta souffrance
Mais authentique et praticopratique,
manches retroussées,
le cœur dans les étoiles
et les mains dans le cambouis,
à mille lieues des nonnes hystéricosulfureuses ou mysticogélatineuses !
Toi, la seule grande Simone !

Et pourtant, non, je ne peux pas te suivre...

Car, tu compris, vaillante conquérante de l’impossible,
Toi, à jamais imbibée du malheur des autres,
Oui, tu finis par admettre en ta chair de douleur votive
qu’il n’est pas de christianisme heureux.
Pas de morale confortable.
Pas de religion décorative.
Car ton Dieu qui naquit à Noël
fut conçu un Vendredi Noir.
Car le Père du pauvre rabbi
bafoué, malheureux, insulté, écartelé, nu et abandonné
n’est pas le Maître des puissants
mais l'Agneau immolé,
l’emblème des ratés
la consolation des affligés
l’espoir des asservis
qui abreuvent leur hébétude
aux slogans des Béatitudes.
Et Pâques, selon moi, n’y changea rien.
Christ ! ô Christ, éternel voleur des énergies !
(Persifflait déjà Arthur)
Dieu qui pour deux mille ans vouas à ta pâleur,
Cloués au sol, de honte et de céphalalgie,
Ou renversées, les fronts des femmes de douleur.

Mais toi, ma Sainte Simone à moi,
(qui suis indigne, jouisseur, futile
moi aussi figuier stérile)
Tu n’est pas une douloureuse
ni une pleurnicheuse.
Tu fus une ardente,
Une combattante,
Une jusqu'au-boutiste :
Trotski un temps puis le Christ tout le temps.
Pas une féministe de pacotille !
Pas une rainette de bénitier !
Pas une suffragette d’évêché !
Surtout pas catholique, jamais !
Jamais dans « cette église souillée de tant de crimes ».
Toujours mauvaise Juive rebelle et imprécatrice.
Et pour finir vaincue triomphante.
En un mot : libre.
Libre d’être toi-même
Libre de te crucifier
Libre d’affirmer
à la face des bien-pensants et des bien portants :
Je souffre d'aimer tous les damnés de la terre.
Et parce qu'Il m'aime.

C’est pourquoi tu me touches,
Tu m’enflammes,
Tu me bouscules,
Tu me séduis,
Tu me révoltes,
Tu m’entraînes,
Mais non...
Sincèrement, Simone !
Je ne peux pas te suivre
quand tu chantes
« la sauvage beauté du malheur ».
Je suis à tes côtés
quand tu déclares que Dieu a abdiqué.
Ça me va, cette foi-là !
Il me convient ton Christ non chrétien !
Mais je ne peux adhérer à ton choix de douleur
et d'amitié volontairement mutilée.

Faut-il donc que mon corps flanche
Pour que l’âme prenne sa revanche ?
Faut-il donc repousser l'amitié
pour découvrir la gratuité ?
Faut-il donc que je me perde
Pour peut-être Le retrouver ?
Dire peut-être, c’est déjà reculer...

« Je ne dois pas aimer ma souffrance
parce qu’elle est utile,
mais parce qu’elle est.
Car il faut se déraciner.
Couper l’arbre et en faire une croix,
et ensuite la porter tous les jours. »
(La pesanteur et la grâce)

Non, franchement, je ne peux pas, chère Simone,
immense Simone Weil,
je ne peux pas te suivre jusqu’au bout
trop léger, insouciant, inconsistant, joyeux infidèle

— pour finir, passablement mais si heureux de vivre !





Ecrit à Boulogne-Billancourt
le dimanche 16 août 2020
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Françoise Desvigne · il y a
Je suis restée admirative ! Excellent !
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Bellinus Bellin · il y a
Heureux que mon texte vous ait plu. Merci.
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Françoise Desvigne · il y a
Une invitation à lire "Erreur d'impression" qui est lice Bellinus !
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Georges Marguin · il y a
J'ai tout simplement beaucoup aimé, lu, relu et apprécié.
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Bellinus Bellin · il y a
Merci ! Cette attention me touche.
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Joëlle Brethes · il y a
L'amour et l'admiration que n'accompagnerait aucune "restriction" serait pur aveuglement !
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Bellinus Bellin · il y a
Certes. Une grande jeune dame passionnée, entière et… déconcertante. Il en manque aujourd'hui, non ?
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Stéphane Sogsine · il y a
Beaucoup de souffle dans ce poème auquel j'ai trouvé presque des accents de Péguy
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Bellinus Bellin · il y a
Merci de la comparaison qui me fait rougir… Difficile de naviguer paisiblement entre passion et répulsion !
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France Passy · il y a
Quel périple intellectuel et temporel pour ce texte qui pour être argumentation n’en est pas moins poétique par moments.
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Bellinus Bellin · il y a
Merci. J'espère que, par temps de canicule, le périple ne fut pas trop épuisant !
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France Passy · il y a
lire argumentif et pas argumentation. Je devrais renoncer à écrire avec ce fichu smartphone...
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Bellinus Bellin · il y a
Je me flatte (jusqu'à quand ?) de ne pas utiliser de smartphone, n'étant pas assez nomade pour cela. Seul un portable préhistorique. Mais mes sms aussi ne sont pas exempts de coquilles ! Donc pas de problème et indulgence assurée. Bonne journée.

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