La dernière lettre d'un Poilu

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"Il aimait la mort, elle aimait la vie, Il vivait pour elle, elle est morte pour lui." Shakespeare, Roméo et Juliette. "Le problème avec les citations sur Internet, c'est qu'il est très  [+]

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Servir notre patrie, voilà bien quelques mots
Rapidement lâchés, mal compris aussitôt,
Dont personne ne saisit la portée malheureuse
Hors le front de bataille aux humeurs belliqueuses.

Si tu savais comme je haïs l’Archiduc !
Sarajevo paraissait si loin... Et pourtant...
Un tel assassinat par un Serbe caduc
Engendra tant de sang, de larmes en un instant.

La mobilisation a su nous séparer,
Elle est bien loin pourtant de me faire oublier
La douceur de tes yeux, le charme bienheureux
Que tu offres en pâture à ton humble amoureux.

Les hommes – c'est certain – se perdent à aimer,
Ils goûtent avec entrain à cet onctueux mets,
Sans connaître encore sa puissance terrible,
Parjure hautaine de candeur irascible.

Dieu s'est fait homme, soit. Mais l'homme n'est pas Dieu,
Si tel était le cas son esprit tortueux
Aux désastres du ciel ne se livrerait point
En vermine certaine, en appât au destin.

L'Amour est une chaîne que l'on aime lier,
Symbole d'éternel dans un monde borné.
Aujourd'hui je vous aime. Autrefois j'étais libre.
L’amour me tétanise en une guerre horrible.

Nous sommes envoyés pour porter un secours
Aux braves retranchés de cet affreux parcours
Entre Reims et Soissons du Chemin de ces Dames
Affre béant de mort aux chimères infâmes.

L’exécrabilité de nos noires tranchées
N’est rien à comparer aux penaudes pensées
Qui traversent l’esprit, du plus faible au plus fort,
Nous privant d’omettre notre probable mort.

Le moment arrive. On sonne l’artillerie.
Je me dois de quitter la tendre rêverie
Que me procure encor l’écriture de lettres
En les imaginant tout proches de ton être.

« Allons, pour la patrie, et ne faiblissons pas !
Terminons cette guerre en sortant de ce pas
Des tranchées bombardées vers le champs de bataille
Et sautons par-dessus cette ultime muraille !

Debout ! N'ayez crainte, nous pouvons tous mourir,
Si tel était le cas, prenez-y du plaisir,
Soyez fier de tomber en fidèle guerrier
Qui défend ardemment sa tendre dulcinée.»

Je sais qu'à ta mort je ne saurais résister,
Je préfère mourir que te voir enterrée
Alors si je me bats, c'est aussi ton combat,
Le combat de ta vie qui ne flétrira pas.

Debout ! Me martèle-t-on. Lève-toi et marche,
Pour sauver la patrie. Et soigne ta démarche,
Pour mourir en héros, mais avec tout honneur,
En soldat inconnu car voici venue l'heure.

Je ne crains pas la mort, elle n'en vaut pas la peine,
Mais je crains seulement de te quitter vraiment,
Pour la deuxième fois, sous un socle en ébène
Touché par une balle, achevé dans le sang.

«Debout !» Je te laisse au profit du destin,
Mes camarades sont déjà partis bien loin.
Franchissons la muraille et advienne que pourra,
Gageons que de là-haut l'Amour subsistera.



Bonjour Madame. Je me permets de vous écrire car je suis le commandant de votre fiancé. J'ai la douleur de devoir vous annoncer qu'il n'a pas pu finir sa lettre. Avant de nous quitter vers le Père, il a murmuré, des dernières forces qu'il lui restait, de son dernier souffle, en me demandant de vous le retranscrire :

«Il était là, caché, sous l'armure de voile,
Que promet, ébréché, à ses pâles fêlures,
Mon esprit embaumant en son sein les étoiles,
Qui s'isole à travers des sinistres augures.»
L'Amour.
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