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Renaud

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La lune s’est perdue derrière Villemagne,
Fondue dans l’aube rose aux confins des montagnes,
Quand d’un coup, bousculant les blés,
L’autan fougueux surgit qui effare les hommes,
Enfièvre les chevaux fourvoyés dans les chaumes,
Sur les collines assemblés ;

Le vieux Maître a frotté entre ses mains calleuses
D’un bel épi barbu l’enveloppe rugueuse,
Pour mettre au jour les grains serrés,
Tandis que son regard sous l’épais sourcil fauve,
Hargneux d’abord, devant les moineaux qui se sauvent,
Peu à peu vient de s’éclairer ;

Il entre dans le champ et sa patte câline
Ébouriffe l’épi qui frissonne et s’incline,
Dans un salut profond et lent ;
Les dangers sont passés, seul demeure le rire,
Et le blé bien vivant brille clair, et pour bruire
S’appuie sur l’épaule du vent ;

Par le chemin tortu, les chiens ont grimpé vite
Houspillant, dans l’entrelacs des clématites
Les nichées de bruants furieux ;
La Maîtresse est montée au pas lent de la mule,
Montée par les sentiers dans l’air âpre qui brûle,
Montée pour lui, son vieux monsieur ;

D’apercevoir enfin le calme et beau visage
Auréolé toujours de cette coiffe sage
Le charme, crâne, un brin troublé
Pourtant ; elle a marché au mépris de la peine,
Marché, en s’appuyant parfois contre un vieux chêne,
Pour l’honorer, lui et le blé ;

La mule n’attend pas pour commencer à paître,
Que les chiens aient fini de saluer le Maître
Sautant, jappant, clairs et joyeux ;
Alors, d’un signe prompt, il intime aux faucheurs
D’entrer dans les grands blés bercés par la chaleur
D’un remous lent et onduleux...

Dans un rythme pareil le front des faux avance,
Chaloupé, harmonieux, il balaye en cadence
Le corps des grands blés oscillant,
Acteurs cérémonieux dans la lumière ardente,
C’est un ballet qui danse une pavane lente
Strict, dans son habit scintillant...

Berçant comme un ressac, roulant comme un refrain
La lame en son envol tranche d’un seul andain*
Les javelles, d’un geste ample ;
Au dessus des faucheurs une vapeur s’étale,
Semblable à ces grands dais, couleur de safran pâle
Distendus comme au ciel des temples...

La Maîtresse se signe et puis ferme les yeux,
Pour dire une prière et rendre grâce à Dieu ;
À Marie aussi ; et aux saints...
On a vu bien trop tôt accourir les glaneuses,
Le Maître laisse ; et puis, la récolte est heureuse...
On ne vit jamais pareil grain !

__

* Andain : coup de faux d’un faucheur, à chaque enjambée

PRIX

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Laurence Delsaux · il y a
Il y a comme des vents contrariés dans cette poésie, une lecture hachée et des images qui se dégagent, peut-être dans ce décalage temporel pour raconter. Je "vote" pour l'étrangeté
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Renaud · il y a
C'est bien, votre remarque, et vous êtes la seule à avoir perçu cette "hachure", et ces vents contrariés. Moi, je donne deux lectures au lecteur. La plupart se satisfait de la première. Quelques rares trouvent que quelque chose est en plus, peut-être. Bon, alors voilà :
La lecture "classique" de tout lecteur est de percevoir un tableau bucolique, le blé qui ondule, les chiens qui jappent, les faucheurs qui célèbrent, en fauchant, une sorte de messe. Tout ça est bien mignon. Mais à l'intérieur des 5 premières strophes, si vous isolez trois vers (souvent les trois derniers de la strophe) eh bien on sent (on lit) un embarras, une alarme, une menace, une inquiétude.
Dans la première strophe, les chevaux sont inquiets, et les hommes effarés ; dans la deuxième, les oiseaux fuient, l’œil est hargneux ; dans la troisième, le blé s'incline, maté par une force qui courbe sa tête, dans la quatrième, la maîtresse est montée, dans l'effort, pour lui. Elle est vieille, éreintée, en bout de course, mais elle sait qu'il aime (qu'il veut ?) qu'elle soit là.
Car lui, c'est le personnage central, caricature de ces paysans autour de 1900 et avant, à la tête d'une exploitation, qui étaient des maîtres, avec tous les droits, et devant qui on enlevait son béret. Même son épouse l'appelait maître, et elle avait juste un droit : celui de la fermer. Ces maîtres présidaient la tablée, courbant les têtes sous son regard, et distillant une sorte d'atmosphère où planait un danger, celui de sa colère. Quand il fermait son couteau, les gens s'arrêtaient de manger, parce qu'il avait décrété, par ce geste, la fin du repas. Tout le monde obéit, la maîtresse, les ouvriers, les chiens, les faucheurs, les chevaux...et le blé lui-même.
C'était le patron de la tribu, lui pouvait parler, et on faisait ce qu'il avait décidé.
D'où les vers cassés, le malaise qui flotte, les rythmes fracturés comme leur existence, à tous...

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Laurence Delsaux · il y a
Votre description me touche beaucoup... Cette atmosphère pesante (le danger de la colère) a du perdurer dans certaines familles sur plusieurs générations jusqu'à nous... d'où ce ressenti
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Fred Panassac · il y a
Les blés dansent sous votre plume, bravo, je m’y suis crue vraiment !
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Viviane Fournier · il y a
C'est beau ... on entre dans un tableau et tout vit ...
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Nathalie Choulot · il y a
La poésie comme je l’aime . Troublante vivante , toujours en mouvement.
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Cathy Grejacz · il y a
Structuré de façon remarquable
Bravo!

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Joël Riou · il y a
Poème remarquable dans sa facture classique, avec, si j'ai bien compris, un mélange d'alexandrins et d'octosyllabes (deux par strophe de six vers chacune). Comment appelle-t-on ce procédé ? J'espère ne pas trop vous embêter avec mes questions.
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Isabelle Lambin · il y a
La vie était ainsi faite, jadis. Vos vers nous content cette époque que je n'ai pas connu et pourtant, je me sens proche de cette vie-là car, je suppose, vos vers créent une proximité avec vos personnages.
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Alexienne Duplessis · il y a
L'élégance reste une valeur sure, un poème à déguster ;)*****
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Renaud · il y a
Merci pour cet élégant commentaire ! 👍
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Teddy Soton · il y a
On dirait que l’expérience est présente dans ce poème tellement votre manière de le raconter est troublante.
Bravo +5
Je suis en finale avec Frénésie 2.0 merci pour votre soutien :)

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Renaud · il y a
Merci ; oui, ma façon d'écrire n'est pas moderne, et elle est le fruit d'une longue expérience. On écrivait ainsi au 19 ème siècle. Bon, pourquoi pas ?
Tant pis, je ne sais que comme ça...

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Teddy Soton · il y a
Mais c’est très bien au contraire
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Béhem · il y a
Il faut bien connaître le travail de la terre, pour écrire comme ça ! C'était à une autre époque.... Les tracteurs, les moiss- bat ont facilité la peine mais le danger vient toujours de la colère du ciel ! Magnifique poème qui m'a ému. Il y a même les glaneuses... V. Hugo dans "Booz endormi" en les voyant venir disait à ses gents " laissez tomber qq épis ! " Merci !
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Renaud · il y a
Behem, j'ai goûté votre commentaire, évidement...Comment ne pas réagir de façon heureuse, lorsque le commentaire - le votre en l'occurrence - évoque Dieu, mon Maître, Victor Hugo tout puissant... Je lis "Booz endormi" plusieurs fois par mois, tant j'apprécie ce morceau de roi.
Alors, vous me faites beaucoup d'honneur, même si je sais rester à ma place, à l'ombre de la cheville de poète qu'était Hugo !

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