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La clé d'Hiram

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LouisBernard

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Je sais chez moi,
qui sèche quelque part sur un des murs,
un cheveu prisonnier
d'une couche ancienne de peinture verte.
Presque naturalisé, statufié.
Son ADN passé, que la peinture préserve,
s'égare dans un songe.
Me vient l'idée, tout à coup,
qu'il renferme, ce cheveu sous l’écran de peinture,
le destin d'un homme.
*
Si de part en part,
j'entaillais le cheveu lacé au mur,
l’homme risquerait-il,
s’il est encore parmi ceux vivants,
de se concilier,
soudain,
le marbre et le néant.
*
Je ne crois pas aux vertus du miracle.
Mais, si je rompais le cheveu,
et cela,
sans espoir de rémission,
son destin, peut-être, connaîtrait malgré tout
certaines différences,
et des redirections croissantes,
des bifurcations contingentes, étranges,
et allusives, et prometteuses... – moins un rêve
qu’un reflet sans limites –
quant à son rôle sur cette terre.
Cet homme réécrit,
il serait traqué par une intuition inexprimable du temps,
un renouvèlement du labyrinthe de soi,
celui de son vécu.
Qu’il sentirait,
en dénombrant, à travers lui, mille et une autres mémoires.
Mais, celles-ci, trop instables, il les sentirait,
plus encore,
épuisées par l'oubli.
*
Tous les matins
ayant eu cours, et tous les crépuscules futurs,
ceux du passé,
et ceux de l’avenir, auraient
leur congruence au cœur du lobe temporal de l’homme.
Dans un demi-sommeil défiguré,
il verrait d'incongrues réminiscences chatoyer,
des lueurs vieux rose,
le long de nombreux soirs toujours les mêmes,
et toujours autres,
il verrait
des sables qui étaient des chaînes de montagnes,
il verrait des montagnes,
dans le ciel, et qui étaient des mondes,
il verrait des livres,
écrits par lui, par murailles entières,
et les mêmes, écrit par tous,
colligés en un lieu, aussi labyrinthique que lui,
et qui aurait la taille de l’univers.
Ces choses,
entraperçues en lui,
comme à travers les jeux étincelants
d’un prisme de cristal,
pyramidal,
le berceraient un peu, caressant l’angoisse,
lui, le centre au cœur du centre,
enamouré de regarder, au fond du verre équilatère,
la mutation des formes
alliée au chromatisme trépidant.
Lui, enfermé
dans la pièce ultime et circulaire
d’une maison compliquée de murs indénombrables et retors,
il rêve de miroirs l’entourant,
en un cercle complet,
et se voit, dans d’infinies surfaces approfondies à l’infini,
un horizon toujours reculant, sombre et reculant,
il voit les contours de son visage,
répétés à l’infini,
il voit ses lèvres, interminables lèvres,
d’où jaillirent, lui semble-t-il,
tous les infinis,
il les voit,
bouche après bouche, après bouche,
qui prononcent impitoyablement, les lettres, une à une,
de son nom.
Ce patronyme qui est aussi celui,
probablement
– mais ce n’est là, au mieux, qu’une conjecture –
d'Astérion.
*
Si j'intervenais ainsi,
sur son ADN,
la vie de l’homme bifurquerait.
Elle prendrait la forme d’un jardin en réseau, illimité,
aux sentiers désirés,
et déployé comme éventail,
ou simplement accru d’allées lointaines.
Chose que les nuits millénaires avaient préméditée,
au bénéfice de l’homme,
sans pouvoir, hélas, toucher au but.
La couche de peinture verte,
en le figeant,
a peut-être condamné le cours de l'existence de l'homme
à l'itération éternelle,
c’est-à-dire
au retour sans fin, multiplié,
du même instant.
*
Si, avec une pincette,
j'extirpais le cheveu,
et le faisais entrer dans un diluant,
y aurait-il, aussitôt, déliquescence sur nos tête,
risque de mort imminente
pour notre soleil,
pour la lune, pour les jardins.
Entre les mains métaphysiques de l'homme
y aurait-il à craindre, ou espérer
– qui sait ! –
de telles métamorphoses.
Cela en raison du bizarre exil, au cœur d'un engrenage,
d'un grain de sable :
ce cheveu, tranché dans la matière du temps,
du temps et du destin.
*
Je ne crois pas aux sortilèges,
je l’ai dit,
mais si du cheveu
coupable d’obstination temporelle
– et d’un arrêt –
je descendais le colimaçon en escalier,
j'y trouverais,
ce serait sous mes pas, la vis du génome,
inchangée de lettres capitales.
Ce serait
la bibliothèque infortunée des générations.
Mais ce serait également
celle qui raconte
l’apparition des forêts immémoriales,
celle d'atroces
et forts vétustes océans,
celle d'oiseaux de proie reptiliens.
Et celle de dieux, trop anciens pour nous
et retournés à la poussière.
Mais aussi, sans doute,
l'alphabet s’y trouve, déjà,
dans ces lettres primitives du génome,
pour le nom du cœlacanthe.
Y figure peut-être, même,
les lettres pour dire
le visage des premiers géniteurs du monde,
qui n'étaient pas des hommes.
Non, mais qui déjà
étaient nous.
Et des lettres pour dire le visage lacunaires
de leur temps
– qui devaient se prononcer
comme aujourd'hui, désormais, on dit :
le sable.
*
Ce cheveu,
gardien indubitable de la grande mémoire,
détermine ou empêche
la mort nécessaire de son propriétaire.
Il protège le cosmos, ainsi,
– ou il le maudit ! –
Et il l'ôte à ses déterminismes.
Il l'ôte
à la relativité restreinte,
il l’ôte à Darwin,
et aux mathématiques booléennes,
il l'ôte à la classification périodique des éléments,
à la mécanique quantique,
à la biologie, et à la marche du temps,
à celle de l'espace.
Il l’ôte aux espèces, enfin,
apparues puis disparues, au cours de l’histoire.
Dont la nôtre.
*
Ce cheveux,
absorbé dans un luxe d’immobilité,
organique par ses lettres,
mais à jamais exclu des philtres de l’évolution,
outrage l'univers.
Il en empêche la mort.
Comme un rêve qui se rêve situé sous d’autres latitudes,
Sur d'autres rivages, sous d’autres ciels.
Mais il n'existe qu'un seul fleuve
où nous pouvons entrer.
Il est unique,
et certains l'appellent volontiers l'Univers.
*
Ce cheveu
expose peut-être l’histoire naturelle,
l’histoire de la vie,
sa diversité, ses migrations,
les coraux versicolores, et le virus Ebola,
grâce à quelques lettres.
Aussi,
il assumera tout le continuum du vivant.
Le tigre, et Tumaï et Lucie.
Oui, et aussi,
les travaux et les jours des hommes :
il assumera Babel,
les griffons à tête d'homme, les séraphins bibliques,
Homère et Dante, la Völsunga saga,
Snorri Sturluson et le Quichotte.
il assumera L'invention de Morel et L'Aleph
– L'Aleph quantique, bien sûr,
et L'Aleph hébraïque,
qui ensemble se confondent en un seul et même point.
Il assumera les livres,
les autodafés et les bibliothèques.
Ce cheveu,
rêvant le monde dans une couche de peinture verte,
assume et préfigure, comme on le voit,
l’alpha et l’oméga.
Et il préfigure le monde.
*
Ce cheveu,
c'est la clé d'Hiram.
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