La baguette à bouts pointus.

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Quoi de plus anodin qu’une baguette de pain
L’aller quérir est déjà plaisir du matin
De la boulangerie humer les chaudes senteurs
S’enquérir des choses nouvelles majeures et mineures
Espérer un sourire de la belle boulangère
Qui me bat froid hélas de façon coutumière
Ce qui m’étonne bien sur car je n’hésite pas
A parler avec elle des choses d’ici bas
Comme sa baguette enfarinée au goût parfait
Un label mérit’rait, s’il n’y avait un « mais »
Cette baguette enfarinée a turlututu
des bouts pointus

Ces bouts trop cuits, brûlés, sans goût, durs et cassants
Je les jette pour ne pas me casser les dents
Qu’elle soit enfarinée point ne me dérange
En faire un jeu toujours cela me démange
Comme à la mercerie lorsque j’achète du galon
Celui de dessous la pile, le rose bonbon
Oui, un mètre vingt, trois euros en dix de lé
Pour payer je pose ma baguette enfarinée
Sur le velours sombre, doux au toucher, du comptoir
Et je laisse des traces blanches sur le fond noir
Je m’en excuse et parle de la belle boulangère
Qui gaspille ainsi cette matière première

Mais revenons aux bouts pointus cause de ma grogne
Objets de mon malheur je le dis sans vergogne
La boulangère seule en sa boutique, j’entrai
Après les salutations d’usage, demandai
« Une baguette s’il vous plait » et comme tous les matins
« Mais pourquoi ces bouts pointus, parce que enfin
Sur vos petites miches je préfère les bouts ronds
Je parle de ce pain, pas de vos blancs tétons
Et pour demain, c’est une requête, pourriez-vous
sur une baguette, arrondir les deux bouts »
Son visage changea, elle me parut moins belle
De déesse qu’elle était, elle redevint mortelle
Sortez, ne vous occupez plus de mes tétons
Espèce de vieux con








Je fus surpris par une telle violence, pourquoi vieux ?
Car enfin j’ai des goûts intacts de jeune homme, mieux
Les femmes que je vois, je les trouve belles encore
Vais-je désespérer pour cause de pécore ?
Je suivis mon chemin en reprenant confiance
Jusqu’à une voiture regardée avec méfiance
Par deux jeunes agents, je m’accordais un répit
Le képi en chef aidé par l’autre en képi
Examinaient le véhicule contrevenant
Je proposais mon expérience spontanément
Le képi en chef me commanda « Circulez
cela ne vous concerne pas, c’est notre métier »
« Ne méprisez pas ma proposition, jeune homme,
j’ai du temps disponible, je peux vous aider comme
réaliser des enquêtes sur des commerçants.
Au hasard, voyez la boulangère, étonnant
n’est-ce pas, ces hommes qui défilent dans sa boutique,
pignon sur rue, c’est commode pour certaine pratique »
L’autre en képi s’en mêla et à moi s’en prit
« On vous dit de circuler, ce n’est pas compris. »
« Fiche le camp » dit-il en durcissant le ton
« Laisses-nous travailler, vieux con »

Encore, c’en était trop, blêmissant sous l’insulte
J’assumais la guerre et ce qui en résulte
Tel un Don Diegue capable encore de victoires
Je levais haut mon pain, cette arme dérisoire
Et d’un seul coup, d’un seul, porté à la tête
J’enfarinais son képi et cassais ma baguette
Il n’y eut pas de second coup, la baguette cassée
Par le chef en képi je fus vite ceinturé
Ils me prennent à deux pour me mettre en voiture
Et m’emporter presto vers leurs salles de torture
Je gueulais très fort, en insultant les agents
Enfermé je fus en salle de dégrisement
« Méfiez-vous - leur dis-je - quand ma femme verra
ce que vous m’avez fait, ce qu’enfin je fais là ?
De sa langue acerbe, qui n’a pas sa pareille
Vous risquez au moins d’en prendre plein les oreilles
Ou qu’avec le renfort de puissantes commères
elle mène l’assaut contre votre repaire.
Excitées qu’elles seront par l’ardeur du combat
C’est le viol à coup sur que vous subirez là »






Les renforts tardaient, je finis par me taire
De ma fierté bruyante je n’avais plus que faire
Sur un bat-flanc pisseux aux relents de vomi
Mon moral baissait, terrassé par l’ennui
Je mangeais la baguette et en jetais les pointes
J’étais prêt à supplier en tenant les mains jointes

Enfin l’enfariné pénétra dans ma geôle
Suivi par mon épouse qui jouait bien son rôle
De femme modèle souffrant d’être hélas mal mariée
Et moi qui la connaît, j’aurais dû me méfier
Elle avait au visage la candeur hypocrite
des dames honnêtes qui un mauvais coup préméditent
« Monsieur, cet individu point ne le connais,
ce n’est pas mon mari, gardez-le, il m’effraie »
Dignement elle sortit suivant l’enfariné
me montrant son poing droit avec un doigt levé
Et elle me laisse en me faisant la nique
Ha, la vieille bique !
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Image de Michu Brochel
Michu Brochel · il y a
Merci d'avoir aimé
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De margotin · il y a
Une baguette magique J'ai beaucoup aimé

Bonjour à vous!
Je vous invite à découvrir Nilie au concours du Prince oublié. Merci beaucoup

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Michu Brochel · il y a
Pour Eric et François: merci, j'ai voulu faire du bon pain.
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Eric Chomienne · il y a
La baguette peut être magique mais seules les fées savent la manier en la prenant par le bon bout, le bout rond c'est sûr
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François Duvernois · il y a
Délicieusement coquin et sensuel.

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