L'ornementaliste

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Intéressée par les sciences, l'art, les interfaces, l'audace, la curiosité. J'adore regarder les gens, et me raconter des histoires  [+]

Je suis né un soir d’automne alors qu’on ne m’attendait plus.
Le brouillard était tombé, la porte était close.
Je suis né une nuit triste, pauvre petite chose.
Le gris m’a accueilli, le noir aussi.
Personne n’a entendu mon premier cri, personne n’a vu mon premier sourire et pour cause.

Dans ces aplats sombres, j’ai grandi, plutôt mal que pis.
Puisqu’on ne me parlait pas, je ne répondais pas.
Mes paroles se sont chiffonnées tout en boule au fond de mes poches. Mes cris aussi.

Un jour de magie inattendue, un ange m’a pris par la main, m’a ouvert la porte de l’ailleurs, hors du gris.
C’est alors que j’ai vu les couleurs : bleu, vert, jaune, ocre, rose.
J’en passe, des meilleures.
Mes yeux ouverts en grand sur cet arc-en-ciel débordant, je fus émerveillé.
Dès lors, je n’eus de cesse de chasser les tristes aplats de mes enveloppes enfantines, d’éclairer les jours.
Et les nuits cauchemardesques de les illuminer.

De doré, j’habillais tous les arbres noirs en hiver. Et croyez-moi, ça brillait par-delà les collines !
Je peignais de bronze leurs feuilles attrapées au vent, et patiemment les recollais une à une suspendues à des ressorts d’argent.
Et les pommes d’amour, au sucre encore brûlant, je les accrochais dans ces étendages étincelants, par milliers.
Et croyez moi, ça balançait dans les tempêtes et les jours de fêtes !
Sous la neige je croquais les fruits, faisant craquer l’enveloppe cristalline et goûtant les secrets des arômes préservés.
Dans la nuit, je leur lançais des rayons de lune, des étoiles filantes, pour que leurs éclats se télescopent et s’embrasent à faire oublier la voûte céleste vide.
Moi je poussais les cris rauques et gutturaux de ma joie perdue à peine né.
Mes feux d’artifices hivernaux plaisaient et attiraient les foules du monde entier.
Les collines, entre les villages, n’avaient jamais autant paradé.
Alors on m’a dit que j’étais un grand artiste.

Seul moi savais qu’en réalité je n’étais qu’un gars triste, né sans passé, avec un vide immense à combler.

Un jour, lassé des couleurs, je composais.
Six notes nostalgiques placées les yeux fermés sur le clavier pour accompagner mes errances virtuelles et mes souvenirs béants.
Six notes dans lesquelles je prolongeais ma solitude et mes sordides chagrins.
Six notes autour desquelles je brodais, des mes longs doigts impatients et blancs.
Et je brodais.
Des complaintes.
Des bruits de tripes, de moelle, de tréfonds. Des symphonies de courants synaptiques.
Puis les six notes revenaient.
Parfois plus gaies lorsqu’enfin résonnait une touche colorée.
Mes sons d’âme peinée plaisaient, on me disait mélodieux et musical, mystérieusement harmonieux.
La tristesse attire.
On disait que je faisais danser dans l’obscurité totale, et qu’au coin des yeux des filles des larmes perlaient et que toutes,
au cou de leur fiancé, s’accrochaient comme lors d’une fin de monde.
Alors on m’a dit que j’étais un grand pianiste, à tirer comme ça toute les émotions perdues du cœur des filles et à ouvrir les vannes de toute cette eau salée.

Seul moi savais qu’en réalité je n’étais qu’un gars triste, né d’un passé sans cri et que mes notes étaient brodées sur une mélodie arrachée au cœur sec qui m’avait été donné une ultime fin d’été.
Comme ça, avec mes six notes ridicules, je m’en souvenais.

Devenu sourd aux attentes pathétiques et larmoyantes des sombres danseurs, et... très riche, je décidais de devenir un grand … amoureux.
Après tout, je savais rehausser le monde avec des couleurs clinquantes et produire des notes en faisant vibrer des fils de soi.
Tout ce qu’il faut pour attraper les filles.
Mais les garder était une autre histoire.
Puisque je ne savais pas leur parler, je me mis à les peindre et à les broder de notes.
Vous pourriez croire que j’use de métaphores. Non point.
Sur leur peau délicate et sensible, je traçais des chemins de bleu et d’argent le long de leurs veines battantes tout en fredonnant des mélodies venues de mes angoisses d’antan. Cet étrange rituel les faisait frissonner et leur laissait croire en d’autres histoires...
Mais moi je les voulais juste immobiles, les filles, pour rassurer mes infinis automnes aux jours inéluctablement grisonnants.
Et la lumière, je la voulais toujours allumée, pour ne pas que mes diables destructeurs, accompagnant l’obscurité, surgissent.
La curiosité étant passée, les filles se lassaient de mes frasques tactiles et peu fécondes et s’en allaient peinées, colorisées et frustrées.

Dire qu’on me croyait grand amoureux !
Je ne suis qu’un gars triste, né seul sur la mauvaise piste, porte close, un soir d’automne.

Un jour, pour échapper à ces usants artifices, je choisis de m’isoler.
Je voulais trouver une ligne de vie directe, sans inutiles et futiles pauses, tel un destin inéluctablement tracé.
Tu prends le train, les portes se ferment automatiquement pour ne s’ouvrir que bien longtemps après, à l’arrivée seulement.
Je m’habillais sobrement de noir, me munis d’un câble d’acier et d’un balancier.
Enfin glisser seul et distant, perché en toute simplicité les pieds nus sur mon fil tendu.
J’avançais.
Je regardais le soleil droit dans mes yeux douloureux, j’étais enfin illuminé.
Là-haut, suivre la course infinie du soleil et m’y recharger.
Tourner autour de la terre.
C’était sans compter ma hauteur qui en m’éloignant des terrestres n’en attisait pas moins leur curiosité.
C’était sans compter les badauds et leur appétit des choses effroyables si...
C’était sans compter l’aimantation exercée par le risque que...
Las ! A nouveau sollicité et excité par ces mains crispées fermant les bouches grandes ouvertes aux cris étouffés, je ne pus m’empêcher d’enchaîner saltos et virevoltes.
Saltos et virevoltes.
Voulant épures, je ne fis que fioritures.
Je perdis mon soleil de vue et retombais dans le noir.

On m’a cru grand funambule.
Je n’étais qu’un pauvre clown essayant d’échapper à son destin.

Je m’assois là-haut sur mon câble, les pieds ballant dans le noir et j’attends.
J’ai peur de l’obscurité, qui chaque jour me rejoint et m’éteint.
Pétrifié dans ma statue de deuil, je cherche sans cesse la lumière.
Je ne descendrai plus.
En vérité, j’essaie juste de supporter ma furieuse colère.
En vérité, j’essaie juste de me rendre ce monde vain supportable.

Le monde qui a fait de moi ce que je suis aujourd’hui,
un ornementaliste.

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VéroLucie Bossu · il y a
très beau et touchant, je vous invite à lire aussi mes poèmes et à me donner votre avis sincère, merci
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ALAN ROEA · il y a
Je me suis laissé séduire par vos images insensées.
Bravo

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Sybille Sogo · il y a
Merci Alan pour cet insensé (mais fort plaisant) commentaire !
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ALAN ROEA · il y a
Je me suis laissé séduire par vos images insensées.
Bravo

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Aurélien Azam · il y a
Une superbe épopée artistique. Magique, tout simplement
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Sybille Sogo · il y a
Merci Aurelien
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Mélina Miallier · il y a
Moi qui cherchais un poème triste, me voilà servie... C'est magnifique.
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Sybille Sogo · il y a
Merci M'ellatrix
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Mimine · il y a
Un écrit qui me laisse perplexe...
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Jacques Dejean · il y a
L'évidence de la beauté. Je vous ai découverte grâce au fascicule de Short édition et j'en suis très heureux. Merci.
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Sylvie Chapelle · il y a
Je n'ajouterai pas de mots pour garder l'écho de ceux d'en haut.
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Feuille au vent · il y a
<3 <3
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Mano zhao · il y a
Venez decouvrir MANO ZHAO
troubadour de l'ère urbaine.
vive la france

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