Jusqu’à la lie

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Elle est partie sans bruit
juste un scintillement
la dernière goutte s’est évaporée
devant mes yeux secs
la rivière a émis une sorte de hoquet creux
j’aurais aimé pleurer
mais je n’avais plus de larmes depuis longtemps
la dernière était tombée
quand j’avais vu le dernier souffle s’échapper de ce martinet
qui haletait sur le goudron fondu
la végétation s’était effritée depuis longtemps déjà
balayée par les rafales du midi
personne n’avait été étonné de ce spectacle désolant
nous étions peu à y assister de toute façon
les premiers à disparaitre furent les plus inconscients
ceux qui avaient fait la sourde oreille
ceux qui avaient fait semblant
ceux qui s’étaient moqués des scientifiques aux tons alarmants
ils n’avaient pas voulu voir
ils n’avaient pas voulu agir
ils avaient laisser mourir leurs femmes et leurs enfants
il n’était bientôt plus resté aucun innocent
les survivants étaient sans doute juste un peu plus résistants
et nous assistions impuissants à la désertification des océans
de nombreuses voix s’élevaient encore
lorsque les réfugiés climatiques s’étouffaient dans les eaux plastifiées
mais le flot migratoire s’était progressivement tari faute de migrants
et les derniers passaient à pieds secs sans que personne ne les refoule
les frontières n’intéressaient en effet plus que quelques maniaques
qui avaient accumulé assez de nourriture
pour pouvoir se préoccuper d’autre chose que de manger
la suffocation des derniers chats m’avait émue plus que je ne l’aurais imaginé
j’avais fini par m’attacher

Bref, la dernière goutte venait de s’évaporer et j’étais le seul à le constater
longtemps j’avais cherché mes semblables
à partir du moment où les informations avaient cessé
j’avais rayonné
au fil des jours
espérant croiser d’autres épargnés
épargnés était le terme qui me semblait le plus approprié
car je ne trouvais pas d’autre explication à ma survie
que celle d’avoir été protégé
je trouvais toujours de quoi me nourrir et m’abriter
même dans les tempêtes les plus dévastatrices
longtemps j’avais cru que je mettrais fin à ma vie
si je me retrouvais définitivement seul
mais quelque chose m’avait retenu
ce n’était pas l’instinct de survie
c’était l’envie de témoigner
je devais raconter
il fallait que quelqu’un soit là
lorsque s’écrirait le mot fin
j’avais donc profité de mes explorations pour récolter tout ce qui pourrait prouver
ce qui avait été
au cas où d’autres que moi existaient encore
et s’ils savaient comment s’y prendre pour tout recommencer
mes trouvailles pourraient servir
j’avais donc ensablé des livres des plans des encyclopédies des schémas de montages des squelettes d’animaux de toutes sortes des herbiers géants des récipients pleins d’instruments des enregistrements de musiques de styles et d’origines variées des poèmes et des testaments
je ne m’étais pas ennuyé
mais ces dernières années
ce qui me manquait le plus était de partager
au début je commentais mes trouvailles à haute voix
mais j’avais fini par me laisser apprivoiser par le silence
je consignais chaque jour l’essentiel dans des carnets que j’ensablais
avec le reste

Et je savourais cette dernière goutte
observant chaque instant pour en noter toutes les sonorités
quand soudain
mon regard fut attiré par quelque chose sur l’autre rive
je ne distinguais d’abord qu’une forme vaporeuse hésitant sur l’horizon
puis plissant les yeux je constatais qu’une silhouette avançait avec assurance
lorsqu’elle fut assez proche
je vis avec joie que c’était une femme
et elle me souriait
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