Je veux dire mon île

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Journaliste de carrière de l'Île Maurice qui espère pouvoir faire lire ses poèmes et autres écrits en prose  [+]

Image de Été 2020

Je veux dire mon île
Comme l’ondée dit la fureur du ciel.
Je veux dire sa splendeur,
Je veux dire son mélange,
Je veux dire ses couleurs,
Je veux dire sa face d’hypocrite,
Je veux dire ses mensonges,
Je veux dire le bazar
À la confluence des peuples.

Dans le tapage des talons
Qui grattent l’asphalte,
Je me tiens coi au cœur de la gare routière.
La foule me passe et se presse
Pour plonger dans Port-Louis.
Si les yeux se fuient,
Les coudes et les épaules se frottent ;
C’est ainsi que se tutoient
Malbars, Madras, Lascars, Créoles, Chinois.
Au corps à corps, le bonjour muet
S’ignorant.
Mes paires, mes semblables
Se fondent dans la pierre coloniale
De la ville vieillie,
Un paradoxe de moderne et d’histoire.
Ils m’abandonnent au milieu d’une gare déserte,
Cintrés dans leurs chemisiers,
Cintrés dans leurs vestes,
Périmétrés par leur monochrome.
Le travail et la ville
Polissent les aspérités.

Le cramoisi du sari auréole
Autour des pieds de la dulhin
Qui tente, derrière ses paupières,
De camoufler son sourire épidémique.
À quelques pas de là,
Je suis assis au milieu des autres
Et j’observe cette saynète
Dont tu n’es que rarement témoin,
Toi mon île.
À l’opposé de la floraison rouge,
Un gaillard gris dans le portemanteau
De son costume trois-pièces
Transporte dans la mâchoire
Le stress d’un fardeau futur.
Voici que dulhin et nouveau marié
Satellitent le modeste feu.
Sous la marquise,
Deux nouveaux astres dessinent leur orbite
Terrestre.
Les flammes sautillent et dansent
Pour célébrer les sept passages du couple
Avant que survienne l’éclipse :
Un drap levé dérobe la danse cosmique
À nos yeux qui débordent.
Mais je sais qu’il trace le vermillon sur son front,
Je sais que son doigt dépose une traînée incandescente
Qui écartèlera
Sa chevelure.
Bientôt, mon île, le drap disparaîtra,
Bientôt, mon île, les deux émergeront,
Bientôt, mon île, l’union sera.

Sur les sommets du Morne bien nommé
Le regardeur est debout au fond
Du tombeau des libertés.
Pourtant, les sanglots aiguisés des rafales
Font se dresser les poils de ma nuque
Alors que mes yeux boivent l’eau
Qui cascade dans les fonds marins.
Mais perché à l’extrémité du Pouce,
C’est un océan de béton qui fait barrage
Au vaste bleu,
Scindé de moi.
L’oasis verte du Champ-de-Mars me saute à la gorge
Alors que la flèche obèse de la rue Madame
Semble guider mon regard vers la furie bleue.
Je m’étonne, voyez-vous,
À traîner les sens du côté de la ville
Qui enferre la mer, à traîner les sens
Du côté des graves bâtisses de mes semblables,
Négligeant ma mère l’océan.
Cette mer m’appelle à elle,
Cette mère veut m’avaler
Quand c’est au pupitre de la Roche-qui-pleure
Que je m’accoude pour la saisir mieux.
Les élégies de mon silence flottent sur ses reflux,
Résistant à peine à la falaise volcanique
Qui tente de me catapulter hors de l’île.
Quel contraste au calme et à la torpeur de Trou-d’eau-douce !
Assis à la terrasse de Gilda,
Face à la mer enfin domptée par le soleil
Qui glisse vers l’oubli dans notre dos,
Nous sipons nos verres frais.
Les voiles de la baie paressent sur l’eau,
Usées par la journée de voyages.

Je glisse dans les commissures
Du centre commercial.
À l’orée des vitrines, je résiste
À l’appel des prêtres et prêtresses
Qui commencent la liturgie :
Mes semblables, avides, brandissent
Leurs cartes de crédit et crachent du vitriol.
Je marche droit, inquiet,
Regardant à droite, à gauche,
Tous ces acheteurs unis.
Je m’émerveille de l’abolition des races :
Madras rivaux des madras,
Créoles rivaux des créoles,
Lascars rivaux des lascars,
Malbars rivaux des malbars.
Voici venu l’union,
Voilà que s’effondrent les cloisons d’étain,
Alors que je marche au milieu des magasins,
Me serrant moi-même dans mes bras
Afin de chasser la bruine
Que conjure sur ma peau
La climatisation glacée
Qui gèle le sang dans mes veines.

Le père rompt le pain et le partage
Parmi les membres de sa tribu
Assis autour de la table.
Les rires fusent,
Les têtes infusent dans un bain de détente :
Qu’on est bien !
Les cloisons de la salle à manger
Nous masquent du su des autres.
Nous rions de bon cœur des autres,
Ces autres qui périclitent depuis des lustres,
Ces autres qui puent et se prélassent ;
Sûrement, ils sont condamnés à l’échec, pas vrai ?
Nous rions de bon cœur des autres,
Ces autres qui parlent la campagne,
Ces autres qui tuent leurs frères pour un lopin de terre,
Ces autres à qui le bon goût fait défaut ;
Sûrement, ils sont condamnés à tout posséder, pas vrai ?
Nous rions de bon cœur des autres,
Ces autres qui mangent et respirent la religion,
Ces autres qui se protègent entre eux,
Ces autres qui affectionnent le tranchant du sabre ;
Sûrement, ils sont condamnés à la conquête, pas vrai ?

Entre les quatre murs du bureau,
La climatisation expulse les tropiques
De nos narines.
Le froid mord dans nos chairs,
Manteau déchiré qui nous enserre.
Malbars, Madras, Lascars, Créoles, Chinois ;
Tous enfermés dans une hutte en béton.
Au cœur du froid pourtant,
La garde baissée, ils oublient leurs vœux de secret.
Ils se confient les rires tribaux qu’ils ont ri la veille,
« Le Créole est soûlard », rient-ils.
« Le Malbar est money-minded », rient-ils.
« Le Lascar est fanatique », rient-ils.
« Le Chinois est voleur », rient-ils.
« Le Blanc, quel bon patron ! », crient-ils.
Ils se regardent et hochent la tête.
Mais il est seize heures : il faut quitter Port-Louis.
Ils embarquent.
Chacun rejoint les siens.

Mon île est un perpétuel Holi
Avec des couleurs qui éclatent
Dans l’œil.
Mon île est témoin, chaque année,
De blanches processions
Qui pointillent la nuit et
Percent le matin
Pour enfin embrasser l’austère Shiva.
Plus loin, près du Port-Louis hanté,
D’autres pèlerins convergent vers le caveau,
Tentant ensemble de nier les pouvoirs de la mort qui
ronge
la
vie.
C’est dans un tombeau, mon île, qu’ils trouvent
La grâce.
Mais la monotonie des cantiques est vite oubliée
Quand le fracas des pétards
Rompt la paresse du Rose Hill des jeudis.
C’est dans le vacarme que vient au monde
La face du dragon, héraut de l’année nouvelle.
Après son passage, les rideaux métalliques fermeront
En guise de salut.
Attablé avec ceux qui rompent leur jeûne,
Je laisse l’arôme du kaléidoscope d’épices
Qui émane du deg séduire mes narines.
Le cristal de sucre excessif du sutalfine
Sera la glu qui scellera les amitiés.

Mon île, tu le sais, tu es terre d’exil.
Tu n’es la terre de personne.
C’est dans cette terre de personne pourtant
Qu’un amas d’asservis
A pris racine pour s’élancer vers les cieux et
Transpercer la voûte de la cloche en verre
Dont elle était recouverte.
C’est ici que les noirs ont choisi le marron,
C’est ici qu’ont poussé les baïtkas
Qui ont bruni bien des esprits verts
Et c’est ici que le docteur a cassé les cloisons
Charriées des terres ancestrales.
Même d’Épinay, quand il a plaidé,
Puisait de ton sang, Ô mon île !
Les étrangers en exil ont expulsé de toi
Les traces des maîtres
Pour y dresser à la place une stèle bienveillante.
Les narines par-delà la cloche,
Tu peux respirer le grand large.
Pourtant mon île, je perçois sous tes plis
Les grondements d’une fureur qui bout.

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Dranem · il y a
Comment ne pas aimer ce texte qui parle si bien de votre île ... je vous laisse découvrir si vous le voulez bien cette musique d'une Valiha : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/valiha
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Ronnie Antoine · il y a
Merci pour votre appréciation et aussi la découverte de votre poésie qui a su me transporter. La Valiha est également une découverte pour moi!
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Flynn THORN · il y a
L'indicible qui veut se dire, la parole comme une île à circonscrire. Très beau.
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Ronnie Antoine · il y a
Merci!
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J.M. Raynaud · il y a
mais quel travail, je n'ai pas votre courage, j'ai écrit qqchose de bcp plus court...sur une île aussi !
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Joëlle Brethes · il y a
Etant votre voisine (je réside depuis 27 ans à La Réunion) j'ai été heureuse de découvrir ce long mais intéressant poème sur l'île sœur de "la mienne"... Bonne journée.
Amicalement
J.B.

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Dédé · il y a
Hé ! Jowelle Bouwbon ! Didonc vouawe JO didon : tu verrais pas plutôt ce texte en prose, toualaba ?
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Joëlle Brethes · il y a
Peut-être, mais je ne suis pas Ronnie Antoine ! L'auteur est maître de la forme qu'il choisit...
Bises quand même, Dédé et... bonne après-midi caniculaire...

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Dédé · il y a
Il n'est pas défendu pour autant d'avoir et d'exprimer un avis contraire !
La bonne soiwé din la caze, JO !

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Joëlle Brethes · il y a
Très juste ! Et il m'est parfois arrivé d'user de cette liberté...
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Dédé · il y a
Intéressante, cette découverte de Maurice à travers le regard sans concession d'un autochtone. Mais je ne vois pas l'intérêt du découpage en vers de cette prose poétique qui aurait gagné en clarté en présentant chacune des facettes observées en paragraphe.
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Fred Panassac · il y a
Ah ben vous voyez, Dédé, quand vous voulez...
Cela dit les problèmes de découpage ne sont pas flagrants dans cette œuvre, par rapport à d’autres.

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Dédé · il y a
Non, puisqu'elle a été conçue telle quelle, selon l'auteur.
Et vous, Fred, qu'en pensez-vous ? Vers libres ou prose poétique ?

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Fred Panassac · il y a
Pour moi, vers libres, avec leurs anaphores et leur rythme affirmé.
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Dédé · il y a
D'accord pour les anaphores, mais les vers qu'elles introduisent auraient pu être détachés de la prose...
Quant au rythme, il y avait parfois mieux à faire...
« De blanches processions
Qui pointillent la nuit et
Percent le matin »...
Non, la forme reste à travailler, Fred, quelque soit l'option.

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Ronnie Antoine · il y a
Merci pour votre commentaire. J'ai conçu ce poème dès le départ en vers libre et j'avoue que l'idée de l'organiser en prose ne m'a même pas traversé l'esprit. Quant aux différents sujets abordés, ils sont tout de même présentés dans des strophes différentes.
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Dédé · il y a
Oui mais c'est trop décousu pour que le lecteur en perçoive distinctement l'unité, surtout sur écran.
( j'ai remplacé « sujets abordés » par « facettes observées », puisque ça reste du bon travail de journalisme )

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Ronnie Antoine · il y a
Peut-être qu’effectivement la lecture sur écran pose certains problèmes. Je ne sais toutefois pas si ce serait différent sur une page imprimée. Je garderai cette question de découpage en tête à l’avenir. Merci de remarquer le bon travail de journalisme, mais j’espère quand même avoir fait un peu plus que ça...
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Dédé · il y a
Je voulais dire simplement que l'imperfection de la forme n'altère pas outre mesure le contenu documentaire du texte, qui présente par ailleurs, évidemment, une dimension poétique appréciable.
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Fred Panassac · il y a
J’aime beaucoup ce poème qui parle de la Guadeloupe et situe son action à Port-Louis ; c’est bien écrit, instructif, long mais pas ennuyeux, les vers ont du rythme, n’étant pas trop longs, la poésie est présente.
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Ronnie Antoine · il y a
Merci pour ces mots encourageants. :) Mais il s’agit de Maurice et non la Guadeloupe.
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Fred Panassac · il y a
Aïe aïe aïe, ça c’est tout moi ! J’ai cherché où était Port-Louis et internet m’a dit « Guadeloupe », j’aurais dû me méfier ! J’espère que vous ne m’en voulez pas trop !
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Ronnie Antoine · il y a
Il ne faut pas faire confiance à internet ! :D Ne vous en faites pas, je ne vous en veux pas le moins du monde. Au contraire, plutôt content de faire découvrir mon pays à ceux qui ne le connaissaient pas forcément!
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Dédé · il y a
Toua hihan natufo Fwed ! Hihan na Mowis !
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Fred Panassac · il y a
L’auteur me l’a déjà dit très gentiment, Dédé. Commentez-donc ce très joli poème au lieu de commenter mon commentaire. 🤔
Bonne journée !

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Dédé · il y a
Vos propos évasifs ne relèvent pas vraiment non plus du commentaire, Fred. C'est que c'est du travail, un commentaire, un vrai ! et ici, en l'état actuel du fonctionnement du site, une perte de temps. Et je n'ai pas de temps à perdre avec ça.
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Fred Panassac · il y a
Un « état actuel de fonctionnement du site » qui ne vous détourne pas de proposer vos œuvres et de concourir, à ce que j’ai vu. Ni de lancer vos accusations habituelles sur la sélection dans le forum ... je m’arrêterai là, ce n’est pas le lieu de polémiquer, je ne faisais que vous répondre.
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Dédé · il y a
C'est ça ! arrêtons-nous là, ne serait-ce que par respect pour l'auteur, ça vaut mieux !
Bisous bisous, eul' Grinte Frèt'... Ha ha !

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Paul Jomon · il y a
Intense déclaration d'amour pour Maurice (avec une pensée particulière pour l'actualité). Il faudrait y être né pour saisir toutes les correspondances du texte, joutes entre la tradition métissée et le modernisme.
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Ginette Flora Amouma · il y a
C'est hélas d'actualité , cette fureur qui bout .
Une incantation où se consume une passion désespérante pour une île quand on se sent aspiré par une beauté qui ensorcelle.

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Keith Simmonds · il y a
Une poésie de toute beauté, pleine de superbes images et captivante ! Une invitation à accueillir “l’Exilé” qui est également en compétition pour le Grand Prix Été 2020. Merci d’avance, et bonne journée ! https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/lexile-1
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Saint Sorlin · il y a
Une fresque parfumée douce amère. Quelle déclaration !

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