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Autumn - Les mains en porte voix

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Lyvie Llonatelli

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Je la revois, c'était, il y à...
c'était avant.
Dans le village, elle eut été la plus jolie des anges.
Ange déchue.
Elle avait le sourire, celui qu'on envie aux innocents de cet âge.
Elle avait aussi l'ombre dans sa lumière.
Raconte moi ce que tu vois dans tes grands yeux noirs, petite ange?
Ton sourire tantôt illuminé, renvoi à la profondeur de ton âme quand il se ferme.
Dans les souvenirs d'une autre, tu étais frêle, le teint légèrement hâlé des saisons espagnoles.
Tu as grandi là, dans le village de tes parents, où leurs parents les avaient vus grandir et leurs parents à leurs tour et les parents de leurs parents également. Ici les familles ont de la mémoire et rien ne les séparent.
Portant les mains à ta figure, comme en porte voix, tu cries en l'air.

Dans les ruelles étroites de ton village, entre les maisons colorées et blanches aux toits plats, sous un soleil azur, l'iode de l'air attire les goélands au dessus des champs de piments et des citronniers en fleurs.
Le petit port n'est pas très loin,on y descend à pieds ou en vélo, les voitures, les camions, c'est juste pour le commerce et la ville. Ici c'est tranquille.
Tu connais tous les marins, ils te font voyager, en revenant de la criée avec ton cabas à fleurs, tu cries à tue tête en chantant. C'est ton jeu petite enfant, tout le monde sourit sur ton passage, tu fais partit du paysage comme tous les autres gosses d'ici. Je vous observe et je souris à vos vies.
Dans la rue étroites, encadrée par les maisons aux grands balcons, aux hautes colonnades gaudiennes* et en fer forgé, des siècles d'avant ou l'argent coulait à flot ici, ta famille, commerçante de mère en filles et père en fils en sont les vestiges.
A la belle saison, quand les patios s'animent et se parent de milles couleurs aux odorantes senteurs, se transformant en tables et chambres d'hôtes et hôtels bons marchés, la rue se change et prend les allures festives et bigarrées de ton Andalousie, ou le rouge se mari au noir intense de tes yeux profonds , au jaune incandescent et aux vert des pâturages.
Ici, ça chante, ça danse, ça parle fort, ça crie, ça guitarise toute les nuits durant la saison au son sec des castagnettes.
Tu fais la folle, tu cours partout avec tes paniers garnis de breloques artisanales et ta bande d'amis d'enfance à tes basques.
Ah, que c'est bon de vous imaginer ainsi, moi le vieil homme assis en face sur mon banc.
Vous la source pure, la force vive. Vous l'âme du pays vieillissant et nous pauvres paysans, artisans et autres marins pêcheurs .
Quand le soir vient, dans le noir de la nuit épaisse et fauve on nous entend, aux rythmes andalous dans les bodégas tamisés. La place du marché, dominée par sa petite église, prend des allures de foire. Ici on revit le soir.
Chacun à sa manière et moi assis sur mon vieux banc, une petite table en appoint, carrée, installée devant moi. Mon journal posé, plié, je sirote mon vin résiné aigre doux, celui des meilleurs jours.
Demain, tu le sais, la place sera vide. Il n'y aura bientôt plus que les chiures des pigeons à ma place. Peut être le gros chat noir et blanc à l'endroit du canard froissé*et peut être aussi, un pot avec dedans un cactus, semblable à mon caractère.
Toi la petite fille dansante qui courait sans s'arrêter, juste dans un « bonjorn sénher » envolé . Je te regardais dévaler à toutes jambes les pentes des rues étroites du village, et je riais d'un petit rire retenu et affectueux.
Puis le temps et les saisons passèrent, comme les nuées vaporeuses des nuages, noirs et gris qui accentuent le relief, jaune ici, sombre au loin derrière l'horizon marin.
C'est jour de fête ici, le quartier en entier est en assemblée compacte devant la petite boutique familiale, tous les acteurs du village sont invités, du facteur au maire, de la ménagère au notaire, comme une très grande famille,chacun vient avec son panier flanqué de victuailles et célébrer l'après cérémonie qui vient. Je les regarde toutes et tous et je me sens si vivant et joyeux de toute cette liesse.
Les femmes ont leurs belles toilettes, les hommes leurs beaux costumes, en procession compacte et dé-ambulante, derrière tes parents à qui tu tiens les mains, dans les fous rires et les ragots bons-enfants . Toute en blanc ,une fine couronne de fleurs dans les cheveux, tu vas communier. Te voici grande et fière, ton regard pétillant, tes petites jambes fines ont du mal à contenir ton impatience, elles sautillent, c'est pour toi une fête, ta fête mon ange. A tes côtés ta maman, belle comme un astre , son ventre arrondi par encore l'amour paternel de ton bienveillant papa.
Tu as 12 ans, ton sourire est comme la nacre des coquillages que tes lèvres colorées comme les fraises habillent et en font ressortir l'éclat.

Aujourd'hui Dieu est en fête, sa voix résonne dans le clocher de la vieilles église. La mer au loin irisée par le frisant couchant paraît être de la partie et ses vagues dansent en faisant rouler les paillettes d'or du sable blanc.
Quelques années ont passées, mon vieux banc est toujours là. La petite table en bois sur laquelle mon journal froissé reposait sous ma main est délabrée. La peinture écaillée laisse apercevoir les veines beiges et sombres du bois martyrisé. A ma place il ne reste plus qu'un vestige. Ma vieille canne en fer, posée contre la gouttière en faïence blanche marbrée de bleu outremer, fait office de tuteur à une plante grimpante. Mes mains ne tourneront plus les pages du canard*, ni ne se resserviront de mon bon vieux «jerez»*dans ma coupe en cristal grenat dans laquelle j'aimais le siroter durant mes belles soirées.
La petite boutique en face, celle de tes parents est défraîchie, comme mon banc.
Qu'est ce qui t'a poussé vers moi?
Tu n'étais pourtant pas prête!
C'était un jour, le soleil lui même ne s'y attendait pas.
Dieu aurait du faire un signe, peut être l'a t-il fait?
Ils ne l'ont pas perçu.
Ils sont passés à côté!
S'en s'en apercevoir!
Ils auraient dû!

Bien sur il y avait eu des signes, balayés par les principes familiaux, ici on est durs. Les âmes sont sèches tannées par le soleil la mer et le vent, endurcies par une vie dure dans ces petits villages sans avenir ou si peu.
Tu n'aurais jamais du aller à ce bal au village voisin, tes parents n'auraient jamais dus te laisser, te dire oui. Ils pensaient que tu trouverais certes un mari, mais pas ce qu'il t'a fait. On l'a punit , c'est vrai, mais toi, le mal planté en toi sans consentement, ce soir là, quand la honte et la haine répandirent leurs venins sur les famille, et puis sur toi mon ange.
Tu ne sortiras plus jamais d'ici.
Ta sœur Rose, la seule,elle,elle sait que rien ne peut plus te retenir, il te faut te laver de cette saleté, ta bouche ne dit rien, seul tes larmes parlent. Rose, elle, elle sait, mais ne comprend pas vraiment, elle est encore si petite.
Tu lui dis je t'aime.
Moi je t'observe sans bouger de ma place, bientôt tu seras à l’abris.
En bas dans le magasin familial, la vie a reprit son cours , bon gré, malgré. Ça gesticule, ça parle fort, ça y va de son avis de ses atermoiements. Pourtant! C'est pas eux qui ont mal! C'est pas eux qui sont morts en-dedans.
Rose! Rose!
Tu appelles ta sœur du fond du long couloir aux portes bleues, baignées dans la lumière d'un printemps bien entamés. Tes seins lourds et durs renferment ton cœur brisé. Les saints de glace agacés par ton âme dévastée.
Rose ne comprend pas ou à peine du haut de ses six ans.
Elle comprend par tes yeux noyés de larmes comme la mer profonde, bleue et sombre.
Elle comprend juste, et voit, tes cheveux flottants en tous sens dans les airs, elle t'a vu te transformer. Dans un craquement sourd, deux grandes ailes déployées sur ton dos, arrachant ta tunique de coton blanc. Le ciel s'est ouvert devant toi. Absorbée par le soleil.
Horizon lointain, horizon blanc et lumineux, loin du noir de la détresse, loin du vide, du désespoir.
Devant ses yeux, et ceux de ta mère qui t'a vu t'envoler.

De ma place j'assistais impassible, tu m'as adressée ton plus beau sourire. Va mon Ange, envole toi, en bas je les rassurerais, je leur dirais dans un bruissement de feuilles dans les arbres, que tu es toujours là, que ton âme est apaisée maintenant et que ton esprit est toujours avec eux.
...Les grands yeux de Rose, ne voit plus ton image, elle a vu s'envoler un ange. Une colombe au même instant s'est posée sur le balustre en fer forgé. Rose l'a apprivoisée, elle sait que tu es là, en elle.
Aujourd'hui les hurlements des discothèques on remplacés ceux provenant de la petite boutique maintenant abandonnée. Ici mon vieux banc est toujours a sa place, quelques âmes saoules le soir, ou des jeunes amoureux l'occupent.
Sur ma droite, les ruelles en dédale qui filent jusqu'au petit port de pêche, entre les murs blancs et colorés des vieilles maisons andalouses, on n'entend plus les cris des enfants, ils sont partis plus loin avec toi. Sur ma droite, au fond de l'une d'elle, parfois je t'aperçois qui court, les mains en porte voix.
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