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Au dispensaire

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Titus

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Ils vont avec si peu de colère
Portant gauches leur indifférence.
Ils vont courbés, ils vont avec l'air
De ceux-là pour lesquels la souffrance
Ne peut être qu'une impolitesse.

Il vont lents par des chemins terribles,
Enfants mi-nus, femmes en grossesse,
Défilé improbable et horrible,
De malheureux, ô tant désignés
A subir le choix qu'ils n'ont pas fait.

Ils vont tête baissée, résignés
A ne plus jamais se rebiffer,
Et s'avancent presque désinvoltes,
Avec le regard froid, implorant,
Des pauvres ignorant la révolte.

Les mères à leurs enfants pleurant
Comme seuls pleurent les malheureux
Offrent hâtivement leurs seins vides
Qu'ils tètent à grands coups vigoureux
D'une bouche jalouse et avide.

Elle me tendent leur rejeton
Dans un sourire gêné et prude,
Sans rien ne m'exprimer par ce don
Qu'une longue et triste lassitude,
Sans même une moue de connivence..

Je le prends mais me sens inutile,
Comme acceptant ainsi par avance
La critique à ces gestes futiles
Dont je ne sais ce qu'elle en reçoit
Tant mon rôle me semble incongru.

Comment, lors, se laisser de la voix
Aller à ce qu'il est convenu
D'appeler un mot de réconfort,
Un signe d'affection pour l'enfant
Répugnant et qui hurle si fort?

Nos regards ne se sont pas croisés.
Quel est donc l'interdit qui défend
A la femme de me voir, d'oser,
Pour dire ainsi, lever son regard
Vers moi, le bienveillant étranger?

Je vaccine, j'ausculte, fais part
De mes remarques sur le manger,
Le boire ou le coucher, mais comment
M'accorderais-je quelque crédit
Quand eux sont dans un tel dénuement ?

J'ai la haine au cœur de ces non-dits,
Qui tracent leurs blessures dedans
Une conscience d'elle même
Insatisfaite, mais cependant,
Je continue et pour la énième

Fois, à celle là aussi j'adresse
Cette parole: "bonjour Madame..."
Elle me regarde avec détresse
D'un œil violent, comme si, dam!
J'avais dit quelque chose de mal.

Elle est en guenille et moi je mange
A ma faim. La faire mon égale
C'est comme l'insulter, ne pas voir
La misère qu'elle a renoncé
A cacher, comme on fait son devoir.

Je baisse les yeux tout engoncé
Dans ma blouse, de honte et tristesse.
J'aurais bientôt fini. J'aurais vu
Tant d'enfants, quelques uns en détresse
D'autres non. Mais j'aurais retenu

Dans mon souvenir et pour toujours
Le regard blessé de cette mère
Que j'ai traitée de ce mot si lourd,
"Madame", ô parole meurtrière....

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Valoute Claro · il y a
Un texte fort qui raconte la vérité crue sans concession. J'ai beaucoup aimé!
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Titus · il y a
Ecrit lors d'un séjour de 5 ans en Guyane, dans une "commune isolée" suivant la terminologie administrative, en fait un lieu ( ? ) abandonné de Dieu et des hommes. (Je suis médecin ). Je ne peux pas lire ce texte sans que les larmes montent toutes seules, pas pour la qualité ( ? ) de l'écrit mais pour la souffrance de cette population et ce dans l'indifférence de l'Etat...Terrible
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