Zéro-un

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Anglophone de naissance, francophone de plume et de cœur, j'ai la langue qui fourche parfois. Ou faut-il dire qu'elle le fait exprès ? Merci pour vos lectures et vos commentaires  [+]

Image de Printemps 2017
— Tu pars comme ça, à deux heures du matin ?

Mais oui, elle le sait bien. Le vendredi soir, c’est le bœuf au Rouleau Doré. Pour rien au monde je ne le manquerais. Le Rouleau Doré, c’est l’endroit où le mythe et la tradition se croisent. Tout le monde le sait, enfin, tout jazzman qui se respecte.

A l’heure qu’il est, je devrais quand même faire gaffe à ne pas faire du bruit. Ce n’est pas une grosse dormeuse, Elodie, et quand je la réveille, elle veut toujours qu’on se parle.

— A quelle heure tu comptes rentrer ? On peut savoir ?

C’est ça qui est dur dans ce métier. Au Rouleau Doré, on compte rentrer dans la légende, pas vraiment à la maison. A vrai dire, on ne compte rien du tout, sauf le rythme du swing. On ne passe pas la soirée avec une horloge autour du cou. Jouer au groove, ça se passe avec l’âme et non pas avec la tête.

Elle devrait le comprendre à présent : quand tu tapes un bœuf au Rouleau Doré, tu restes ouvert à tout ce qui pourrait se passer. Tu vas vers ton destin, avec ta gratte, jusqu’au bout de la nuit.

— C’est quoi déjà ton Rouleau machin ? Si ça se trouve c’est un resto chinois ?

Elle n’a pas trop l’air de comprendre ce que ça veut dire, s’ouvrir à son destin.

— Et chercher du taf, c’est pour quand ?

Le mot qui tue. Pas la peine de lui expliquer qu’il ne faut pas se claquer à faire des choses inutiles dans la vie. On n'en a qu’une, après tout.

— T’as toujours pas appelé mon oncle ? Il a peut-être quelque chose pour toi. Je t’ai laissé le numéro, t’as pas vu ? Sur le petit bout de papier, là, à côté du téléphone.

Elodie vient d’une famille de grands travailleurs. A croire que son arbre généalogique ne pond que des salariés protégés et des employés exemplaires, tous avides de me mettre en contact avec quelqu’un dans l’espoir que je trouverais « quelque chose ».

— Je parie que tu l’as perdu, le papier ! Comme d’hab !

Parler paperasse, ce n’est pas le jour, et surtout pas à deux heures du mat’, quand les potes attendent au Rouleau.

— Encore une fois, les copains passent avant moi ! Tu m’écoutes ? Marc ? Tu m’écoutes ?

Pour manquer l’essentiel dans la vie, on peut dire que les filles sont championnes.

Allez, bisous. Et c’est parti.

***

Qu'on ne me dise pas le contraire, j’ai fait des rencontres prodigieuses au Rouleau Doré.
D’abord il y a Jeannot.

— Ça va, Marco ? La forme ?

Comme je suis le premier à arriver, Jeannot me sert tout de suite un demi, histoire de décompresser un peu en attendant les autres. Pour mettre l’ambiance, rien ne vaut la première petite bière de la soirée. Jeannot, il a tout compris. Faire le bœuf le gosier sec, c’est peine perdue. Et le Rouleau sans le bœuf, ce serait comme un héritage refusé. Django se retournerait dans sa tombe.

Je m’en roule une et on discute. Il me rafraîchit sans parler de m’encaisser. Parce que depuis le temps qu’on parle musique, Jeannot connaît ma soif insatiable de nouveaux projets. C’est un compétent, Jeannot, faut le dire.

Et le voilà, Domino. Lui, il débarque toujours en jean et smoking. La classe. La seule fois où Elodie l’a vu jouer du violon, elle a dit qu’il lui faisait penser à un squelette, avec des brindilles à la place des doigts. Les meufs, ça comprend rien. Moi je dis que quand on sait faire un son comme Domino, l’esthétique, on s’en fiche.

Ensuite il y a Nico. En plus de sa gratte, il se pointe avec la poussette. Il est papa, Nico, et sa copine travaille la nuit. J’aurais pas dû le dire à Elodie, elle a sauté au plafond : « Un bébé dans ce rade cradingue ? Il est complètement frappé, ton pote ! » Elle voulait appeler la DDASS illico. Je vois pas où est le problème. A cette heure-ci il dort, Hugo, exactement comme à la maison. Et quand il se réveille, tant mieux pour lui, il écoute. C’est tout benef. Un vrai petit manouche.

Thomo arrive toujours les cheveux pleins de pommade, façon Django. « Ça roule, les mecs ? » Il joue discret sur sa contrebasse, mais côté rythme, il faut dire qu’il s’applique. C’est lui qui nous a fait connaître le Rouleau. La plus belle adresse de Paris.

Et puis enfin, Christo. Toujours bon dernier, lui, après son plan dans un resto en banlieue. Quand il a acheté sa Selmer, il a décroché aussi sec ce plan régulier en trio tous les vendredis soir. C’est pas de la guimauve, une gratte comme ça, c’est du solide. D’après ce qu’il dit, l’ambiance dans le resto là-bas est plutôt Martini-cacahuètes-tête-de-veau, des standards pour les vioques du 7-8, mais je le connais, il va pas en rester là, maintenant qu’il circule avec sa Selmer. Certains disent qu’il la ramène, le Christo, moi je dis qu’il peut frimer tant qu’il veut. J’irai faire un tour là-bas, un soir, faut qu’il me file l’adresse.

Une fois tout le gratin sur place, on se décide à jouer un morceau. « Minor Swing » pour se chauffer, par exemple. Christo prend le solo. Il a raison, avec sa nouvelle merveille, je ne le vois pas faire autrement. Nico fait la pompe. Thomo improvise sur la basse, et Domino se défoule sur le violon.

Moi, je reste au zinc, histoire de baigner un peu dans l’ambiance manouche. J’ai tout mon temps. Je prendrai le relais après. Nous les zicos du Rouleau Doré, on est une machine bien huilée, qu’on ne me raconte pas le contraire.

Ce soir, Christo est à fond la caisse sur sa Selmer. Ça déménage, ça fait dresser le poil. Gratteux comme je suis, je sais reconnaître la qualité. Faut que moi aussi, j’échange ma Gitane contre un bijou comme ça. Je me le dis depuis un bon moment, en fait, avec mon expérience en la matière, il me faut du sérieux. Elodie piquerait sa crise si je lui en parlais, sûr, elle dirait que, côté projets, je manque de réalisme. Mais quoi de mieux qu’une Selmer pour un jazzman ? J’ai vu comment il a fait Christo. Il a trouvé la bonne combine et puis tout de suite ce plan chez les fossiles en banlieue lui est tombé du ciel. Des contacts, il y en a partout à Paris, suffit d’attendre le bon filon.

Evidemment, faudra que je pense un peu à rembourser Maman, mais c’est pas pressé. S’acheter une Selmer, ça ne se fait pas en moins de deux. Des escrocs, il y en a plein. Mais le jour où tu trouves moyen de t’en offrir une, c’est fini le biberon et les culottes courtes, tu joues dans la cour des grands. Marco et sa Selmer, ça arrache !

Encore une bière et je m’en roule une autre. Les potes sont passés à Caravan et qu’est-ce que ça déchire ! Même le petit Hugo se réveille. A le voir se balancer d’avant en arrière dans sa poussette, on voit bien que lui aussi apprécie la qualité. Les gosses, c’est ça. Je me vois bien en avoir, un de ces jours. Je leur apprendrai à jouer, c’est sûr.

Elodie se plaint tout le temps, elle dit qu’on doit faire des choses ensemble, qu’il faut soigner notre couple. Quand elle ne parle pas de week-ends à la campagne, c’est des cours de yoga. Tu parles ! Des trucs de nana, quoi. Comme si elle ne savait pas que la zen attitude, je connais déjà. Et à part les numéros des gens de sa famille, elle n’arrête pas de me filer ses livres genre « Construire pour réussir ». Elle ne comprend pas que le bonheur total, c’est ici, la nuit, au Rouleau avec mes amigos. Si elle venait un soir, elle le verrait. Elle dit ce qu’elle veut, c’est pas demain la veille que j’vais appeler un de ses numéros.

Un type s’approche du bar, commande un demi, fait le geste de trinquer ensemble, et finit par m’offrir une clope. Tiens, c’est la première fois que je le vois ici. Un original, plutôt beau gosse pour son âge, pas du genre à fréquenter les jam sessions du Rouleau Doré, mais je ne suis pas égoïste. Ça ne me gêne pas de partager le zinc avec un inconnu. On me dit toujours que j’ai l’instinct peace and love. C’est ça, à la tienne !

On reste un bon moment, vraiment zen, perdus tous les deux dans le groove de « Douce Ambiance ». Christo fait le break et laisse Thomo lancer son solo. C’est moins bien que Christo sur sa Selmer, et le type au bar doit le sentir parce qu’il jette un regard à ma gratte, se retourne vers moi, et demande :

— Et toi, tu fais pas le bœuf ?

Je tire une longue bouffée sur ma clope. C’est une question, oui. Je peux lui répondre plein de choses. Je peux lui dire que bien sûr, je vais jouer, quand j’aurai terminé ma clope, quand j’aurai terminé ma bière. Que je suis cool, que l’envie de jouer, ça se commande pas. Que quand ça joue, je laisse passer les potes d’abord. Que j’ai tout mon temps, à quoi ça sert de se presser, hein ? Venir au Rouleau Doré le vendredi soir et poser une question pareille, sûr et certain, le mec n’a rien compris. Les boules ! Je le regarde droit dans les yeux et prends une gorgée de bière. Sans trop lui répondre. Tranquille, quoi !

Ce qui ne le dérange pas pour autant, le gars. Et vas-y qu’il m’explique qu’il vient de Lille. En visite à Paris avec sa femme et ses enfants. Qu’il a passé la journée à payer les restos, les monuments, les bonbons, et les bibelots, et que demain c’est reparti pour un tour. Qu’il a finalement couché la famille à l’hôtel et est ressorti aussi sec.

— J’ai un copain qui m’a parlé du Rouleau Doré. Il m’a dit : « Faut absolument que tu y passes. » Et tu sais, la famille, c’est bien mais Paris by night, comme on disait dans le temps... C’est cool, n’est-ce pas ?

Je commence à apprécier le type. Un peu ringard sur les bords, sûr, mais il a raison de passer nous voir. Et ça m’étonne pas que chez lui on parle de nous, les zicos du Rouleau Doré. Le Nord, c’est près de la terre natale de Django, après tout. Une jam session au Rouleau, tu ne l’oublies pas si vite, t’as envie d’en parler autour de toi.

Comme nos verres sont vides, je fais signe à Jeannot. Je m’en roule une autre et regarde le lillois. Et comme je me sens bien avec lui, je lui explique comment il faut se battre dans ce métier. On peut jouer n’importe où et avec n’importe qui, même si je n'ai pas à me plaindre, je vise plus haut, moi. Et comme c’est un ami de confiance, je finis par lui dévoiler mon projet Selmer. Il saisit le truc, en deux temps trois mouvements. Pas besoin de lui faire un dessin.

— Ecoute Marco, me dit-il, j’ai un copain, un parigot comme toi. Il aura peut-être ce qu’il te faut. Un bon contact, tu vois ? Tiens, je te file son numéro.

On peut dire qu’il assure, le lillois ! Des potes comme lui, ça ne court pas les rues.

Il sort un stylo et je cherche de quoi noter. Merde, rien sous la main ! Pas de journal sur le bar. On ne vient pas au Rouleau Doré faire ses mots croisés. Finalement, je prends un papier à cigarette. C'est la dernière feuille du paquet mais tant pis. Le lillois me marque le numéro dessus, du pur local : zéro-un-quelque chose. C’est énorme.

Je m’émerveille un instant devant la magie. Mon destin en dix chiffres marqué sur un bout de papier. Si Elodie pouvait voir ça ! Suffit de rester tranquille dans la vie et attendre que ça tombe.
Le lillois me fait un grand sourire complice.

— Tu verras, mon grand, appelle mon pote, il aura quelque chose pour toi, c’est sûr.

C’est cool. Faut fêter ça. On fait signe à Jeannot. Allez, un petit dernier pour la route.

Après, le lillois veut savoir l’heure mais j’ai pas de montre. Lui, il dit qu’il doit se tirer. Je vois bien qu’il le regrette. Un vrai pote. On se fait la bise et je le vois disparaître dans la nuit.

Et puis c’est la pause. C’est le moment de se rincer la dalle. On est claqués. On n’a pas arrêté de bouger de la soirée. Le Rouleau Doré, c’est tout sauf une maison de retraite. On tape la discute, et Christo nous rappelle comment elle marche, sa Selmer. A écouter son laïus, il est déjà spécialiste. Il verra bien. Avec mon zéro-un-quelque-chose sous les yeux, moi j’ai plus de soucis.

Comme Nico décide de rentrer avec Hugo, je dis que je vais le relayer. Faire la pompe avec Christo en solo, ça me dérange pas trop, maintenant que mon projet va bientôt décoller. Je leur dirai rien pour l’instant, aux potes. Chaque chose en son temps.

Je m’en roule une petite dernière et je prends ma guitare. Nuages. On y va mollo les gars : la nuit ne commence que maintenant.

***

Au petit matin, je me retrouve sur le pavé. Perdu dans les rues, claqué, je vagabonde. Je suis Django’s Blues : au bout du rouleau, un gipsy sans caravane. Des papillons de nuit volettent autour de ma tête. Non, rien que des petits bouts de papier. J’en vois partout... des petits papiers. Collés sur les poteaux à chaque coin de rue. Scotchés sur les vitrines des boulangeries. Griffonnés sur les murs des toilettes des troquets. Et tous avec des numéros de téléphone. Massages érotiques, cours de physique, coups d’une nuit, heures de repassage. Des fous rires moqueurs.

Parce que mon bout de papier, mon zéro-un-quelque chose, mon plan Selmer, laissé sur le comptoir... mon destin. Parti en fumée.

Fumé avec un petit dernier.

De toute façon, y a pas à s’inquiéter. Le lillois, il risque de re-débarquer. Pourquoi pas ? Sinon, y’en aura d’autres, des plans d’enfer, des rencontres prodigieuses, au Rouleau Doré.

Tout peut arriver quand on fait le bœuf, jusqu’au bout de la nuit.

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