Zéro tolérance

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J'aime avec passion les légendes mais c'est surtout la beauté du langage qui m'émerveille. Des heures durant, je joue sur l'instrument des mots. Je les accorde avec amour jusqu'à ce que parfois ... [+]

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Un matin vers huit heures, quand j’ai sonné à sa porte, la voisine, elle a pleuré en me voyant avec son clébard éventré dans les bras. Elle était ridicule la voisine, je vous dis pas le tableau, elle chialait comme une hystérique. Avec ses rides dégoulinantes de larmes, elle ressemblait à son chien. Cette vieille peau, que je sache, elle n’était pas effondrée quand son mari s’est suicidé ! Est-ce que j’ai pleuré, moi, même quand maman est morte ? L’autre nuit pourtant, j’ai pensé, ce chien massacré, c’est peut-être un signe que m’envoient les guerriers morts au combat. Ils m’ordonnent de combattre les spectres malfaisants, et le centre-ville en est infesté.

La nuit dans mon lit, j’ai la trouille. Je sais pas trop de quoi, mais j’ai des putains d’angoisses. Alors je sors. Je prends l’un de mes plus beaux couteaux, je vais me balader sur le viaduc et je marche le long de la voie ferrée.

C’est interdit, mais je m’en fous. J’escalade la clôture et il n’y a jamais de flics. Et puis j’aime bien les lampadaires avec leur gros œil orange tout en haut du poteau qui leur sert de corps. On dirait des petits soleils qui illuminent la rivière en contrebas. Quand il pleut, c’est encore plus beau car ils éclairent les rideaux de pluie, et ils ont de toutes petites voix qui grésillent dans la nuit. Si j’ai un problème, je leur en parle et ils me conseillent. Cette nuit-là, je marchais bien tranquille sur le viaduc, quand soudain je vois le chien le ventre crevé, les boyaux qui sortaient, embroché sur une pique de la clôture. J’ai crié et j’ai eu envie de vomir. J’avais le cœur qui battait très fort. Alors pour me calmer, je me suis assis par terre et j’ai demandé à mes potes les lampadaires ce qu’il fallait faire. « Reste cool Kevin, ils ont dit, c’est pas de ta faute. Tu vas trouver la voisine demain, tu lui ramènes son chien et après tu t’en fous, tu ne t’en occupes plus. »

J’ai dégagé le cadavre et sans le regarder, j’ai couru jusqu’à la maison. Je l’ai déposé au garage en arrivant, je l’ai enveloppé dans une vieille couverture, je suis retourné me coucher et j’ai dormi quelques heures. En me réveillant le lendemain matin, j’avais bien l’intention de passer à autre chose. Qu’est-ce que j’en avais à foutre de la voisine et de son clébard ?

Papa s’était assis à table pour boire son café. Il était bizarre, il avait une sale tête, il se frottait le front comme les lendemains de cuite quand il a mal au crâne. L’ombre de maman m’est apparue dans le coin du mur et m’a dit : « Kevin, demande à papa s’il a bu hier soir ».

— T’as trop bu hier soir papa ? j’ai dit.

— Tais-toi Kevin, il a répondu d’un ton brusque, c’est pas du tout le problème. Je viens de voir la voisine, elle est dans tous ses états. Qu’est-ce que c’est que cette histoire de chien éventré ? Et toi, cette nuit, t’étais où ?

— Ben comme d’habitude papa, je pouvais pas dormir, j’ai dit. Je faisais un tour en ville, et d’un coup j’ai vu un paquet noir sur le côté, comme un corps, et j’ai reconnu le chien de la voisine (je ne lui ai pas dit que je me baladais sur le viaduc, car c’est interdit et mon père m’aurait engueulé).

À ce moment, mon père s’est mis à hurler et à m’accuser d’avoir tué le chien. Je ne comprenais rien à ce qu’il racontait, je ne voyais plus l’ombre de maman, ni rien du décor, seulement la figure toute rouge de papa, les veines de son cou gonflées comme des canalisations prêtes à exploser. Ses cris me transperçaient la tête, j’avais l’impression qu’elle allait éclater en morceaux. Je ne voulais pas que mon sang éclabousse toute la cuisine parce que c’est dégueulasse, je n’avais pas envie de mourir ni de me retrouver avec un autre cadavre sur les bras. J’avais très peur et en même temps, ça me faisait de la peine parce que le chien, je m’en foutais, mais au fond, j’aime mon père.

J’ai crié : « Arrête papa ! », je me suis bouché les oreilles et je me suis enfermé dans ma chambre. Je me suis jeté à plat ventre sur mon lit, la tête dans l’oreiller, mais des voix m’avaient poursuivi et même les oreilles bouchées je les entendais. Un gamin ricanait : « Alors mon chéri, un grand garçon comme toi, on a peur de son papa ? » tandis qu’une voix de vieux grand-père, rauque comme s’il avait la gorge bouffée par le cancer, disait : « Hein Kevin, qu’est-ce que tu fous encore sur terre, toi qu’as des perceptions ? » Il prononçait « per-cep-t-i-ons », en détachant toutes les syllabes pour se foutre de ma gueule. « Regardez-moi ça, reprenait une voix méchante de femme, ça se prend pour un homme et ça n’a pas même ce qu’il faut où je pense pour se pendre ! » « Taisez-vous ! C’est faux ! J’ai l’âme d’un combattant ! » ai-je crié. Mais de nouvelles voix s’étaient mises à résonner de plus belle. Des rires diaboliques, des propos insultants sortaient des murs, du plafond, de partout. Pour ne plus les entendre, je me suis mis à hurler de toutes mes forces et ça m’a fait tousser. Au bout d’un moment, pour reprendre mon souffle, je me suis retourné, et là, sur mon bureau, j’ai vu ma collection de couteaux.

Quand je suis en panique, je parle à mes couteaux. Il faut que je m’adresse à eux en les appelant chacun par leur nom et en leur faisant un compliment. J’en ai trente-trois et ça prend un certain temps, mais ça me calme. Alors je leur ai dit : « Aide-moi Spyderco, aide-moi Dragonfly, aide-moi Zéro Tolérance ! » Soudain, ça a été comme un choc, une révélation. Zéro Tolérance, mon couteau militaire à manche kaki, s’est branché sur mon cerveau par télépathie. « Zéro tolérance pour les assassins ! » disait-il. C’était la solution. Il me servirait d’arme pour châtier le coupable.

Le soir, j’ai attendu que la nuit tombe, j’ai mis Zéro Tolérance dans ma poche, et je suis sorti dans les nappes de brouillard. Quand je suis arrivé sur la passerelle du viaduc, je me suis appuyé contre une pile du pont et j’ai tendu l’oreille aux paroles des guerriers de l’au-delà, mais ce soir-là, rien ne venait. Ils restaient silencieux.

Sans trop savoir quoi faire, j’ai déplié la lame de mon couteau, je l’ai pointé vers le mur et j’ai dit à voix haute : « Alors soldats, on se dégonfle ? Qui a planté ce chien ? » C’est alors que j’ai senti un regard dans mon dos. En me retournant, j’ai vu se détacher du mur la tête d’un mec blanche comme la mort. J’ai été saisi d’une peur atroce, mais je n’arrivais pas à m’enfuir. J’avais reconnu le mari de la voisine qui s’était suicidé, le type avec lequel maman couchait quand papa n’était pas là, les semaines où il partait en déplacement. Je les entendais remuer dans le grenier juste au-dessus de ma chambre. Le type s’est mis à parler. « Le chien, m’a-t-il dit, c’est moi qui l’ai tué. À chaque fois que j’allais voir ta mère, il me suivait en aboyant. Ma femme a fini par comprendre, et en plus, après la mort de ta mère, j’ai perdu mon emploi. Ma femme et mes enfants me traitaient de raté. Ils m’ont viré de la maison et je me suis retrouvé à la rue. Même le chien me détestait. Si j’essayais de franchir la porte, il me mordait. Un jour, j’en ai eu marre, je l’ai tué et je me suis jeté du viaduc. Jette ce couteau dans la rivière, a-t-il ajouté dans un rire mauvais, tu ne pourras pas venger le chien, et tu peux plus me tuer, je suis déjà mort. »

J’avais de plus en plus de mal à comprendre ses paroles, car des milliers d’autres voix s’étaient mises à résonner de toutes parts et à ricocher sur les piles du pont. « Les voilà ! a hurlé le voisin. Ils nous ont vus et c’est de ta faute ! Il ne fallait pas m’appeler ! Je n’avais pas le droit de te parler ! Ils vont me massacrer maintenant ! Regarde ce que tu as déclenché ! »

À ce moment, j’ai vu une myriade d’êtres informes sortir du mur, une foule hurlante, armée de baïonnettes, de fourches et de piques. C’était l’armée de l’au-delà, les âmes des guerriers venues du fond des siècles, la mémoire de toutes les guerres et de toutes les révolutions qu’avait connue la ville. Il y avait des victimes que des tueurs embrochaient, des hommes, des femmes, des enfants et même des chiens. L’ombre de mon voisin avait disparu dans la masse grouillante de la foule.

Je me suis réveillé à l’hôpital. Quand je suis sorti du coma, papa était près de moi et m’a expliqué qu’on m’avait retrouvé inconscient sur le pont. Les médecins lui ont dit que j’étais schizophrène, mais moi, je n’en crois rien. Quand je serai sorti de l’hôpital, je révélerai tout à la voisine. Elle saura que c’est son mari qui a tué son chien, et que je l’ai démasqué. Il peut bien se faire massacrer par l’armée des morts, ce salopard qui couchait avec ma mère, je n’ai aucune sympathie pour lui. Zéro Tolérance !
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Hans Helskald · il y a
Une belle descente dans la démence, j'ai adoré.
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Nelson Monge · il y a
L'écriture qu'il faut à ce récit quelque peu horrifique ! Bravo.
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M. Iraje · il y a
Un zéro qui pourtant vaut bien plus ... !

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