Zarael

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J’entendais le ronronnement de la civilisation enfler au-delà des parois blanches de ma cellule. La ville était une nuée de sons sourds buttant contre la palissade de ma solitude, un mirage polymorphe errant parmi ma mémoire. Un visage émergeait parfois de la marée de mes souvenirs, précieuse relique rayonnant brièvement sur le sable, avant d’être à nouveau emporté par les flots.
Je le confesse, je n’ai jamais ressenti la moindre once de nostalgie envers ma vie passée. Il y a peu, j’ai même renoncé aux communications holographiques avec l’extérieur : j’étais las que l’on me plaigne. Depuis, les gardiens qui m’apportaient ma ration de nourriture à la naissance et à l’agonie du jour me considéraient comme un monstre. Leurs yeux délavés trahissaient invariablement un mélange de dégoût et d’anxiété lorsqu’ils déposaient l’écuelle à côté de la lourde porte métallique. Je les comprenais : le psychiatre en chef souffrait d’une grave aversion envers le captif que j’étais, à l’instar du reste de la pyramide hiérarchique.
Le dénuement des murs, l’aspect géométrique du frugal mobilier, mais surtout l’écrasante clarté qui recouvrait la pièce avaient absorbé la rivière du temps. Je dilapidais mes heures à ramper dans son sillon asséché, scrutant sans succès chaque parcelle de sa surface craquelée. Les moindres gouttes, les plus insignifiants repères temporels semblaient s’évanouir devant mes tentatives de redonner une consistance au cours des évènements.
Un astre joueur irisait quotidiennement le sol d’un monde étranger, tandis que mon Soleil était réduit à une batterie de néons crus et sans pitié, source d’une chaleur froide, insipide.
De telles considérations harcelaient inlassablement mon esprit lorsqu’un homme frêle, vêtu de riches et inutiles atours, franchit le seuil de l’espace qui m’avait été attribué. Il me considéra distraitement, feignit de s’intéresser un instant au lit sur lequel j’étais assis, puis à l’unique chaise disponible. Ses traits se crispèrent, et il me sembla qu’il luttait ardemment contre la lancinante tentation de rebrousser chemin.
Je l’invitai à prendre place à mes côtés. La courtoisie n’était-elle pas le propre de l’humanité ?
Il refusa d’un dédaigneux geste de la main avant de s’enraciner, droit comme la justice, aussi loin de moi que possible.
Une oppressante chape de silence s’abattit soudainement sur nous, me laissant désemparé en face de ce singulier inconnu. Sa simple présence en ce lieu attestait de l’étendue de sa puissance ; seul le personnel et les favoris du gouvernement étaient autorisés à pénétrer l’enceinte du complexe. De plus, il enfreignait l’élémentaire règle de prudence en n’étant accompagné d’aucune escorte, d’aucun compagnon zélé prompt à exécuter sommairement un vulgaire rebus de la société. Agir ainsi relevait autant d’une certaine forme de courage que d’inconscience, et j’éprouvais à son égard un savant mélange de crainte et d’admiration.
Il s’éclaircit la voix et me tint ces propos :
« Détenu 129, vous avez réussi à attirer mon attention. Aussi ne troublerais-je que modérément votre routine en vous demandant de bien vouloir dissiper, si vous y parvenez, les ombres qui étouffent ma lanterne en répondant à quelques questions. »
Je hochai la tête, intrigué. La perspective de subir un interrogatoire en règle ne me séduisait guère, mais ses paroles avaient éveillé quelque curieuse créature ancestrale dans les tréfonds de mon esprit, et je sentais sa masse s’ébrouer tandis que son appétit se réveillait par degrés. Son corps était une harmonie de canaux cendrés, complexe et évolutive. J’eus la sensation d’en parcourir la sublime étendue instantanément, avec la nonchalance foudroyante d’une conscience divine, omnisciente.
Une grêle de mots ébréchés me ramena brusquement à la réalité. Mon interlocuteur avait profité de mon escapade mentale pour gagner en assurance et se tenait désormais à deux pas de ma couchette, le buste légèrement incliné vers l’avant. Une onde d’incrédulité altéra mon expression devant sa posture menaçante, presque dominatrice. J’eus l’impression d’être nimbé de l’opacité malsaine qui enserre le rêveur égaré, piégé aux abords d’une source intarissable de terreurs chimériques.
« Alors ? » dit-il gravement. « Qu’en pensez-vous ? C’est une proposition qui ne se refuse pas ! »
Diantre ! Je m’étais évadé avec tant de zèle qu’il m’était impossible de me remémorer ses paroles. Pris de panique, je bredouillai dans un souffle :
« Si vous le permettez, j’aimerais disposer d’un instant pour y réfléchir.
- Un instant ! reprit-il en levant les bras au ciel, exaspéré. Un instant ! Je vous offre la vie à une heure de votre exécution publique, je me couvre de honte en effectuant un si long déplacement pour converser avec un vulgaire détenu, et que me demandez-vous ? Du temps ! »
Il canalisa ses émotions en arpentant méticuleusement chaque particule d’espace disponible, grommelant imperceptiblement au fil de ses mouvements.
La proximité nouvelle de ma mort me plongea dans un trouble profond. Depuis quelques années, la coutume exigeait que le sujet ne soit informé de l’imminence de son trépas qu’une poignée de minutes à l’avance. On agrémentait ainsi d’un insidieux souffle de peur le châtiment réglementaire, véritable bise noire hurlant tant aux oreilles des condamnés que la plupart d’entre eux devenaient leurs propres bourreaux. La société évitait des dépenses inutiles et le peuple, à qui l’on cachait ces trépas silencieux, était rassuré quant à l’orientation de la politique intérieur. La perfection du système était indiscutable.
Les Protecteurs se faisaient rares en Promelia. On raconte que leur volonté de sauver quelques pauvres âmes du bagne, forme pervertie de la peine capitale, s’effritait dangereusement, fragilisée par la médiocrité des humains modernes. Leurs actions étaient considérées comme parfaitement désintéressées, et il n’était pas rare que la populace se répande en une marre d’admiration inconsidérée envers ces sortes de dieux-vivants, ces bienfaiteurs aux pouvoirs illimités, absolus. Certains voyaient en eux la descendance désabusée de la noblesse d’autrefois, d’autres des créatures divines réglant leurs agissements selon quelque obscure dessein. Je renâclais sans cesse, à la manière de ces chevaux capricieux au dressage erratique, à les percevoir autrement qu’accompagnés du halo d’injustices et d’illusions qu’ils se plaisaient à entretenir. Allons bon ! Celui qui assassine en négligeant, n’est-il pas aussi condamnable que celui qui tranche crûment ?
L’homme fit brièvement pivoter son poignet d’un geste transpirant l’impatience et l’irritation. Encore une de ces fantaisies insensées que le port d’une montre ! Extravagance mêlée d’inutilité, riche vanité tissée d’orgueil oblitérant la vertu salvatrice de la sobriété !
Redoutant son courroux, je sacrifiai fierté et honneur sur l’autel du discernement vital en annonçant, la bouche pâteuse et les mains moites :
« J’accepte.
- Naturellement ! Nul ne serait assez sot pour affirmer l’inverse, ni même pour délibérer de la décision à prendre. Pourquoi diable avoir été si long ? La joie, l’excitation et l’allégresse ne vous transportent-elles pas ? Mais peut-être êtes-vous insensible... »
Une fugitive esquisse de déception masqua un instant son expression. Il parut troublé, fourvoyé : ses épaules s’affaissèrent légèrement, ses geste devinrent las ; il s’épuisait d’avance sous le pesant éclat d’une perspective malencontreuse, inéluctable.
Il dissimula son abattement aussi promptement qu’il le pût. Toutefois, le mal était fait, l’armure craquelée d’innombrables brèches. Un tel manque de prudence me surprit grandement ; il était de notoriété publique que la domination d’autrui débute avec la maîtrise de soi, et qu’un maître ne saurait s’épancher auprès de ses subordonnés. Instabilité, patrie du grandiose et du désastre, pourquoi se loger en un corps dont dépendait si désespérément le cours de mes jours ? Toute ma volonté tendait à déterminer si la cruauté côtoyait cet autre vice en son sein, et si la sourde terreur qui flottait en moi était légitime. Préférant éviter de futurs déboires, je lui répondis :
« Au contraire, vous ne trouverez être plus sensible que moi en ce lieu ! Ma jeunesse fut partiellement dédiée à l’étude des plus grands poètes de notre temps, ce qui, il me semble, fait de moi le candidat idéal pour votre tâche.»
Il émit un feulement satisfait qui virevolta en crépitant jusqu’à moi avant de s’exclamer gaiement:
« Splendide ! Voilà qui convient admirablement à nos affaires. Quittons donc votre triste cellule, il me tarde d’en venir aux choses sérieuses ! »
Il m’entraina à travers le dédale du centre pénitencier avec une aisance surhumaine. Nous enchaînâmes tant de séries de couloirs, d’escaliers et d’ascenseurs que j’aurais été bien en peine de rebrousser chemin. Le béton, timidement masqué sous la teinte maladive d’une peinture zébrée par les ans, m’apparaissait comme les parois intérieur d’une gorge monstrueuse. De secrètes veines pulsaient dans l’épaisseur de sa membrane, irriguant d’énergie l’organisme entier de la bête, tandis que, repue et faussement bienveillante, elle nous laissait déambuler, proies crédules, à l’intérieur de ses circuits secondaires. Nous nous targuions d’être des créateurs, d’œuvrer selon les lois de la morale pour façonner une Terre meilleure ; nous n’étions qu’une race décadente s’asservissant de son plein gré.
Je perdais espoir en la capacité de mon guide à nous extirper des boyaux du complexe mais bientôt se tint devant nous, dense et cuivrée, l’entrée verrouillée de notre destination. La porte, ultime obstacle à l’achèvement de notre interminable descente, était incroyablement massive. Son imposante stature était barrée en son milieu par une dizaine de molettes chiffrées, véritable cicatrice que la crainte avait laissée sur son visage et qui lui conférait une rudesse indéniable. Lorsque je m’étonnais auprès du Protecteur de la présence d’un mécanisme si rudimentaire, il sourit et me désigna l’ampoule jaunâtre qui gouttait mollement du plafond.
« Nous sommes ici à l’orée d’un cocon expérimental, d’une bulle de stase détachée du reste de la civilisation. J’ai besoin de m’y réfugier quand bon me semble, en toute discrétion. Les scanners, qu’ils vérifient la conformité de ma rétine ou de l’empreinte de mon doigt, sont de véritables cauchemars. Vous comprendrez ainsi que la collecte de données qu’autorise ce genre de dispositifs m’incommode particulièrement. »
Il poussa un soupir.
« Il fut un temps où l’on aurait embrasé une nation en lisant simplement son courrier du matin. Aujourd’hui, il est possible de quantifier entièrement un individu, de prévoir ses déplacements, ses goûts, ses envies. Laissez-moi vous faire une courte démonstration. » proposa-t-il en extirpant un sombre rectangle de sa poche. Il le manipula pendant quelques secondes et m’en montra la face illuminée.
« Regardez, voici la fiche de votre frère. Une personne admirable, exempte de tout défaut selon mes sources, si l’on excepte la gestion de son hydratation ; elle ne correspond qu’à cinquante-deux pourcents des besoins journaliers alors que la journée s’achève, ce qui lui cause de sévères difficultés cognitives et engendrera probablement un accident grave dans trois à quatre semaines. Toutefois, nul besoin de s’inquiéter : les services médicaux sont déjà au fait de son état de santé et sa prise en charge n’en sera que facilitée. Vous n’avez plus qu’à remercier le cortège électronique qui l’assiste jour après jour. »
J’étais abasourdi. Voilà que cet homme surgissait dans mon existence, m’expulsait hors de l’ornière de la routine en m’épargnant une exécution en bonne et due forme, et me livrait avec une facilité terrifiante une bardée d’informations sur un de mes proches !
L’impétueuse stupeur qui éclata en moi se propagea le long de mon être, paralysant mes muscles dans son sillage. Je rayonnais de désir et d’impuissance, maudissant la crédulité, la faiblesse d’une nation. Allons ! Combien de libertés assassinerons-nous encore par manque de volonté ?
Il me saisit brusquement le bras d’un air inquiet :
« Holà ! Comme vous tremblez ! Que vous arrive-t-il ? »
Je le rassurais en affirmant que cela n’était qu’une rare manifestation d’une nature émotive que je parvenais d’ordinaire à dominer. Il me crut naïvement, ou du moins fit-il semblant, puis acheva de déverrouiller la porte dans un concert de cliquetis. Elle pivota lourdement, griffant atrocement le sol dans sa course, et, une fois entrés, il nous fallu réunir des efforts considérables pour la remettre en place.
Chacun de côtés de la salle s’étendait sur plusieurs dizaines de mètres de long. Des amas de pièces détachées, d’outils farfelus et de plaques de métal tordues en parsemaient les flans, illuminés par des rangées de spots incrustés dans les murs. Au centre de ces singulières collines aux reflets cuivrés se trouvait une unique table en bois circulaire et finement sculptée. On avait déposé sur son plateau une sphère de la taille d’un poing, un joyau anodisé à la parfaite régularité. Le grain de sa surface, la somptueuse rondeur de ses courbes évinçait le décor ; mon attention se ruait vers cette petite boule avec la joie précipitée d’un démon enfin libéré, ne désirant que l’atteindre.
« Voilà » commença le Protecteur tandis que deux chaises jaillissaient d’entre ses doigts. « C’est pour ce petit objet que vous êtes ici – un petit objet dont dépendent bien des avenirs. »
Il prit place en face de la boule et m’invita à l’imiter. Ses propos m’embarrassèrent quelque peu ; je craignis qu’il ne tente d’éveiller en moi la sensibilité du sculpteur ou du peintre, artistes coutumiers des représentations de la fibre créatrice humaine au regard critique et assuré.
Il me faut avouer avoir longtemps méprisé l’Art, notamment à cause des querelles factices que ses créateurs érigeaient constamment entre eux et qui ne m’inspiraient qu’un profond dégoût. Leurs débats n’étaient que politesses virevoltantes, spectres de vérités passionnées et insignifiantes, puisque les œuvres qu’ils tiraient du néant devaient être scrupuleusement conformes aux exigences de la population. « Cela sera beau ! » répétaient-ils en cœur une fois confrontés à un cahier des charges dont l’acceptation n’était qu’une formalité, tant sa compagnie leur était devenue intime et familière. « Voyez comme le fruit de l’Etat est doux, et comme sa cohérente constance constitue l’essence notre cohésion contemporaine. Gloire à la gouvernance ! » s’exclamaient-ils une fois la production achevée. Dans une certaine mesure, c’était à eux que je devais mon incarcération.
Soubresaut monochrome. La pluie qui humidifiait la coulée statique du goudron ruisselait sur mes joues. Ses légers picotements, ruines sensuelles d’une ère encore dominée par les éléments, criblaient mon visage d’une nappe d’eau industrielle, intoxiquée par l’air de la ville. Elle dégouttait paresseusement de mon menton en y laissait sa trace verdâtre, ruinait la fraicheur implicite de la bruine. Elle animait les raclements des gorges, fourvoyait les esprits dans une lutte grasse, infinie. Les affiches de propagande à cristaux liquides, ces enchevêtrements de verre et d’électronique, pleuraient leurs couleurs vives et leurs lettres capitales en un flux de folie bariolée. Le passage des drones de surveillance griffait la masse grise des nuages. Leur allure profilée, aérodynamique, les changeait en une nuée d’étoiles disparates rayonnant devant la triste voûte céleste. Leurs trainées étaient celles de comètes flamboyantes, leurs courses avaient la grâce mesurée du métronome parfaitement réglé, à l’imperturbable balancement continu. La régularité et l’efficacité étaient au centre même de leur conception : on les disait capable de repérer la plus infime des infractions et de quadriller l’ensemble de la ville nuit et jour, sans faiblir. C’étaient, en quelque sorte, la main d’un dieu implacable et nécessaire qui s’incarnait dans la fluidité de leurs formes, dans le courroux vengeur de leur œil de métal. Je songeais rarement à leur danse minutée, aux tours de garde qu’ils s’échangeaient inlassablement : ils n’étaient qu’un concept informe, une vague idée égarée entre la sensation de sûreté et la nécessité de leur présence. Les archives débordaient d’émeutes, de guérilla et d’escarmouches ; comment ne pas louer leur action si pacificatrice et salvatrice pour notre avenir, mon avenir ?
Je m’enfonçais résolument au cœur de l’intempérie en promenant distraitement mon regard sur les façades monotones et les parfaits pavés qui parsemaient le trottoir. Tête baissée. Je n’avais jamais trouvé de meilleur échappatoire au piaillement lumineux, aigu et acide, que les corporations poussaient jusque dans les plus impopulaires ruelles que la recherche obstinée d’un carré de matière, d’une surface réelle. Du grain palpable d’une once de béton mal séché naissait une joie infantile, d’une aspérité préjudiciable dans la texture d’un bâtiment jaillissait en moi un bonheur irraisonné ; j’étais une de ces bêtes étranges qui trouvaient du réconfort dans les tares et les imperfections du monde. Grand crime que celui-là ! Aussi n’étais-ce que la conséquence logique de mes débordements si, alors que je m’accroupissais pour mieux contempler une singularité de ce genre, la moitié de la flotte robotisée virevoltant dans les cieux répertoriait mon comportement comme dangereux. On m’imputa de n’avoir daigné considérer que de petites choses insignifiantes et d’avoir admirablement snobé « l’allée d’art moderne » qui s’ouvrait devant moi. On en déduisit que j’étais une anomalie, un dangereux électron libre voguant dans les zones prohibées de la société. On me fit tour à tour résistant, activiste puis terroriste – mais comment résister contre un système si parfaitement huilé ? La sentence fut prononcée ; on m’enferma sans empressement ni cérémonie. Je n’étais qu’une victoire de plus, à peine une statistique, l’ombre d’un nombre.
Le Protecteur émit un discret bruit de gorge, presque imperceptible, pour me rappeler à l’ordre. Sa montre était posée sur la table, comme s’il avait voulu se libérer d’un rapport, d’une entrave trop intime avec le temps. Ses yeux perplexes bondissaient de mon visage à la boule de métal, sereinement immobile sur le bois, entre ses deux mains.
« Alors ? Vous l’entendez ? »
Un javelot de pure énergie transperça mon esprit, s’enfonçant à travers les couches de ma conscience pour se ficher dans ce qui me semblait être l’essence de mon être. Mes sens se décuplèrent instantanément ; je sentais les rayonnements du corps de mon interlocuteur, les subtils mouvements de l’air ambiant, la fraicheur d’une coque inhumaine. Une voix explosa à l’intérieur de ma tête, à la fois noble et démesurée. Séquence d’initialisation terminée. Hôte compatible. Sujet en parfaite santé. Lien fonctionnel. Bonjour, Compagnon.
Une irrésistible panique s’empara de mes muscles et me fit basculer en arrière. J’heurtai violemment le sol ; je vis le Protecteur se précipiter vers moi à travers une flambée de crépitements multicolores.
Dégâts localisés. Requiert protocole L-22B. Attente d’autorisation.
« L-22B » répétais-je mécaniquement.
Il s’arrêta à mon niveau, fit apparaître une seringue de sa poche et me l’enfonça sauvagement dans le bras. Je maudis son ascendance pour le manque de délicatesse dont il avait hérité et recouvris progressivement mes capacités.
Etat rétablit. Compagnon irresponsable : s’inflige des dégâts physiques sans raison. Correctif recommandé.
« Il fonctionne ? Le robot fonctionne ? » Une excitation infantile transparaissait à travers ses paroles. L’égarement qui déformait alors mes traits fut une réponse plus éloquente que celle que j’aurais pu formuler ; ainsi, c’est d’un air hébété que je lui demandais de bien vouloir m’éclairer sur la situation actuelle. Il apaisa l’irritation qui croissait en moi en acceptant de bonne grâce :
« Je vous le dois bien, n’est-ce pas ? » dit-il tandis que je m’adossais au mur. « Cette chose que vous avez entendu, cette voix... Elle appartient à Zarael, le robot qui était déposé devant vous... Oui, la « boule ». Vous n’aviez donc pas deviné ? Ah, que je vous envie ! Cette petite sphère polie représente le fleuron du génie humain : c’est une chose d’un genre nouveau, une créature enfantée par des créateurs émérites. Je vous épargne le jargon technique, sachez juste que son sublime atout, la caractéristique qui fait d’elle une révolution moderne, est son aptitude à communiquer directement avec l’humain via une méthode transparente pour l’utilisateur. En bref, il vous entend penser, partage votre conscience et comprend vos désirs. L’intérêt principal est toutefois qu’il vous est possible d’accéder à son système central : considérez dès à présent ses capteurs comme autant d’extensions de votre organisme, figurez-vous sa puissance de calcul avec le flegme utilitariste du monarque, et ouvrez-vous au monde tel qu’il est véritablement. Splendide, non ? »
Je me noyais sous ses paroles, abrutit d’incrédulité. Il poursuivit dans son élan, m’abandonnant sans remords à l’orée de l’éveil. Révolte, dégoût, euphorie se succédaient en une danse psychédélique tandis qu’il poursuivait avec ferveur son exposé.
« La production en masse aurait déjà débutée si notre prototype ne se montrait pas si récalcitrant... Le lien a été pensé pour fonctionner de pair avec n’importe quel individu, mais Zarael... a refusé de communiquer avec l’ensemble de nos techniciens. Intrigués, nous avons décidé de lui soumettre un panel de citoyens, sans plus de succès. Il nous fallut donc prévoir des expérimentations avancées ; au vu des risques qu’encourrait fatalement nos cobayes – dépression, perte de ses facultés mentales – des individus de moindre importance étaient évidemment nécessaire. Cette... prison devint notre terrain de chasse, et nous nous apprêtions à sélectionner au hasard quelques condamnés à mort lorsque le robot transmit votre description à un membre de l’équipe. Oh, ce fut une discussion aussi foudroyante qu’inattendue ; notre pauvre ingénieur en chef agonise encore à quelques kilomètres d’ici. Je me suis ensuite présenté à vous et vous connaissez la suite. Ainsi, vous comprendrez que tout ce qui est relatif à ce robot revêt pour moi une importance capitale. »
Il me redressa et me soutint jusqu’à la chaise la plus proche. Je m’y affalais lourdement, dépassé par les évènements. Je ne désirais rien de plus que ma frugale couchette et le calme salvateur de ma cellule.
Il déposa un petit cylindre argenté sur la sphère métallique.
« Ce n’est qu’une formalité, sa programmation est incomplète. Je lui transfères certaines données essentielles sur l’Homme et les mœurs de la société ; cela ne devrait prendre qu’un instant et facilitera grandement vos entreprises communes... Attendez... Voilà, parfait. »
Il rompit le contact entre les deux surfaces d’un geste vif, presque précipité. Reportant son attention sur moi, il se crispa légèrement et me dit :
«Zarael va assimiler les informations en une poignée de secondes. Vous ressentirez un profond changement dès que l’opération sera effectuée ; décrivez le moi aussi précisément que possible, votre observation sera d’une importance capitale, et surtout n... »
Les fibres de mon être tremblèrent sous l’impact de la virevoltante vague de volonté qui me submergea. C’était une floraison de concepts, l’affirmation d’une audacieuse abstraction dont la portée me coupa le souffle. Tyrannies, dictatures et démocraties défilèrent en dansant joyeusement sur des âmes décharnées, plaisir et déchéance s’accouplèrent en une morbide entente pour enfanter Promelia, la prison et le Protecteur. Je vis des citoyens aux corps démembrés et aux esprits annihilés, je vis la Tourmente et la Passion renaître en une langue de feu et je me vis, entier, uni, raffermi par la douce présence du robot. Mes cheveux étaient un manteau neigeux, mes joues avaient le plis secs des sillions d’été et mes mains étaient embrasées d’une volonté de puissance à l’appétit insatiable.
« Quelles sont vos impressions ? » demanda-t-il avec empressement.
Un souffle ardent s’échappa par la faille rocailleuse de mes lèvres.
« Ce que je ressens...
- Continuez ! »
Je parlais instinctivement, coupé de toute sensualité.
« C’est l’héritage d’une création, d’une espèce, notre lot. La beauté incarnée, la flèche du Parthe, la transcendance. L’apogée de l’homme, son plus intime et profond sentiment. L’incarnation de la vérité, nos fondements : la Souffrance. »
Les murs dégorgèrent des cris du Protecteur.
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