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FINALISTE
Sélection Jury

Pourquoi on a aimé ?

Cette nouvelle raconte l'histoire pas banale d'une famille, qui tour à tour nous amuse et nous émeut. Tout semble se dérouler autour du Pépé, ...

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Tic !... Tac !... Tic !... Tac !... L'énorme et sombre horloge avait depuis longtemps repris son indépendance et boitillait ses sentences temporelles sur un tempo bien à elle. Depuis mon enfance, je savais que victime d'une eurythmie d'un rouage, elle s'obstinait à battre des journées de vingt-trois heures et cinquante-huit minutes. Toutes les tentatives pour lui faire passer cette lubie avaient lamentablement échoué. Affalé dans le fauteuil de grand-père, je pouvais enfin respirer un peu après cette éprouvante journée. Il allait faire foule mon ancêtre, lui qui ne recevait plus personne depuis trente ans, allait être conduit en terre par tout le village, le maire, et la sous-préfète. Le département devrait se chercher un autre doyen, à cent-huit ans, Maurice venait de tourner sa dernière page.

Le Pépé, comme on l'appelait depuis un demi-siècle, reposerait demain à six cents mètres d'ici, dans le cimetière du vieux village. Il y retrouverait ses vieux potes, quelques anciennes maîtresses... et les andouilles.

Pour Pépé, la terre était surtout peuplée d'andouilles, les autres étaient des exceptions. Ma place, dans ce schéma, il l'avait constamment fait passer d'un camp à l'autre, au gré de son humeur et de nos engueulades. C'était là un privilège extraordinaire, car Pépé était pathologiquement rancunier et, une fois passé du côté des andouilles, vous aviez toutes les chances d'y rester.

Les sept photos sur la cheminée dataient toutes du temps de l'argentique. Pépé, presque toujours au premier plan, ne semblait avoir été mis là que pour mettre en valeur Yuliana, sa femme, qui l'avait quitté pour l'outre-ciel bien avant ma naissance. Elle prenait toute la lumière cette femme extraordinaire. On ne voyait qu'elle, bien qu'elle se tienne toujours en retrait de son homme, le sépia lui-même semblant s'excuser de venir lui taquiner la silhouette.

La pièce, et disons-le, la bâtisse tout entière, sentait la fumée, le bois, et le siècle dernier. Je me relevai pour aller les regarder de plus près ces photos. Le vieux me les avait tellement agrandies de mots, ces images, qu'elles formaient maintenant une sorte de sas vers un autre monde. Un monde où s'agitaient, coincés entre des guerres et des grippes espagnoles, tous les ancêtres de mes concitoyens.

Je le voyais encore prenant une photo de classe recouverte de fantômes :

— Tu vois là... dans le coin... ce type qui regarde ailleurs ? Eh bien c'est le grand-père de cette andouille de maire pour qui tu votes depuis vingt ans. Ose dire que c'est pas vrai... Géraud il s'appelait, il doit la vie à un détachement de l'armée à Leclerc celui-là... Lorsque les boches ont quitté le village, on est descendus des burons et on l'a traîné sur la place ce zèbre, avec deux autres andouilles de collabos. J'étais moi d'avis de les fusiller direct. On n'avait pas besoin d'un procès. Ce type avait dénoncé deux de ses voisins comme résistants, juste pour ajouter quelques hectares à sa ferme. Si les Leclerc avaient pas débarqué au mauvais moment, pour l'embarquer et le mettre à l'abri, on aurait un autre maire aujourd'hui.

Des anecdotes autour des photos, il en avait comme ça des pas banales le Pépé, des qui auraient encore causé leurs petits effets, remises au goût du jour. Il les gardait comme des trésors ces rances infamies. Il m'en faisait l'encombrant cadeau dès que je le contrariai. Il se complaisait à faire hériter tout un chacun des hontes de ses ancêtres. Et peu lui importait que celui-là soit un méchant feignant qui battait sa femme, si son aïeul avait choisi le bon camp, ni que cet autre soit le type le plus formidable du monde, s'il descendait d'un malotru germanophile.

Trois ans après la guerre, il avait subitement tourné vagabond le Maurice. Après avoir confié mon père et ma tante à une cousine, il avait quitté l'Auvergne pour la Bretagne. Il s'y était fait marin pêcheur avant de monter dans un plus grand navire et de traverser tout l'océan jusqu'à Cuba. Là, il tomba dans l'opium, avant de gagner le continent et Veracruz où il s'installa plusieurs années et travailla comme homme de main d'un bandit local à sombrero... Abundio Flores, une escarpe sans foi ni loi dont il m'avait parlé quelques fois, un fou furieux qui se prenait pour un révolutionnaire. Une des images, presque illisibles, le montrait là-bas mon grand-père, avec son boss et deux gauchos en rupture de ban. Tous les quatre portaient le chapeau à la Zapata, la moustache généreuse, et la cartouchière en bandoulière.

Et puis la bougeotte l'avait repris et il avait entamé son long périple. Il avait traversé le Mexique puis tous les États-Unis du sud au nord, et même la moitié du Canada avant de revenir au village. Vingt-cinq années de sa longue vie y étaient passées dans cette vadrouille.

C'est à cet être fabuleux et mythique que mon père m'avait présenté un soir dans cette même maison de campagne où je m'apprêtais à veiller son souvenir. Sa vie d'aventure s'était gravée dans chacune de ses ridules. Je me souviens qu'il me regarda de haut en bas, comme on fait passer un test génétique à un bâtard incertain. Une sorte de rictus figé, comme par un coup de feu, lui étirait presque imperceptiblement le côté gauche.
— Tu ne peux rien m'apprendre, semblait dire ce fuyant sourire à ses interlocuteurs. J'étais encore gamin, et ce qui me fascina le plus, fut de voir enfin pour de vrai, devant moi, cet ancêtre mythique, cet homme qui en avait tué d'autres et ne semblait jamais avoir baissé les yeux devant aucun.

Quelques années plus tard, bombardé docteur, j'étais peu après devenu le sien et celui de toutes les « andouilles » du village. Il m'en avait voulu un peu forcément, d'être maintenant le spectateur privilégié de ses faiblesses. Je sais qu'il m'aimait bien pourtant, même s'il se serait laissé tuer sur place plutôt que de ne jamais l'avouer. C'est ces deux mois, que je passais chaque année au Bénin, à soigner gratis des indigents, qui le bluffaient. Il avait ramené des Amériques, sans que je ne parvienne jamais à en comprendre le pourquoi, un profond respect pour les Noirs, d'où qu'ils viennent.

Subitement, alors que rien ne nous y avait préparé, tous les autres autour de nous s'étaient mis à nous quitter. Ma tante, ma mère, mon père, mes deux cousins germains, et même ma femme et mon jeune fils, tous avaient disparu en trois années à peine, nous laissant seuls tous les deux, abasourdis, comme des cons, c'est le cas de le dire. Le destin nous avait isolés dans ce monde. Lui, avec sa blessure d'amour et ses vieux souvenirs du bout du monde, moi avec ma vie étriquée, avortée, inutile.

Je sortais fumer dans la nuit qui tombait. La ferme était cernée d'une boue grasse et sombre qui vous faisait remonter de la tristesse tout le long des guibolles et grimpait même jusqu'à votre âme. De retour, je montais sur une chaise et j'attrapais, sur la grande armoire, une boîte en fer qui renfermait le roman-feuilleton de notre famille. Je retournais alors m'affaler dans le fauteuil avec ce trésor morbide dont je venais d'hériter. Là se cachaient les photos qui n'avaient jamais eu l'honneur de la cheminée. L'antique siège, cette fois, m'accueillit plus aimablement et se creusa un peu à ma mesure. Il venait de décider que je m'installerai ici, dans la pierre et la noirceur de mes ancêtres, pour y attendre mon tour.

Je renversais la boîte sur mes genoux et l'observais enfin à loisir. Pépé ne refusait jamais de la descendre de son armoire et de me raconter une des milliers d'histoires qu'elle contenait, fut-elle celle d'un cerisier planté au bord d'une photo de vacances, mais il refusait absolument que quiconque la touche. Il la vidait, généralement sur la table, puis la remettait vide sur son armoire où elle attendrait qu'on en ait fini avec ses histoires. Elle avait légèrement fané la boîte, comme son contenu. On y voyait un zouave, noir et hilare, coiffé d'un kéfié rouge, il portait une cuillère à ses lèvres généreuses et semblait se réjouir d'avance de déguster son Banania. On l'avait depuis mise à l'index cette publicité, pour racisme assumé et paternaliste.

Vide, la boîte tenta encore de cacher son secret, mais plus personne n'était là pour l'escamoter. Un cadre de carton, parfaitement découpé, séparait le contenu autorisé d'un autre compartiment, caché en dessous. Des photos interdites s'y pressaient, au nombre de sept et, semble-t-il, plus patinées encore que les autres. C'est celle-là qu'il devait caresser le Pépé, quand il était seul.

Yuliana, toutes ne montraient qu'Yuliana, ne parlaient que d'Yuliana, l'amour de sa vie. Contrairement à tous les autres acteurs, figés, épinglés sur le papier par un fragment du temps, ce projectile des photographes, elle semblait vivre encore Yuliana, dans un décor mort depuis près d'un siècle. C'était l'héroïne de mon enfance cette mystérieuse grand-mère. Mon père, qui n'avait d'elle que le fugace et probablement faux souvenir d'une bouche souriante, m'en avait dit tout ce qu'il avait pu arracher au douloureux mutisme de son père. Elle avait disparu en 1943 Yuliana dans un avion de chasse soviétique, loin à l'est, là-bas, au-dessus du Caucase.

Elle était née à Saint-Pétersbourg Yuliana, en pleine révolution bolchevique. Elle avait grandi dans cette ville splendide rebaptisée Leningrad. Jeune fille moderne, elle apprenait le français et militait activement aux jeunesses communistes. C'est dans ce cadre qu'elle avait rencontré mon grand-père, invité avec un groupe de militants français, à visiter le pays où s'épanouissaient les prolétaires. C'était en 1935, ils avaient quinze ans d'écart, mais étaient tombés si fort amoureux, qu'elle avait tout quitté pour le suivre en France et faire sa vie ici. Lorsque la deuxième Grande Guerre avait éclaté, elle et Maurice venaient d'avoir Raïssa, ma tante. Mon père lui, venait tout juste de fêter ses trois ans.

Lors de la déroute de quarante, la malheureuse Yuliana avait reçu par erreur la nouvelle de la mort de son homme avant de devoir fuir sur les routes avec ses deux enfants. Elle s'était installée à Nice où les lettres du Pépé, bien vivant, mais prisonnier en Allemagne, ne la retrouvèrent jamais. Lorsqu'en août 1941, l'Allemagne nazie s'était retournée vers l'est, Yuliana avait abandonné ses deux enfants à une vague cousine de son mari avec qui elle avait fait le chemin de l'exode. Elle avait traversé toute l'Europe pour contourner le front et regagner sa mère patrie en danger. Après seulement cinq mois de formation, elle s'était distinguée en rejoignant les « Sorcières de la nuit », un escadron de chasseurs exclusivement composé de femmes pilotes. Le 2 février 1943, elle reçut enfin une lettre partie de Nice quatre mois plus tôt. Elle y apprenait que son Maurice était vivant, évadé, et chef d'un maquis dans les montagnes d'Auvergne. Elle fut abattue douze jours plus tard, au sud de Stalingrad, par la DCA allemande.

La faible lumière de la pièce semble encore avoir baissé. Yuliana, la Reine du Ciel, Maurice et sa cartouchière... Comment, en deux générations seulement, avait-on pu en arriver à moi ? À ce petit médecin de campagne, étreignant une photo de sa grand-mère en essuyant une larme impromptue ? Je les repassais encore et encore en revue ces morceaux de mon histoire. Comment avaient-elles pu arriver jusqu'ici ces images, jusqu'entre les mains du vieux ? Elle était si belle, si slave son Yuliana, dans son uniforme de pilote de l'armée rouge... Elle souriait au photographe comme si la mort, avec qui elle partait jouer chaque jour aux manettes de son Yak-1, ne pouvait rien contre elle.

Je montais à l'étage, il reposait au premier le grand-père, dans sa chambre, mais dans sa dernière caisse et sur deux tréteaux. Le couvercle était lourd et je manquais me démettre l'épaule pour le soulever. Il avait enfin perdu son petit rictus moqueur Maurice, et semblait grave, comme si quelque chose de sérieux venait enfin de lui arriver. Son corps était gris et glacial, je dus défaire sa cravate et plusieurs boutons de sa chemise pour arriver à découvrir sa poitrine. Je les posais là les photos de Russie, juste sur son cœur, avant de tout remettre en place.

Je ressortis fumer, une lune souriante semblait s'être posée au sommet du grand chêne comme l'étoile païenne d'un sapin de Noël sauvage. Le vent s'était levé, un tiède vent de sud, demain serait pluvieux... Tant pis pour la sous-préfète.

PRIX

Image de Printemps 2018
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Patrick Gibon · il y a
belle et tendrement nostalgique cette histoire de filiation.
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James Wouaal · il y a
Merci de ta lecture Patrick. C'est tous le charme de l'écriture ça, se présenter à la première personne comme médecin... Moi un cancre absolu...
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Thierry Zaman · il y a
tres mal ecrit, ininteressant et bourre de fautes d'orthographe! Bref, je suis jaloux
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MCV · il y a
Bon, c'est un peu tard, mais je découvre ce texte émouvant, bravo pour votre plume vive et délicate.
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James Wouaal · il y a
Merci MCV ! Tard pas du tout, je préfère les lectures tardives (surtout si le lecteur à bien aimé) que les votes fait dans les temps.
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MCV · il y a
En fait, je suis débutante dans shortedition, donc pour la plupart des textes (le votre) j'ai raté le départ du train, mais je découvre. Et je découvre aussi le mode de fonctionnement.
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James Wouaal · il y a
Alors bienvenu. Et amusez vous bien avec les mots !
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Gecko Bleu · il y a
j'arrive un peu à la bourre, sorry
mais ça ne m'empêche pas d'aimer...

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James Wouaal · il y a
Impossible de tout lire il faudrait pour ça renoncer à écrire et encore cela ne suffirait pas. Merci de ce passage Gecko.
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Cétacé · il y a
J'ai enfin pris le temps de lire ce texte magnifiquement écrit. Quelle douceur! Mon vote bien sûr.
Ah, j'allais oublier : C'est si bon l'andouille...

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El bathoul · il y a
Emouvant et tant de tendresse qui se dégage, merci pour ce beau texte et bonne finale
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James Wouaal · il y a
Merci.
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Aubry Françon · il y a
Une chronique familiale où la petite histoire rencontre la grande avec bonheur et tragédie. Une fresque épique dépeinte en quelques lignes et que l'on verrait aisément se muer en roman tant le récit est dense et riche en décors et personnages. Belle découverte.
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James Wouaal · il y a
Merci de votre visite Aubry.
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Jean Nascien · il y a
J'ai mis du temps à venir te lire, mais encore une fois, je ne regrette pas. Je ne sais pas si mon avis vaut grand chose, mais tu fais partie des rares personnes sur ce site dont les nouvelles (et autres écrits) me retiennent jusqu'au bout.
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James Wouaal · il y a
Oui, ton avis vaut beaucoup et ton commentaire me flatte et me réjouit.
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Fred Panassac · il y a
Une belle histoire de famille, traversée par la grande Histoire du XXeme siècle. Un récit qu’on ne lâche pas, et plein de trouvailles originales et de passages émouvants.
J’ai failli le louper, étourdie que je suis. N'hésitez pas à me prévenir à temps la prochaine fois. Il n’est heureusement pas trop tard pour ajouter 5 voix en finale.

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James Wouaal · il y a
Merci Fred. L'important est que vous ayez pris plaisir à me lire. Et au fond vous êtes suffisamment ordonnée pour ne pas laisser échapper beaucoup de textes.Je vous retrouverai donc avec plaisir dans quelques temps. Et en attendant je ferais un saut sur votre espace.
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Fred Panassac · il y a
James je termine par les nouvelles et c’est ce qui est le plus long. J’ai eu à cœur d’encourager la plupart des lycéens et des collégiens (Matinale et concours Isère) ce qui fait que les adultes sont défavorisés par mon circuit mais encourager les jeunes est pour moi une seconde nature...et ordonnée, non, je ne le suis guère, mais merci pour votre indulgence !
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Zz · il y a
Un texte très émouvant... je vote avec plaisir

Si vous vous sentez d'humeur je me propose de vous emmener en Isère pour le prix "Short Paysage" : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/blanc-bleu-et-jaune

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