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Yova

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Bordin

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Yova avait eu une existence tourmentée, ou en tout cas plus tourmentée qu'il ne l'aurait souhaité. C’est une succession d'accidents, de chocs de vies malencontreux qui l'ont conduit là où il est aujourd'hui. D'accidents Yova en est aussi le fruit, c'est lors d’une nuit d'orage qu'un éclair détruisit le barrage qui depuis des années asséchait le pied de la Montagne, l'eau qui attendait d'être libérée depuis tout ce temps se répandit sur le Sol sec et y insuffla la vie. Ainsi commença l'histoire de Yova.

Les premières années de sa vie se passèrent sans trop de problèmes, toute fois, il était partagé entre le Sol où il était né et la Montagne qui l'avait mise au monde. Il passa alors quelques temps à se demander si il devait remonter sur la Montagne ou avancer vers l’horizon. Il finit par choisir de suivre le ruisseau d'où il était sorti, se disant qu'il le mènerait bien quelque part.
Sur son chemin il rencontra d'autres êtres nés d'accidents comme lui. Il n'était plus seul. Mis à part certaines similitudes physiques, les autres étaient bien différents de lui et une grande partie d’entre eux travaillaient à cultiver cette différence.
Au contact de ces êtres il découvrit néanmoins qu'il possédait une capacité particulière. Il avait la compétence, juste en touchant ces êtres, de leur faire voir des choses. Et ce qu'il leur montrait, il ne savait comment, ôtait leur souffrance.
C'est en voyant le bonheur sur le visage des autres, soulagés, qu'il comprit que lui aussi souffrait.
Depuis combien de temps ? Il ne saurait y répondre, peut être était-ce l'accident de sa création qui avait fait naître cette souffrance. Elle s'était caché là, à attendre au fond, grandissant chaque jour un peu plus. Il devait trouver le moyen de la faire partir.
Alors il demanda aux êtres qu'il avait rencontrés comment faire.
Certain lui dirent de continuer à remonter le ruisseau comme il avait choisit de le faire, en regardant toujours devant lui et qu'elle finirait par s'en aller, une fois qu'il serait arrivé au bout du ruisseau. Mais cela lui semblait long et difficile et ceux qui lui conseillèrent n'avaient pas l'air convaincus eux même.
Il chercha donc une autre solution, plus rapide cette fois. Il la trouva rapidement.

Ceux qui vivaient sur le flan de la Montagne, lui échangèrent contre ses services deux pierres, qui selon ce qui lui avait été rapporté devaient soigner sa peine. Le bonheur à portée de main?
Cette idée le rassura. Il dut pour les obtenir aller récupérer des objets, appartenant aux êtres vivant sur la Montagne, chez d'autres personnes plus bas dans la vallée. Bien qu'il eut du mal à comprendre certains tenants et aboutissants de la tâche qui lui incombait, il l’exécuta facilement.
Tous les gens qu'il rencontra étaient souffrants, il ne fit que les aider en échange de ce qu'il cherchait, aucun ne refusa.
Une fois les pierres obtenues, il lui suffisait juste de les frotter l'une sur l’autre. une fois la surface entamée elle laissait s'échapper une douce lueur hypnotique et dégageait une odeur enivrante : la douleur s'effaçait. Il en était sûr ces pierres étaient magiques, alors il s'en servit tous les jours.

Un matin il se réveilla difficilement, portant un poids invisible sur le cœur. Quelque chose n'allait pas mais il n'aurait su dire quoi. Il usa les pierres plusieurs fois ce jour là mais sans beaucoup de succès. C’est le lendemain qu’il comprit ce qu’il n’allait pas: il avait perdu la trace du ruisseau.
Alors, les pierres toujours en poche, il prit la direction du sud, marchant tout le jour, suivant les étoiles la nuit, en espérant retrouver le chemin du ruisseau.

Chemin faisant vers le sud, il rencontra un vieillard dont la caravane de marchandises semblait être bloquée sur le bord de la route. Le jeune Yova demanda à l'ancien de lui indiquer la voie et si il avait un problème avec sa caravane. Le vieil homme lui dit qu'il venait d'enterrer sa femme et que la douleur l’empêchait de reprendre la route, ce qui menaçait son commerce.
Yova lui proposa de lui enlever sa peine si celui-ci acceptait en retour de le conduire vers le sud.
Le vieux qui n'en pouvait plus de souffrir accepta.
Une fois le marché passé, Yova lui tendit ses mains et l'homme lui tendit les siennes en retour.
Mais quand Yova les lui serra, à sa grande surprise rien ne se produisit.
Aussi, Yova promit au vieillard de revenir tous les jours, tant qu'il le pourra, jusqu'à ce qu'il puisse lui venir en aide.
C'est ainsi que pendant une année entière, il vint tous les matins voir le vieux , ne repartant qu'au coucher de soleil, empli de colère d'avoir une nouvelle fois échoué. Cette année là il usa des pierres bien plus que de raison.
Un matin comme les autres, levé aux aurores pour retrouver l'ancien, l'esprit de plus en plus embrumé, il fut surpris en sortant. Le vieillard était devant chez lui, sa caravane chargée comme pour un long voyage. Yova lui demanda alors si il avait enfin réussi, l'avait-il guéri ?
A son grand regret le vieux lui répondit que non, mais il avait une idée sur la perte de capacité de Yova. Il lui dit que peut être, en retrouvant le chemin du ruisseau il récupérerait ainsi son pouvoir et pourrait aider le vieillard. Cette idée lui plut, Yova, fort de ses nouveaux espoirs, courra prendre ses affaires et accompagné du vieil homme, ensemble, ils se lancèrent vers le sud.


En chemin Yova eut le temps de poser à l'ancien des tonnes questions afin d'en savoir plus sur lui et sur les différentes parties du monde qu'il avait découvert lors de ses voyages. Ce que Yova aimait avec le vieux c'est que jamais il n'éluda une question ou fit mine de ne pas comprendre, il prenait toujours le temps de lui répondre de manière à ce que Yova puisse assimiler ses paroles, malgré son inexpérience. Le jeune apprit ainsi du vieux qu'il avait toujours été un commerçant itinérant. Il lui raconta les merveilles du monde, les vastes et magnifiques étendues désertiques sans vie, à la différences des villes où tout s’agglutinait, s’amoncelait, suintait et suffoquait jusqu'à l’asphyxie. Il lui raconta les torrents d'où jaillissait la vie et les tornades de feu qui soufflaient la mort. Yova en apprenait un peu plus chaque jours mais ce que révélait l'ancien ouvrait la porte sur plus d’interrogations, encore.
Un jour alors qu'il rangeait un coffre de pierres précieuses, il demanda au vieil homme quel fut l'objet le plus précieux qu'il eut en sa possession. Le vieillard rit, d'un rire franc. Il lui expliqua que les objets n'avaient de valeur que celle que l'on voulait bien leur donner, en fonction de lieu où on les trouvaient et de ce à quoi ils servaient. Il lui dit aussi, que de toute sa vie passée au quatre coins du monde à chercher les pierres et les matériaux les plus précieux, il n'avait connu de vraie richesse qu'une fois mais qu'il l'avait perdu il y a un an de cela. Yova comprit qu'il parlait de sa femme, mais en revanche il ne comprit pas ce que l'ancien entendait par richesse, ni pourquoi cela le rendait si triste. Il n'insista pas.

Les deux voyageurs approchèrent de la ville, c'était la première fois que Yova en voyait une depuis qu'il avait commencé son voyage. Il était stupéfait par ce qu'il voyait, c'était incroyable et cela ne ressemblait en rien aux descriptions du vieil homme. Il commença à se demander si le vieillard n'avait pas perdu la tête, d'abord cette histoire de femme et de richesse qui était encore floue pour lui et surtout ces villes qu'il décrivaient comme un enfer, avaient tout l'air d'un paradis pour lui.
Yova demanda à l'ancien s’il pouvaient faire une pause quelques temps, afin qu'il puisse visiter cet endroit magnifique. Le viel homme lui répondit que la décision lui appartenait, car c'était son ruisseau après tout. Mais le vieux lui précisa qu'il ne l'accompagnerait pas et avant de le laisser partir lui donna une bourse pleine d’argent, lui précisant qu'ici tout avait de la valeur et que rien n'en avait plus que l'argent. Sur ces paroles le vieillard laissa s'en aller le jeune Yova, sa silhouette disparaissant dans le chaos de la ville.

Le temps a filé comme il sait si bien le faire et désormais pour Yova les paroles de l'ancien ne sont plus que de vagues souvenirs. Il a vite comprit à ses dépends ce que le vieux lui avait dit sur l'argent et sur la ville. Cette dernière n'avait pas hésité à les engloutir lui et sa bourse.
Depuis combien de temps Yova n'avait-il pas quitté l'endroit où il se terrait ? Il n'aurait su répondre.
Il était la plupart du temps prostré contre le mur ou dans un coin, comptant le fond de sa bourse et frottant frénétiquement ses pierres. Des moments comme celui-ci il en eu plein, mais c'est lors d'une de ses errances en ville qu'il l'a vit.
Il vagabondait sans but lorsque ça arriva, au détour d'une rue. Ce qu'il put contempler de ses yeux vides, regagnant en vigueur, lui fit sentir un phénomène nouveau, différent encore de ceux éprouvés en découvrant les pierres ou la première fois qu'il vit la ville. Alors il repassa tous les jours la regardant juste, Yova n'avait certainement pas le courage d'aller lui parler. Un jour il crut qu'elle le regardait aussi, et y retourna le lendemain avec la ferme intention d'aller lui parler, ou au moins se présenter. Mais sa détermination disparut quand il l'a vit avancer vers lui. Au moment où il tourna les talons sentant sur lui toute la puissance de son échec elle lui prit la main et tout s'arrêta, Yova comprit qu'elle avait un don elle aussi.
Elle pouvait arrêter le temps, tout devenait fixe, rien n'avait plus d'intérêt.
Elle lui parla, lui dit son nom : Ava. Lui voulait parler mais ne répondit pas, les mots qui naissaient dans sa gorge mourraient dans sa bouche. Yova se dit qu'il avait réussi, que c'était bon, que le voyage touchait à sa fin, il avait finalement remonté le ruisseau et était arrivé à la source du bonheur.

De belles années passèrent pour Yova, il avait fini par mettre en pratique ce que l'ancien lui avait enseigné sur le commerce pendant leur voyage et il prospéra avec Ava quelque temps.
Le temps qu'ils passèrent ensemble furent parmi les plus beaux moments de sa vie, il trouvait que tout était mieux avec elle, il aurait voulu tout redécouvrir à ses cotés. Mais le vieux lui avait dit un soir sur la route, que certaines choses n'ont qu'un temps et le leur était arrivé.
C'est un soir qu'elle lui annonça alors qu'il quittait la boutique. Elle lui avoua quelque chose qu'il ne comprit pas directement, mais qui semblait lourd à porter pour elle. Ce qu'il comprit c'est que la ville était devenue trop petite pour elle et qu'à son tour elle devait suivre son ruisseau, que lui aussi devait retrouver son chemin, qu'ils s'étaient peut être égarés. En la voyant s'éloigner il se dit qu'il aurait tout fait pour la faire rester puis il réalisa tout ce que l'ancien avait tenté de lui faire comprendre. Il comprit tout sur la richesse, sur la joie qu'ils avaient ressentis et sur la tristesse qu'ils ressentaient. Alors il sentit l'abîme de la souffrance se rouvrir sous lui et il y plongea sans hésiter.
Dans sa chute il l'a haït, maudissant son nom, elle qui lui avait tout donné pour tout reprendre après.
Il traînât son corps décharné dans les artères bouchées de la ville, les pierres n'avaient pas quitté ses mains depuis de longs mois maintenant. Un soir alors qu'il s'endormait sous un porche épuisé et ne trouvant plus son chemin, il se demanda si on allait le tuer dans la nuit. Yova ne se fit pas tuer mais au réveil il constata qu'il n'avait plus ses précieuses pierres sur lui. Il passa alors plusieurs jours à les chercher, sans succès. Au bord du désespoir il tenta même de frotter plusieurs cailloux au hasard. Sans ses pierres les journées lui semblaient plus courtes et les nuits plus longues.
Un matin, des semaines plus tard après une nuit anormalement calme, Yova se réveilla en pensant au vieux qu'il avait laissé à l'entrée de la ville. Il s'en voulait de l'avoir abandonné, il y a si longtemps de cela, il n'avait pas vu que tout était allé aussi vite.
Il se dit alors que si la ville ne l'avait toujours pas tué, ce n'est pas ici qu'il devait mourrir. Il prit donc la décision de partir de la ville pour suivre le ruisseau.


De nombreuses saisons sont passées depuis que Yova est sorti de la ville, se promettant de ne pas se retourner, chose qu'il fit même si il ne pouvait s'empêcher de ressasser tout ce qu'il avait laissé là bas, derrière lui.
C'est un jour comme les autres que Yova vit l'homme qui allait changer son existence. Ce qu'il vit d'abord ce n'est pas l'homme mais ses jambes. Alors qu'il remontait le ruisseau Yova fut interpellé dans sa contemplation de la rive par une paire de jambes s'agitant hors de l'eau.
Quand Yova arriva à la hauteur de l'homme maintenant entièrement sorti de l'eau, celui-ci était assit par terre suffoquant et sanglotant pitoyablement, regardant Yova de ses yeux rouges noyés de larmes. La réponse que Yova eu quand il lui demanda pourquoi il était dans un tel état et surtout ce qu'il faisait tout à l'heure à moitié dans l'eau les jambes en l'air, ne manqua pas de susciter chez lui un vif intérêt.
L'homme lui répondit donc, entre hoquets et sanglots, qu'il était le possesseur de pierres magiques et qu'il pensait les avoir fait tomber en s'endormant près du ruisseau.
Yova eut beaucoup de mal à dissimuler son excitation, lui qui avait tenté pendant longtemps de mettre la main sur d'autres pierres sans succès, même s’il est vrai que l'idée lui était sortie de la tête depuis un petit moment. Mais rien que de penser qu'il pouvait en avoir autour de lui, il crut devenir
fou. L'homme lui tendit une main mouillée, agité de soubresauts, il voulait que Yova l'aide.
Yova le regarda un instant puis il tendit la main, songeant qu'il fallait mieux faire profil bas s’il voulait les pierres, au moins au début, puis il n'hésiterait pas à être plus persuasif si nécessaire : il l'avait déjà vu faire quand il divaguait dans le quartiers sombres de la ville.

Quand les mains des deux hommes se saisirent, il se passa une chose qui ne s'était pas produite depuis longtemps, bien avant que Yova ne rencontre le vieillard. En touchant la main de l'homme Yova vit lui aussi ce qui défilait dans les yeux de l'homme, il y vit les pierres et il y vit l'origine de la souffrance de cet homme.
Une fois l'homme debout Yova voulant en avoir le cœur net, demanda à l'homme si sa peine avait disparue. L'homme lui répondit que non, mais voyant la déception sur le visage de Yova, il lui expliqua que la souffrance resterait peut être toujours mais qu'il en connaissait désormais la cause et savait ce qu'il allait faire d'elle. Sur ces paroles l'homme le remercia vivement et reprit son chemin sans un regard sur le ruisseau où il avait perdu ses pierres.
Yova resta au bord du ruisseau un moment, les paroles de l'homme résonant dans son esprit.
Plus tard il se dira que ces mots furent les plus important de sa vie, plus encore que les enseignements du vieillard ou que les derniers mot d'Ava. Ce sont ces mots qui lui indiquèrent comment trouver la source du ruisseau. Il y aura encore peut être un peu de chemin à faire pour Yova mais il est sûr maintenant que son don ne l'avait jamais quitté, mais que l'usage des pierres l'avait éteint en même tant qu'il l'apaisait lui. Alors il s'en voulut d'avoir été aussi faible, aussi longtemps.
Il pensa à tous ceux qu'il allait pouvoir aider, il se promit donc une chose : il suivrait le ruisseau jusqu'à sa source aidant les souffrants en chemin. Il devait bien ça au vieux qui avait voulu l'aider, il devait bien ça aux recoins sombres et aux nuits de détresse, à la Montagne et au Sol qui l'avait mis au monde sans le vouloir et sans qu'il ne le veuille. Il devait bien ça à Ava qui est partie parce qu'elle sentait le devoir, il le sait qu'elle suit son ruisseau à elle mais il espère encore la retrouver au bout de son ruisseau à lui. Il allait trouver la source, il leur devait bien ça.


C'est le soleil qui le réveillât en premier, puis le bruit le sortit du lit et enfin l'odeur le guida, une odeur qu'il n'avait pas sentie depuis de longues et tristes années. Quand il entra dans la pièce il ne le vit pas tout de suite, mais une fois ses yeux habitués à la lumière, il le reconnut.
Yova se tenait face à lui, dos à la lumière, un sourire au lèvres, et les yeux embués il lui tendait les mains. Le vieillard lui donna alors les siennes, en lui disant qu'il avait toujours su qu'il reviendrait tenir sa parole, quand il serait en paix.

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