YANNICK LE GUIREC (destin d'un marin breton) - suite-1

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Qui suis-je ? Bof, un voyageur, un curieux, peut-être un voyeur… nobody, nemo, personne finalement, bien que Personne n’était pas n’importe qui, c’était quelqu’un qui savait voyage  [+]

Les consommateurs, tous de fieffés rebuts des sept mers, écoutaient presque religieusement. De nouveaux venus se pressaient au comptoir et commandaient chacun une bolée d’un cidre brutal, âpre, à l’odeur de pierre-à-fusil. Ils allaient ensuite bourrer leur brûle-gueule près du manteau de la cheminée en lançant des regards interrogateurs vers le conteur.
Après un temps de silence, les yeux dans le vide, Yannick avait repris de sa voix taillée dans le granit de son Trégor natal :
― Gisant bras en croix, face contre le sable, le soleil brûlait mon être. Cette sensation pour le moins inconfortable avait cependant pour effet salutaire de m'arracher progressivement aux profondeurs de ma léthargie.
Étais-je mort ?
Si je pense c’est que je suis vivant, me suis-je dit. Mais dans ma semi-torpeur, il me semblait bien que personne n’avait jamais démontré que les morts cessaient de penser.
N’est-il pas vrai, compères de bordée ?
Dans l’ambiance alourdie par un âcre nuage de fumée, les marins avaient discrètement approuvé du chef tout en continuant à tirer méthodiquement sur leur courte bouffarde.
― Peu à peu j’avais pris conscience de la chaleur sur mon dos, de mes vêtements mouillés plaqués sur mon corps meurtri, broyé par une houle grondante. Mon corps ? Mais, avais-je encore un corps ?
Hébété, j'ai frotté mes paupières pour en chasser les grains de sable qui me blessaient et m’aveuglaient. Puis, durant un long moment, tête entre les mains, j'ai silencieusement fixé la ligne d'horizon.
« Bennozh Doué », pourquoi cette mer qui sait se rendre aussi souvent cruelle que tolérante a-t-elle refusé de me servir de linceul ?
Je ne gardais de ce désastreux naufrage que l’étrange sensation d'avoir été ballotté et secoué sur un chemin défoncé et cahoteux. Tout comme lors de ce voyage en coche tiré par des bidets de Briec au travers la lande entre Paimpol et Lannion.
Des fureurs du sanguinaire combat, il ne me restait plus rien en l’esprit qu’un souvenir brumeux, disait-il les yeux dans le lointain.
Puis, s’adressant à la cantonade, Yannick s’était tourné vers la cheminée où gabiers, timoniers et autres matelots de pont, une tasse de cidre ou un gobelet de lambig à la main, faisaient cercle autour de l’âtre. Tous fixaient le feu comme on regarde la mer, avec autant de crainte que de fascination. Les tasses d’alcool chauffées sur la tablette de cheminée, le crépitement des flammes, l’odeur du tabac des Amériques et celle des buches fumantes, créaient une ambiance propice à la confidence.
― Vous, mes vieux complices de misère, comprendrez qu’en ces premiers instants de reprise de conscience, j’avais tardé à revenir à la raison.
Le temps semblait suspendu lorsque Yannick avait lampé la dernière goutte de son pichet de mauvais rhum. Où était-il en cet instant, reparti au loin, très loin dans ses pensées... là-bas vers les rives du levant.
Yannick avait pourtant repris d’un ton embué par la boisson frelatée :
― Là-haut, une volée de goélands, sternes et autres gouèles, leurs larges ailes déployées, ne cessaient de tourbillonner dans le ciel. J’avais l’impression que leur nombre augmentait à chaque instant. Cette engeance de charognards survolait la plage jonchée de corps inertes dans l’attente d’un moment propice pour plonger sur les cadavres et se repaitre de chair humaine. Comment les chasser ?
Trouvant un courant ascendant, une mouette était venue planer au-dessus de moi. J’aurais voulu pouvoir étendre un long bras, haut, très haut, pour lui tordre le cou.
Crénom ! par Saint Brendan notre protecteur à tous, le jour où une gouèle dévorera les yeux de Yannick Le Guirec n’est pas encore venu ! avais-je hurlé à l’attention du maudit volatile.
D’un coup d’aile accompagné de petits cris moqueurs, l’oiseau de mer s’était éloigné en se laissant dériver par la brise côtière.

Enjambant l’énorme madrier qui m’avait sauvé la vie, c’était bien péniblement que j’avais réussi à me maintenir debout. Ensuite, les jambes chancelantes et le regard tourné vers le ciel, j’ai prié notre Dieu de miséricorde pour que cette terre ne soit pas peuplée d’indigènes belliqueux. Oui mes compères, vous le savez autant que moi, la mer des îles Laquedives où je pensais avoir échoué est connue pour abriter de nombreuses tribus guerrières qui se complaisent à dévorer leurs victimes. Puis, plus ou moins ragaillardi par ma prière au Seigneur, je m’étais dirigé vers un rideau de cocotiers qui se trouvait à une petite portée d’arquebuse.
À cet instant Yannick posa la main sur la gaine de cuir fixée à sa ceinture. Machinalement il reproduisait le même geste qu’il avait eu ce jour de naufrage. La présence de son couteau de morutier à manche taillé dans une corne de narval l’avait toujours rassuré.
Apaisé par ce contact, il avait poursuivi :
― Sous l’impulsion du léger souffle des alizés, les cocotiers faisaient entendre le doux frémissement de leurs palmes. Les arbres s’élevaient à des hauteurs vertigineuses, plus hautes que les tours à feu de notre bon pays d’Iroise. Heureusement, la végétation peu abondante n’avait pas gêné ma progression. Après avoir dû me contenter de quelques fruits sauvages à l’aspect de letchi, ce fut au beau milieu de l’après-midi que j’ai entendu le bruissement d’une vive cascade. Mon ouïe ne m’avait pas trompé, j’étais bien à proximité d’un cours d’eau.
Avec mille précautions je me suis glissé dans un massif de bambous et allongé au bord d’un trou d’eau. J’ai bu à grandes goulées de cette onde fraiche et cristalline. C’est en relevant la tête que je m’aperçus qu’il s’agissait en réalité d’un bassin de pierres polies encastrées dans le sol. Des inscriptions étranges, probablement d’inspiration satanique, étaient gravées sur son pourtour. Sans nul doute, il s’agissait là d’une construction humaine peu chrétienne, pensais-je en esquissant un rapide signe de croix.
Tout était calme et même bien trop silencieux depuis que les oiseaux s’étaient tus. L’atmosphère était soudainement devenue oppressante... Les regards furtifs que je jetais autour de moi ne détectaient rien d’inquiétant, pourtant, j’avais la sensation de ne pas être seul dans cet environnement végétal. Et puis, sans que rien ne s’annonce, je m’étais laissé envahir par une incontrôlable panique.
Oui, mes compères, mon sixième sens me disait que j’étais épié.
Avez-vous déjà ressenti ce trouble étrange, ce besoin de courir à toutes jambes, loin et n’importe où ? Bien sûr, c’était la dernière chose à faire. Avant de fuir il faut toujours identifier le péril qui vous menace, un danger reconnu est largement amoindri. Enfin, c’est ce que l’on dit.

De son gobelet vide Yannick frappa vigoureusement la table. Fouillant dans une poche de son caban, il en extirpa maladroitement quelques roupies de pur argent ; des pièces sonnantes et trébuchantes qu’il jeta devant lui. Aucun tenancier des neuf évêchés bretons n’aurait fait la fine bouche devant un tel paiement.
Pour la souillon de cabaret il était clair que le conteur réclamait le renouvellement de sa commande. Elle prit son pot et avec une œillade et un sourire provocateur, elle s’éloigna en faisant tournoyer sa robe autour de ses larges hanches de manière à émoustiller ses sens.
Yannick n’avait rien d’une figure de proue, il ne pouvait rester de bois.
De toute évidence, la bougresse, consciente de la sensualité qu'elle dégageait, jouait de ses appas. Sa démarche ondulante et ses courbes généreuses, aguichaient la clientèle.
Comme tous les autres mathurins sans affectation sentimentale, Yannick ne restait pas insensible à ses charmes tarifés.
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Fleur A. · il y a
Oh mais c'est un coquin ce marin
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DUCIMETIERE · il y a
Yannick est vraiment très doué pour raconter une histoire. C'est un récit qui nous tient en haleine. J'espère qu'il va vite se concentrer de nouveau pour terminer son histoire...
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Alain de La Roche · il y a
Merci Patrick, tu es mon lecteur le plus complaisant. 😁
Mais n'oublie pas de voter, même sans enjeu, ça fait toujours plaisir.

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DUCIMETIERE · il y a
Désolé, c'est un oubli de ma part. Je le fais avec grand plaisir.
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Alain de La Roche · il y a
D'accord, va pour cette fois, mais que ceci ne se reproduise plus !

😁

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DUCIMETIERE · il y a
Promis, juré, craché...
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Chateau briante · il y a
les copains de bordée en goguette, ça c'est chouet'
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JD Valentine · il y a
Ce "coquin" de Yannick. Sensualité, danse des sens. Oui, cette suite me "botte"...Je m'en va lire la suite 2. Peux pas attendre...
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Lélie de Lancey · il y a
Ah ! J'ai vue la lumière du feu de cheminée, la taverne était ouverte... je me suis approchée pour écouter le récit de Yannick... Fort bon d'ailleurs ! Du coup, je vais commander un verre pour profiter de la suite de l'histoire :) Merci !
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Alain de La Roche · il y a
Merci Lélie,
Mais, ne pensez-vous pas qu'il serait bon de commencer par le début de l'histoire ?
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/yannick-le-guirec-destin-d-un-marin-breton

Je n'ai pas votre compétence poétique mais je vous invite à prendre un tabouret à trois pieds (de ceux que l'on utilise pour la traite des vaches) et à venir vous asseoir près de l'âtre.
J'ai une histoire à vous conter.

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Lélie de Lancey · il y a
Mais je l'avais déjà lu et vous m'aviez agréablement proposé une tasse de lambig, de chouchenn ou de lait ribot... J'avais opté pour le lait...
Quand je vous dit que je suis cachée au coin de la cheminée ^^

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Long John Loodmer · il y a
Foi de Breton, l'aventure, c'est l'aventure
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RALETTE · il y a
Nul doute que le pécheur qui sommeille en lui va très certainement succomber aux charmes de la "souillon de cabaret" puisqu'elle joue de ses appâts !...
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Alain de La Roche · il y a
Tu ne crois pas si bien dire ma copine Ralette, la suite est là :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/yannick-le-guirec-destin-dun-marin-breton-suite-2
;-)

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GIGIdu41 · il y a
Alors qu'au port je m'attendais à ce que l'auteur nous parle de MORUES et de MAQUEREAUX, il nous parle de vieux LOUPS de MER réunis autour d'un BAR. Mais le récit du maître des LIEUX ne se terminera pas en queue de poisson ! Aux marins un peu trop ardents, je déconseille cependant d'ingérer du BROSME mûr, car c'est un anaphrodisiaque !
… Bon, maintenant, je vais lire "ABLETTE", de William SHAKESPEARE !

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Alain de La Roche · il y a
Joli !
:-))))

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BLUE PARROT · il y a
Bah, c'est toujours pareil, l'auteur nous parle beaucoup de "bolées"... mais il ne dévoile à aucun moment où se trouvent les coins à champignons !

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