YANNICK LE GUIREC (destin d’un marin breton).

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Qui suis-je ? Bof, un voyageur, un curieux, peut-être un voyeur… nobody, nemo, personne finalement, bien que Personne n’était pas n’importe qui, c’était quelqu’un qui savait voyage  [+]



YANNICK LE GUIREC
(destin d’un marin breton)


Comme chaque soir de ce rude hiver de l’an de grâce 1690, Yannick Le Guirec remontait la Rue du Quai, une voie étroite et sombre qui longeait le môle. Contournant la cathédrale, il s’engageait ensuite dans la venelle des "Trois Avocats". Les pavés luisaient sous le crachin glacial du pays trégorois. Arrivé à la hauteur d’une enseigne de cabaret qui grinçait sous les assauts d’un fort norois, il en poussait la lourde porte ouvragée de triskells en fer martelé.
Un souffle glacé fit vaciller la flamme des chandelles posées sur les tables. Yannick en franchit le seuil. Large d’épaules, les muscles saillants, dans l’embrasure de la porte il semblait plus grand que ses compagnons. Une force bien maîtrisée émanait de son être. Son regard bleu délavé par les embruns parcourut la salle puis il referma la porte derrière lui. Nonchalamment, il s’assit à l’une des tables les plus éloignées de la clarté diffusée par les candélabres. Libérant sa tignasse hirsute, il retira son bonnet de breizlaine rouge et ramena son caban de serge noire encore plus étroitement serré autour de lui.
Une ribaude occasionnelle aux hanches ondulantes et au corsage largement échancré lui apporta un gobelet de tafia sucré au miel. Il le vida d’une traite avant de commander un respectable pichet d’une demi-pinte du même breuvage.
La taverne de « L’Ange Déchu » était connue de tous les écumeurs des mers et des frères de la côte. C’était un bouge miteux à la réputation plutôt glauque. On y côtoyait toutes sortes d’épaves que la mer avait rejetées dans cette région de basse Bretagne. De leur démarche chaloupée, ces vieux marsouins passaient le plus clair de leur temps à arpenter pontons et embarcadères des ports dans l’improbable espoir de décrocher un embarquement.
« L’Ange Déchu » était devenu le point de convergence d’une humanité à la mine peu engageante, il échouait là des hommes amers et désillusionnés. Affalés à l’écart, certains venaient pour s’y saouler méthodiquement, d’autres pour s’y quereller ou lancer les dés sur la table commune.
Accoudé au comptoir de bois brogneux, Miguel El Baban, un espagnol à la fine moustache, parlait des orientaux qu’il affirmait avoir combattus.
― Santo Cristo ! j’ai dû faire face à bien des barbares. Des sarrasins aux sabres incurvés, des Turkmènes profanateurs de la Terre Sainte...
Què Dios nos bendiga a todos ! Des pirates Tatars... mais les chacals jaunes sont bien les plus cruels que j’ai affrontés, disait-il en esquissant un rapide signe de croix.
― Miguel, dit un des buveurs en lui servant une nouvelle bolée débordante de cidre brut, parle-nous de ces pays au-delà du détroit de Constantinople qui regorgent d’or et d’abondantes richesses.
L’espagnol secoua la tête et reprit de sa voix de poulie mal suiffée.
― Compagneros, au-delà des pays de Perse... il y a des déserts aux nuits que des génies malfaisants rendent glaciales. Ensuite, il faut contourner une région de montagnes aux sommets approchant le céleste royaume de Dieu. Et puis, au-delà il y a de riches contrées qui ont pour nom Pendjab et Hindoustan. Très, très au sud, l’île des seigneurs de Lanka est peuplée d’idolâtres, d’esprits hostiles, de dragons énormes comme des vaisseaux de combats.

― Ma Doué, NON ! dans l’île de Lanka les dragons ne sont pas aussi grands que des bâtiments gréés de haute mer, même si, en vérité, bon nombre de périls menacent les voyageurs qui parcourent ce pays.
L’auditoire se tourna brusquement vers l’homme qui venait d’intervenir dans la pénombre du fond de la salle. Les buveurs le scrutaient avec étonnement. Ce n’était pas si souvent que Yannick Le Guirec osait aborder le récit de ses longues errances. Il semblait bien que le deuxième gobelet de tafia lampé cul sec venait de lui délier la langue.
― Voilà près de dix ans, reprit-il, lorsqu’un beau jour j’ai quitté nos côtes armoricaines pour participer à l’expédition qui devait ramener soieries, or et épices du pays Hindoustan.
Gast ! ce voyage fut bien long ma foi puisque trois années se sont écoulées avant que je ne puisse revenir fouler la terre de Breizh Izel.
Yannick s’interrompit un instant. À ce moment, son visage tanné par le soleil et les embruns, révélait l’énergique dignité propre au peuple celte.
― J’étais bosco à bord du navire marchand « Duchesse Anne » affrété par le Marquis de Kerambellec lorsque nous avons quitté le grand bassin du port de Lorient. Je me souviens, c’était le jour de la Saint-Florentin. Par Dieu ! cette flûte de trois mâts vous aurait séduit, rayonna Yannick. Je n’ai pas l’habitude de déraisonner mais question élégance, coque galbée, voilure et vitesse, il n’y avait pas un seul navire de commerce dans tout le royaume capable de rivaliser.
Après deux semaines de cabotage nous avons touché l’île de Gran Canaria afin de regarnir nos soutes de vivres fraîches et d’eau douce. Ensuite nous avons continué plein sud passant au large de côtes mornes et marécageuses ou recouvertes d’une végétation aussi luxuriante qu’impénétrable. Parfois, à bord de pirogues, des bandes de moricauds nus et hostiles, vociféraient en décochant des flèches dans notre direction. Heureusement, quelques salves de mousquets bien ajustées les faisaient rapidement déguerpir.
Dans la pénombre de la salle, les sourcils de Yannick masquaient ses yeux pensifs. Revivant la scène, il soupirait en buvant à grands traits l’eau de vie de son pichet avant de poursuivre :
― Depuis notre départ, trois mois s’étaient écoulés lorsque nous avons enfin contourné le cap des tempêtes et fait route au Nord-Est. Hum... ce qui suit se passa un jour où des vents furieux balayaient l’océan. Le navire gitait dangereusement et embarquait des lames par les plats bords. La mature et la coque craquaient sous l’assaut des vagues. Trempés jusqu’à la moelle, les matelots de pont s’étaient solidement arrimés au bastingage. L’aumônier du bord, notre bon Père Jakez, un crucifix serré sur la poitrine, se tenait capelé au mât de misaine et priait à haute voix pour le salut de nos âmes.
Au bout de trois jours de ce temps de chien, même les hommes les plus amarinés étaient dans un état de total épuisement. Soudain, dans un instant d’éclaircie, la vigie de grande hune aperçut une forme fugitive sortir du brouillard et poussa un long cri.
― Navire par tribord avant ! distance trois à quatre encablures.
Le lieutenant de quart, un rude Nantais, borgne, au profil d’aigle ordonna le branle-bas de combat immédiat et l’ouverture de l’armurerie pour la distribution des armes à l’équipage. Au large des atolls maldiviens, avec leurs petites embarcations rapides, les pirates avaient la totale maîtrise des eaux.
Les énormes vagues ballotaient le « Duchesse Anne » empêchant les artilleurs de charger la poudre et les boulets dans les bouches à feu de leurs canons.
Soudain, sortant de la brume, une proue à tête de dragon surgit face à notre flan tribord... Une galère d’une douzaine de bancs de rame.
― Manœuvre en position d’accostage bord à bord ! hurla le commandant à l’usage de l’homme de barre.
― Aperçu Commandant ! eut-il le temps de répondre avant que ce robuste timonier charentais s’écroule, une flèche barbelée en travers de la gorge.
― Au combat, pas de quartier et feu à volonté ordonna l’officier des équipages.
Le « Duchesse Anne », privé de son barreur, désemparé, vira de bord, s’agita et trembla sous l’impact des lames.
C’est à cet instant maudit que la galère pirate choisit pour nous éperonner et lancer ses grappins.
Le choc précipita plusieurs de nos compagnons par-dessus bord. Les grappins ennemis avaient solidement fixé les deux coques l’une contre l’autre.
Notre pont ne tarda pas à être envahi par des formes humaines hurlantes comme des démons sortis des abysses. Elles frappaient et taillaient, massacrant notre équipage au hasard.
Le pont était jonché d’hommes le crâne éclaté ou la poitrine ouverte.
Le lieutenant Nantais, après avoir vidé ses pistolets en direction de la horde barbare, nous hurla :
― Le « Duchesse Anne » sombre sous nos pieds ! Son unique œil était de braise et un filet de sang coulait de la commissure de ses lèvres.
Resserrez les amarres pour nous maintenir bord à bord, ainsi nous entraînerons ses démons en enfer et Dieu se chargera du tri de nos âmes !
Joignant le geste à la parole, il jeta lui-même un nouveau grappin.
Soudés l’un à l’autre, aucun des deux navires ne pouvait plus manœuvrer.
Alors que le combat faisait toujours rage, un grondement lointain s’amplifiait et avait fini par couvrir la clameur de la bataille.
Ce grondement, vous tous ici le connaissez bien et même, vous le redoutez puisqu’il s’agissait du bruit des brisants sur une côte aux rochers acérés. La folie sanguinaire nous faisait perdre tout discernement car nous avons continué à hurler et à frapper de nos armes ensanglantées.
Une terrible secousse suivie d’un lugubre craquement ébranla les navires.
Aussitôt, une clameur horrifiée avait jailli des poitrines.
Les navires démâtés, disloqués par les flots déchaînés, avaient fini par se fracasser sur les rochers d’une côte écumante.
Yannick s’était brusquement interrompu.
Après un long soupir d’outre-tombe, se prenant la tête entre les mains, il avait poursuivi :
― J’étais l’unique survivant... Pourquoi ? J’en suis encore à me le demander, bredouilla-t-il comme pour lui-même.
Échoué sur une plage de sable fin, lorsque j’ai repris connaissance, mes bras enserraient toujours un énorme madrier. Les caprices du destin m’avaient épargné en me rejetant sur un rivage inconnu. Autour de moi, sur la grève, gisaient de nombreux cadavres, morts des blessures infligées lors des combats ou trépassés par noyade. Les vaguelettes d’une mer à présent calmée, berçaient lentement leurs dépouilles. Ma Doué, si je me trouve ici, encore parmi vous, c’est peut-être que j’ai une carcasse en os de baleine et le cuir dur comme celui d’un cachalot.

Les consommateurs, tous de fieffés rebuts des sept mers, écoutaient presque religieusement. De nouveaux venus se pressaient au comptoir et commandaient chacun une bolée d’un cidre brutal, âpre, à l’odeur de pierre-à-fusil. Ils allaient ensuite bourrer leur brûle-gueule près du manteau de la cheminée en lançant des regards interrogateurs vers le conteur.

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Fleur A. · il y a
Une vraie histoire de pirate je vais voir la suite
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Les Histoires de RAC · il y a
Ca sent le zef...Vais aller lire les épisodes suivants... Kenavo !
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DUCIMETIERE · il y a
Je suis retombé en enfance. Les histoires de flibustiers et de corsaires m'ont toujours fait rêver, et plus particulièrement celle de Jean Lafitte et de Robert Surcouf le plus célèbre des Malouins. C'est une histoire prenante et je lirai la suite avec grand intérêt. Merci Alain et à bientôt.
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Fred Panassac · il y a
Belle atmosphère bretonne, j’ai visité Lannion il y a quelques années. j’aime la langue pittoresque et les aventures de ce récit !
Je n’ai que quelques mois de retard pour lire..Bonne année 2019 en Bretagne et ailleurs !

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Alain de La Roche · il y a
Bloavezh mat 2019 Fred, un ti dilogod hag uhel ar bern fagod.
"Bonne année, une maison sans souris et des fagots en abondance" comme disait ma grand-mère.
😊

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Fred Panassac · il y a
Merci pour ces vœux en breton. Il n’y a guère que le mot « fagod » qui soit « transparent » à comprendre. Je n’ai pas pu deviner le mot « maison », quel est-il ?
Pour les fagots ça va, j’ai des bûches pour au moins 3 hivers, mais pour les souris il y a des progrès à faire, il m’arrive d’avoir des loirs comme invités !

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Alain de La Roche · il y a
Ti ou ty, comme vous voulez (ti coz : petite maison).
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Fred Panassac · il y a
Merci :-)
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Chateau briante · il y a
pour avoir vécu 20 ans en Finisterre, à Quimper même, fréquenté les tavernes derrière la criée de Concarneau jusqu'aux petits matins, pour avoir mis mes pieds dans les traces des douaniers sur les sentiers de Douarnenez, la baie des Trépassés, Crozon-Morgat et jusque z aux abers, là-bas près du phare de Lilia, jamais ma doué béniguet, jamais vingt dious, entendu pareille aventure si fortement contée ; merci Alain, je reviens
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Alain de La Roche · il y a
C'est moi qui te remercie de ton passage Chateaubrulante.
😊
Les lieux que je décris (la venelle des trois avocats, la cathédrale, la taverne...) sont situés à Lannion.
Par ailleurs, je me rends parfois à Concarneau dans le quartier du Cabellou.

Il y a une suite une et deux.
;-)

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Chateau briante · il y a
ai-je bien les suites ? je m'en vais vérifier, Alain
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Chateau briante · il y a
bonjour Alain ; château brûlant de lire suite 1 et 2 ; hissons la grand'voile ! v'là l'bon vent !
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Pascal Gos · il y a
Bonjour Alain.
En tant que Cap Hornier, (avec mon frère qui était fusillé et beret vert) je peux vous dire que j'ai apprécié votre écrit. Dés que le le noroit qui souffle sur mes occupations se calmera, je reviendrai lire les châpitres suivants.
Je vais faire quelques pas sur le port.
Pascal

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Alain de La Roche · il y a
Merci pour ton passage "frère de la côte". 😊
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JD Valentine · il y a
Suite 1...Demain, j'ai hâte comme lorsque je suis devant une bonne série prenante et bien documentée. A demain.
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Alain de La Roche · il y a
Savez-vous que vous me faites très plaisir ?
😊

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Long John Loodmer · il y a
J'ai commencé par le dernier et enthousiaste, je reprend dans l'ordre
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Alain de La Roche · il y a
D'accord mon cher Loopdmer mais que cela ne t 'empêche pas de voter pour « suite 2 ». Même si je ne compète jamais, ça fait toujours plaisir.
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M. Iraje · il y a
Pourquoi faut-il donc que les plages soient toujours de sable fin ... ? A-t-on déjà vu des plages de sable gros ...
Cela étant, je me suis laissé embarquer entre taverne et abordage ... !

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Long John Loodmer · il y a
Va à Basse-terre en Guadeloupe et tu trouveras des plages de gros sable noir charrié par les vagues et qui bourre les slips de bain
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Alain de La Roche · il y a
C'est vrai que le gros sable dans le maillot fait une boule entre les fesses et le fait glisser sur les genoux.
Bon, d'accord mais la situation n'est pas très glamour.

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Long John Loodmer · il y a
Ben ça ressemble aux maillots en laine que tricotaient nos mères
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Alain de La Roche · il y a
En effet. Moi, je pensais au maillot de bain qui était fourni dans le paquetage des matelots de « la Royale » il y a une cinquantaine d'années.
À la sortie d'un bain il fallait des bretelles pour le maintenir en place.

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Alain de La Roche · il y a
Dans la suite-1 tu trouveras cette phrase :
« Hébété, j'ai frotté mes paupières pour en chasser les grains de sable qui me blessaient et m’aveuglaient ».

Tu admettras qu'il est plus difficile de se frotter les paupières pour en chasser les galets qui blessent et aveuglent.
Sur la plage d'Etretat, cette situation me semble peu crédible.
:-)))

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